Substances ignifuges: on joue avec le feu

Vous ne vous en doutez peut-être pas, mais nous baignons dans les substances ignifuges, aussi appelés retardateurs de flammes. Ces composés chimiques sont en effet présents dans nos vêtements, nos meubles, notre voiture, nos portables, etc…

Depuis la seconde moitié du XXème siècle, ces substances ont été très largement utilisées comme additifs dans les polymères (plastiques), ces derniers étant très facilement inflammables. En 2012, le marché global des retardateurs de flamme était ainsi de 1.8 millions de tonnes. Très concrètement, les retardateurs de flamme sont ajoutés au plastiques ou textiles synthétiques pour inhiber la réaction en chaîne de la combustion et ainsi empêcher, par exemple, que notre canapé prenne feu, même si il se trouve en contact avec une source de chaleur comme une cigarette ou une bougie.

Alors, c’est plutôt une bonne chose me direz-vous.

Oui, on pourrait arriver à cette conclusion si les retardateurs de flamme n’étaient pas des substances particulièrement problématiques pour l’être humain et pour l’environnement.

En effet, ces additifs ne sont pas liés aux polymères et donc passent très facilement du matériel à l’air ou à la peau de la personne qui le touche. On les trouve donc dans des concentrations non négligeables dans les espaces confinés comme les appartements ou les habitacles de voiture. De plus, une fois dans l’environnement, ils se dégradent très lentement (il faut souvent plusieurs dizaines, voir centaines d’années), ils se déplacent loin de leur source d’émission (les concentrations maximums sont observées aux Pôles), ils s’accumulent dans la graisses des organismes et le long de la chaîne alimentaire, et ils ont des effets toxiques (effets hormonaux, cancérigènes) sur les être vivants. Les espèces les plus à risque sont donc les super-prédateurs, comme nous.

Les premiers retardateurs de flamme apparus sur le marché sont les PCBs ou polychlorobiphényles. Produits par Monsanto, cette famille de substance est composée de 209 “cousins” appelés congénères. En effet, autour d’un même noyau biphényle vont se greffer des atomes de chlores (il y a 10 places disponibles) qui vont donner ses caractéristiques à chaque molécule.  Il existe des PCBs dit légers, avec peu d’atomes de chlore, et des PCBs dit lourds, avec un nombre important d’atomes de chlore. Interdits depuis les années 80 dans la plupart des pays occidentaux , ils sont régulés par la Convention de Stockholm au niveau mondial depuis 2001. Le problème est qu’ils sont encore émis quotidiennement dans l’air et dans l’eau même en Suisse. Ainsi les joints des anciens bâtiments sont une source non négligeable de PCBs, de même que les décharges. C’est le cas de la Pila dans le canton de Fribourg. Néanmoins, les concentrations sont en diminutions de manière générale.

Reste un problème, les PCBs sont interdits, mais nous avons toujours besoin de retardateurs de flamme pour éviter que notre canapé ne parte en fumée. On les a donc remplacés par des polybromés ou PBDEs. Comme les PCBs, il s’agit d’une famille de molécules cousines, avec cette fois des atomes de bromes à la place des atomes de chlore. Rapidement, dès les 2000, on s’est rendus compte qu’ils posaient exactement les mêmes problèmes que les PCBs, c’est-à-dire qu’ils étaient persistants, s’accumulaient dans la chaîne alimentaire et étaient toxiques pour les êtres vivants. Ils ont donc été inclus dans la Convention de Stockholm à la fin des années 2000. Le cas du déca-BDE (celui qui contient le plus d’atomes de brome, soit 10) a fait longtemps débat. En effet, l’industrie automobile pensait ne pas pouvoir s’en passer. Il est depuis tout récemment réglementé également.

Nouveau problème, les PCBs et les PBDEs  sont interdits, mais nous avons toujours encore besoin de retardateurs de flamme (le fameux canapé). Depuis le début des années 2000, on s’est donc rabattus sur les organophosphates, notamment ceux contenant des atomes de chlore (encore lui). Les organophosphates cela vous dit quelque chose? Ils sont aussi utilisés comme insecticides dans l’agriculture. Ce groupe de  molécules est issu de la chimie de la seconde guerre mondiale et inclut le fameux gaz sarin. Ces substances sont certes moins persistantes que les PCBs et les PBDEs, mais elles sont hautement neurotoxiques.

Donc si nous résumons, nous obtenons le graphique suivant:

Cette figure, adaptée de la publication donnée en référence ci-dessous donne une idée des tonnages utilisées pour les PCBs (en rouge), les PBDE (en vert) et les organophosphates (en bleu – attention l’échelle a un facteur 10 de différence avec celle des PCBs/PBDEs) depuis 1950 à nos jours.

Alors, les retardateurs de flamme, une histoire sans fin? Le prix à payer pour se protéger des flammes?

A mon sens, l’utilisation de ces additifs n’est pas une fatalité. D’une part, les normes recommandant leur utilisation massive datent souvent des années 60 et de nombreux progrès ont été fait depuis lors. Par exemple, les sources de chaleur dans les téléviseurs ou les appareils électroménagers sont bien moins importantes qu’avant. Travailler sur les doses utiles d’additifs nécessaires pour protéger nos vies paraît donc urgent. Des efforts peuvent également être fait en terme de prévention des incendies (généralisation des détecteurs de fumée par exemple) en lieu et place de l’utilisation systématique de retardateurs de flamme.

A mon sens, avoir une réelle réflexion sur l’utilisation de ces substances à risque semble indispensable, sachant que l’air et la poussière de nos appartements nous y exposent tout les jours.

Référence

Gruffel P, Chèvre N. 2017. Retardateurs de flamme: une histoire sans fin? Aqua&Gas no 6. Pages 96-107.

Nathalie Chèvre

Nathalie Chèvre

Nathalie Chèvre est maître d'enseignement et de recherche à l'Université de Lausanne. Ecotoxicologue, elle travaille depuis plus de 15 ans sur le risque que présentent les substances chimiques (pesticides, médicaments,...) pour l'environnement.

Une réponse à “Substances ignifuges: on joue avec le feu

  1. C’est bien de dénoncer ce qui existe depuis si longtemps L’article rejoint les craintes de nombreux citoyens qui malgré tout se posent la question suivante ,sans danger l’humain sera t’il encre capable de sentir à distance celui ci ? nous possédons tous un instinct de conservation qu’il ne faut pas tuer à coups de prévisions qu’elles soient réelles ou non
    Et ce qui est dénoncé à juste titre dans l’article montre bien que le bon marché n’a jamais s été source de qualité ,je pense aux habits contenant ces substances et vendus à petits prix

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