Que se passe-t-il dans les cimetières?

Récemment, quelques articles discrets se sont fait l’écho d’un phénomène de plus en plus problématique: les corps ne se décomposent plus dans les cimetières.

Ou plutôt ils se décomposent beaucoup, beaucoup plus lentement qu’il y a 50 ans.

Au point que dans certains cimetières, on se voit dans l’obligation de créer des étages. En enterrant les corps d’abord très profonds. Puis en superposant les suivants. Dans d’autres cas, des sociétés proposent d’ajouter des substances chimiques pour accélérer la décomposition. Ce fût le cas en Norvège au début des années 2000.

Parmi les causes qui peuvent expliquer ce phénomène, deux d’entre elles ont retenu mon attention:

  •  la pollution des sols
  •  notre alimentation et notre médication

La décomposition dans les sols est principalement le fait des organismes vivants. Des bactéries et des champignons en premier lieu. Mais également des insectes et autres espèces présentes dans la terre.

Or de nombreuses substances chimiques peuvent ralentir l’activité de ces organismes. Elles peuvent même les détruire.

On pense bien sûr en premier lieu aux pesticides, substances développées pour avoir une action toxique sur les espèces considérées comme “nuisibles”.

Les cimetières sont de grands consommateurs de pesticides. Avant que la Ville de Lausanne ne devienne une ville sans pesticides, l’utilisation la plus importante était dans le cimetière du Bois-de-Vaux. Près de 700kg par an.

Les utilisations principales étaient le désherbage et la lutte contre les pucerons.

Un anecdote m’a été racontée par un jardinier: lors de l’arrêt de l’utilisation des pesticides, plusieurs personnes se sont plaintes de la qualité du sol dans les allées. Leur semelles y adhéraient. Pourquoi? Sans insecticides, les pucerons étaient revenus sur les tilleuls et les rosiers. Leur miellat tombait sur les dalles, les rendant collantes.

Un point intéressant à souligner, les cimetières entretenus “au naturel” sont devenus des zones de grande diversité biologique en ville.

Or malheureusement les pesticides reviennent dans les cimetières par la petite porte. En effet, depuis quelques années, le moustique tigre a fait son apparition en Suisse. Vecteur de maladies comme la dengue, il est surveillé de près par les biologistes et les autorités cantonales.

Il se reproduit dans les eaux stagnantes en quelques heures. Une coupelle d’eau suffit à son bonheur.

Les vases et autres soucoupes qui se trouvent dans les cimetières constituent un milieu de ponte très intéressant pour le moustique tigre. Ils sont changés de manière irrégulière et se remplissent d’eau à la moindre pluie.

D’aucuns proposent donc de traiter ces milieux avec des insecticides…un triste retour en arrière.

Un autre facteur pourrait également jouer un rôle dans le ralentissement de la décomposition des corps. Ce que notre corps contient au moment de la mise en bière.

En effet, tout au long de notre vie, nous consommons des aliments qui contiennent des conservateurs. Et nous utilisons de nombreux cosmétiques avec ces mêmes conservateurs. Ainsi les fameux parabènes que l’on trouve dans les crèmes, les shampoings, mais également dans les médicaments. Les E214 à E219.

Bien sûr, une partie de ces substances sont éliminées par le corps. Mais une petite partie peut aussi s’accumuler dans les graisses, les cheveux, les organes du corps.

Or ces conservateurs sont pour la plupart des bactéricides. Même si aucune étude n’a été menée sur le sujet, il ne serait pas surprenant que les bactéries du sol aient plus mal à décomposer des corps qui contiennent ce type de substances.

Autres composés problématiques, les médicaments. Et notamment les antibiotiques qui sont développés pour tuer les bactéries.

Une enquête suisse menée en 2017 montre qu’une personne sur deux prend des médicaments chaque semaine.

Selon cette étude: “le recours aux médicaments a nettement progressé au fil du temps: si, en 1992, 38% de la population âgée de 15 ans et plus consommaient au moins un médicament au cours d’une période de sept jours, cette part atteignait 50% en 2017. Les femmes prennent plus souvent des médicaments que les hommes (55% contre 45%). La part des personnes consommant des médicaments augmente avec l’âge et atteint 84% chez celles de 75 ans et plus”.

La quantité de médicaments ingérée est donc très importante chez les personnes âgées. Un directeur d’établissement médico-social me parlait de 5 à 10 substances par jour distribuées à ses pensionnaires.

On peut se demander si ce cocktail de médicaments ne pourrait pas jouer un rôle dans la plus longue conservation des corps dans les sols?

Certes, ce sujet peut prêter à sourire. On peut imaginer de futurs archéologues, dans 500 ou 1000 ans, découvrant des tombes pleines de momies. Et imaginant que nous avions, en 2020, des techniques de conservation très sophistiquées…

Mais au-delà de l’anecdote, je pense que cette observation faite dans les cimetières nous pousse à réfléchir aux effets sur notre santé des multiples substances chimiques que nous ingérons chaque jour.

 

 

 

 

 

 

Nathalie Chèvre

Nathalie Chèvre

Nathalie Chèvre est maître d'enseignement et de recherche à l'Université de Lausanne. Ecotoxicologue, elle travaille depuis plus de 15 ans sur le risque que présentent les substances chimiques (pesticides, médicaments,...) pour l'environnement.

12 réponses à “Que se passe-t-il dans les cimetières?

  1. Le traitement des corps par décomposition en compost (autorise dans l’Etat de Washington aux USA, et en Belgique) devrait possiblement rencontrer le même problème. Reste l’incinération.

  2. Qu’en est-il de l’embaumement qui par principe tend à retarder la décomposition en particulier en remplaçant le sang par des substances chimiques?

    1. L’article paru dans « Obsèque Organisation » mis en lien dans le post fait cette hypothèse. Notamment que « ce sont finalement les métiers du funéraire qui viennent à l’encontre du processus naturel de décomposition des corps. La thanatopraxie est l’un de ces métiers. En éliminant les fluides du défunt par des produits à base de formol, le processus de décomposition naturelle est ralenti. De même, les cercueils beaucoup plus robustes qu’avant et plus hermétiques ralentissent cette décomposition des corps. »
      Mais comme il n’y a pas d’études sur la question, on en est à formuler des hypothèses.

    2. Formaldéhyde d’éthanol ou autre désinfectant dessicants utilisés dans les soins post mortem pour la présentation la conservation durant la veillée évidemment un impact très important quelques pays européens et plus particulièrement en Scandinavie interdisent c’est pratique nocive pour l’environnement

  3. Selon une étude publiée en 2015, après plus de 80 ans de conservation, l’état du corps de Lénine reste excellent: “Lenin’s Body Improves with Age – Russian scientists have developed experimental embalming methods to maintain the look, feel and flexibility of the Soviet Union’s founder’s body, which is 145 years old today.” (Scientific American, 22 avril 2015 – https://www.scientificamerican.com/article/lenin-s-body-improves-with-age1/).

    Néanmoins, en raison des traitements subits notamment de la peau remplacée et de tous les organes corporels extraits, le corps de Lénine est conservé à 23%, ce qui alimenta des rumeurs sur son authenticité (Lenta.ru – https://lenta.ru/rubrics/science/history/). Il fait l’objet tous les deux ans d’un réembaumement en le plongeant dans des bains de glycérol, de formaldéhyde, d’acétate de potassium, d’alcool et autres produits. Selon Europe 1 du 28 avril 2015, A 145 ans, le corps de Lénine se porterait même au mieux.

    Seules ses idées n’ont pas changé.

    1. Je pense que les crématoriums doivent respecter les règles pour les émissions de polluants dans l’air. En Suisse elles sont assez strictes. Dans d’autres pays je ne sais pas.

      1. Bon, dans le fond, la Suisse n’est pas le mauvais-bon eleve que l’on croit.

        Tout le monde depasse les normes et tout le monde s’en contre-fout.
        Autant pour l’eau, que pour l’air ou pour la terre.

        Bon, moi je suis vieux, mais je trouve dommage pour les jeunes, a qui nous empruntons notre terre
        (comme disait l’ami St Ex.)

      2. Dans l’Allemagne en guerre, les populations voisines des fours crématoires voyaient chaque jour s’élever au-dessus d’elles les fumées des fours crématoires et pouvaient sentir leurs relents quand le vent les détournait vers elles. Ceci ne les a pas empêché de dire à la libération, à la vue des charniers restants: “Nous ne savions pas” (“Wir wussten nicht”).

        Ce tristement célèbre déni de réalité était-il dû à la présence et à l’efficacité de filtres insoupçonnés?

        1. Une très triste page de notre histoire.
          Je ne suis pas sure de comprendre le sens de la fin de votre commentaire.
          Mais les premières réglementations dans le domaine de l’environnement datent des années 1990. Une autre époque.

  4. Outre les traitements post-mortem, il est bien probable que la grande liste de conservateurs que nous ingérons chaque jour et qui permet à nos aliments de se conserver plusieurs semaines sans moisir ne soit pas étrangère à cette lente décomposition :
    E200 – E201 – E202 – E203 – E210 – E211 – E212 – E213 – E214 – E215 – E218 – E219 – E220 – E221 – E222 – E223 – E224 – E225 – E226 – E227 – E228 – E234 – E235 – E236 – E237 – E238 – E239 – E240 – E241 – E243 – E249 – E250 – E251 – E252 – E260 – E261 – E261 (i-ii) – E262 (i-ii) – E263 – E264 – E270 – E280 – E281 – E282 – E283 – E284 – E285 – E290 – E296 – E297… Je vous épargne le nom des substances ce qui se cachent derrière ces codes qui ne sont pas des numéros de bureaux…

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