Sols et alimentation. Les fausses promesses de l’agro-industrie.

Feeding a hungry planet. Voici la raison d’être du géant agro-industriel Bayer-Monsanto. Leurs solutions biotechnologiques et commerciales sont les conséquences de la modernisation de l’Occident. Grâce à la libéralisation des échanges internationaux lors des dernières décennies cette modernisation s’étend désormais mondialement. Cependant, quels sont les revers d’une telle promesse? Qu’a-t-on à perdre en délaissant des savoir-faire agricoles millénaires? Homogénéiser des pratiques sur des environnements et notamment des sols si diversifiés ne paraît-il pas contre-intuitif? Des méfaits de l’agro-industrie sur l’environnement et la santé humaine sont constatés. Il semblerait que les agriculteurs traditionnels et artisans, loin d’être des paysans d’un autre âge, soient les porteurs d’une transition agroécologique nous permettant d’aller vers des systèmes agricoles plus durables.

 

Fertilité des sols et enjeux

Il s’agit d’abord de bien comprendre ce que sont les terres agricoles fertiles. La fertilité d’un sol représente sa capacité à nourrir des plantes. Les sols sont cependant très diversifiés [1] et donc, ils ne sont pas tous égaux dans leur capacité à stocker des nutriments. Les plantes ont également des besoins nutritifs variables. Ainsi, tout en écartant les milieux aux conditions vraiment difficiles (très haute altitude et/ou latitude, par exemple), chaque surface de sol sera “fertile” pour un panel de plantes donné. Pour rendre les choses plus complexes, les plantes vont elles-mêmes participer à l’évolution physique, chimique et biologique du sol sur lequel elles s’installent et donc impacter sa fertilité. Cela se fera, entre autres, par l’action de leurs racines ou par l’apport de matière organique. La fertilité d’un sol n’est donc pas figée mais évolue dans le temps.

La notion de fertilité des sols est donc un concept. C’est une idée qui regarde le sol du point de vue de la plante. Les sols agricoles fertiles représentent ainsi les surfaces de terres capables de faire croître des plantes qui nourrissent les populations humaines. Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture ou FAO [2], les terres agricoles sur terre sont estimées à 5 milliards d’hectares, soit 38% des terres émergées. Un tiers de ces terres sont cultivées et deux tiers sont consacrées aux prairies et à la pâture d’animaux d’élevage. La FAO estime aussi qu’avec l’augmentation de la démographie, engendrant une hausse de la demande en denrées alimentaires et une hausse de la pression anthropique sur les sols (pertes de surface par l’urbanisation ou augmentation de la pollution, par exemple), la superficie des terres cultivées par habitant a diminué de près de la moitié entre 1961 et 2016.

C’est dans ce contexte que les pratiques agricoles se sont technicisées. Elles seraient l’aboutissement, dans les dernières décennies, d’une transition entre un vieil Occident traditionnel et rural vers un Occident moderne et urbain [3].

 

Lien entre sols agricoles fertiles et le secteur agroalimentaire industriel

Ainsi, la combinaison de ces deux facteurs, que sont (1) la proportion limitée des terres agricoles fertiles et (2) l’augmentation de la demande en nourriture, rend la situation inquiétante. Il est intéressant de voir que la raison d’être de Bayer-Monsanto, un géant de l’agroalimentaire industriel, est fondée sur cette peur. Sur leur site internet [4], une des pages a pour titre: Feeding a hungry planet. Le message est clair: la planète a faim et nous, Bayer-Monsanto, nous avons les solutions pour la nourrir. Comment?

Une de leur mission est notamment d’assurer la sécurité alimentaire en utilisant le moins de surfaces agricoles possible. Pour se faire, ils promeuvent le couplage d’organismes génétiquement modifiés (OGMs) et de pesticides [5, 6]. Cette démarche lie la production d’une variété de plante (une graine) avec l’utilisation d’un intrant chimique (un herbicide). Ce dernier ne sera généralement pas néfaste pour la variété de plante produite par Bayer-Monsanto. Leur argumentaire est donc que les rendements de la plante cible seront si bons que sa production pourra se faire sur des surfaces de terre plus petites. Le laboure sera aussi moins nécessaire car les plantes invasives seront déjà éradiquées par l’intrant chimique. C’est ainsi que Bayer-Monsanto peuvent avancer qu’ils agissent, entre autres, pour la protection des sols.

 

Revers de médailles et fausses promesses

Parfait donc? Comme le montre un article publié par l’académie suisse des sciences naturelles [7], ce modèle agro-industriel mondialisé engendre une perte alarmante de l’agrobiodiversité, c’est-à-dire la diversité biologique alimentaire et agricole. L’agriculture industrielle nous emmène vers un monde homogène. Ce que nous produisons aujourd’hui, et donc ce que nous mangeons, est nettement moins diversifié qu’autrefois. Sur les 7000 espèces végétales cultivées au fil des siècles passés, seules 80 espèces contribuent actuellement à notre alimentation. Ainsi, la moitié des calories végétales provient de trois espèces seulement: le riz, le maïs et le blé. Et 93% de la production de viande provient de quatre espèces animales: le porc, la volaille, le bœuf et le buffle.

Préserver l’agrodiversité est cependant fondamental. Elle assure la résilience des agrosystèmes face aux pressions externes (espèces invasives, sécheresses, par exemple) et donc la sécurité alimentaire. Elle permet d’avoir une alimentation variée et saine. Elle bénéficie aux autres espèces vivantes en leur offrant des habitats et/ou de la nourriture (insectes, oiseaux, faune du sol, etc.). Elle reflète aussi un savoir-faire agricole riche et adapté aux conditions locales acquis sur des millénaires.

En Suisse, par exemple, la pression économique favorisant les grandes exploitations aurait fait disparaître sur 40 ans quatre exploitations et douze agriculteurs par jour en moyenne [8]. Francis Egger de l’Union suisse des paysan réagit:

Chaque fois qu’une exploitation disparaît, c’est une part importante du patrimoine et du savoir-faire régional qui s’en va avec.

Les sols, comme nous l’avons vu, n’ont pas tous la même capacité à stocker des nutriments. L’homogénéisation des pratiques agricoles équivaut à ne pas prendre en compte cette diversité et à être en dissonance avec l’environnement. Or, cette négligence n’est possible que par l’utilisation d’engrais, d’OGMs et de pesticides. Cette stratégie est malheureusement très coûteuse et n’est pas durable car hautement énergivore.

Maintenir une agrobiodiversité permet donc aussi de travailler en accord avec l’environnement et le sol. Aujourd’hui, ce sont les petits exploitants, majoritairement dans les pays du Sud, qui la maintiennent sous forme de pratiques artisanales et de préservation des variétés anciennes. Comme ils sont souvent moins intégrés aux chaînes de valeurs de l’agrobusiness international, ils continuent à utiliser des semences traditionnelles non brevetées et du fumier naturel comme engrais. Et contrairement aux croyances, les rendements sont bons. Sur seulement 24-28% des surfaces agricoles, ils réussissent à produire la moitié des calories mondiales [7]!

 

Le Parc de la pomme de terre regroupe des territoires bioculturels administrés par cinq communautés indigènes andines au Pérou (Pisaq, Région de Cusco). Le projet est dédié à la conservation et à la diversité biologique en moyenne et haute montagne (de 3000 à plus de 4000 m d’altitude). Les savoirs-faire traditionnels permettent de concerver et de cultiver des variétés de pommes de terre très anciennes et diverses (près de 1800 différentes). Projet reconnu à l’échelle mondiale, le parc péruvien était l’un des représentants de la délégation indigène à la COP26. Ils ont pris part à une discussion intitulée “Construire de la résilience à travers les systèmes alimentaires indigènes“. © photos Nathalie Diaz, 2021.

 

Continuer avec un modèle agricole industriel et hautement biotechnologique pour nourrir la planète semble donc non seulement une fausse route mais aussi un cul-de-sac. La crédibilté de ce modèle s’affaiblit dans un monde où les énergies fossiles s’épuisent. En plus des dommages biologiques engendrés, il dévalorise grandement les savoir-faire des agriculteurs du monde entier.

Heureusement, face au modèle agro-industriel, il y a encore des petits exploitants, traditionnels, artisans, loin de l’emprise capitaliste. Contrairement à ce que les industries veulent nous faire croire, leur savoir-faire permet d’avoir des rendements élevés et divers sur des surfaces agricoles moindres. Adaptés aux conditions locales et à leurs sols, ces pratiques bénéficient durablement à l’écosystème et à nourrir sainement et durablement les humains. L’étiquette agro-industrielle feeding a hungry planet, elle, ne semble concerner que quelques affamés du profit.

Aujourd’hui, il est important de défendre et de valoriser l’existence de systèmes agricoles alternatifs au modèle dominant. Ils sont la preuve que respecter la terre et ceux qui la travaillent n’est pas antinomique à la tâche de nourrir les humains. Cette juste valeur retrouvée, ils pourront certainement inspirer les modèles agroécologiques de demain.

 

Références:

[1] Diaz, N., 28.02.2020, Les sols, ces écosystèmes enfouis aux fonctions vitales. Article publié sur le blog Écosystème Terre: la complexe gaïa.

[2] FAO, Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, 07.05.2020. L’utilisation des terres agricoles en chiffres.

[3] Luzi, J., 2009. Une histoire de l’industrialisation de l’agroalimentaire. Commentaires sur Le marché de la faim et Le monde selon Monsanto. Presses de Sciences Po, Écologie & Politique, 38, 43-56.

[4] Bayer AG, Pursuing our purpose: feeding a hungry planet

[5] Bayer AG, The importance of plant breeding.

[6] Bayer AG, Controlling weeds with herbicides.

[7] Rist, S., et al., 2020. La diversité est source de vie: avantages, défis et besoins de l’agrobiodiversité. Swiss academies factsheets, 15:1.

[8] Mestiri, F., Radio Télévision Suisse (RTS) Grand format. 40 ans d’évolution de l’agriculture suisse

Nathalie Diaz

Nathalie Diaz a étudié à l’université de Lausanne et de Neuchâtel, d’où elle est sortie pédologue, environnementaliste et géographe. De 2013 à 2019, elle fait de la recherche sur les sciences de la terre à Lausanne, puis à Londres. Confrontée aux enjeux de son époque, elle se lance dans la communication scientifique. Elle explore différents outils en espérant toucher toutes les générations.

3 réponses à “Sols et alimentation. Les fausses promesses de l’agro-industrie.

  1. Merci Nathalie! Un sujet pas assez intégré dans la politique agricole suisse malheureusement. La qualité et la diversité des sols ont besoin d’etre pris en compte pour garantir la souvrainité alimentaire suisse, ce n’est pas juste une question de quantité (cf. Surfaces d’assolement). A suivre ces prochaines années!

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