Le roman de l’amour et de la peur

Rarissimes, ces dernières années, sont les livres qui m’ont autant impressionnée que « Zouleikha ouvre les yeux ». Je l’ai dévoré en 24 heures, je n’arrivais pas à le lâcher. Dès sa parution en Russie en 2015, ce premier roman de Gouzel Iakhina est devenu un best-seller.  Il a reçu tous les prix les plus prestigieux et a été même traduit en plus de trente langues.

J’ai rencontré Gouzel Iakhina en Suisse en 2017, lors de la parution de ce roman en français, aux Éditions Noir sur Blanc. Notre conversation s’était transformée en une longue interview. Cette femme aux cheveux courts et au regard intelligent derrière ses lunettes m’avait beaucoup plu. Nombreux sont mes amis qui reçurent son livre en guise de cadeau de Noël/Nouvel an de ma part, si grande était mon envie de partager avec eux cette histoire déchirante d’une jeune femme Tatare qui, dans les années 1930, vivait au Tatarstan, au cœur de la Russie. Mariée à 15 ans à un homme bien plus âgé qu’elle et terrorisée par sa belle-mère, Zouleikha devint une des nombreuses victimes de la dékoulakisation menée par Staline. Déportée en Sibérie dans des conditions extrêmes, c’est là que – contre toute attente – elle trouva l’amour et la dignité.

Depuis lors, Gouzel Iakhina a écrit deux autres romans qui, ajoutés au premier, forment à mes yeux, une authentique trilogie dont l’action s’étire des premières années de l’Union Soviétique à la fin de la Deuxième guerre mondiale. Chacun de ses livres provoqua une avalanche de discussions dans la société russe, ce qui est bien compréhensible : ses livres appuient là où ça fait mal – le passé soviétique, sa glorification ou son rejet.

Le deuxième roman, « Les Enfants de la Volga », dont la belle couverture rouge attirera les regards dès demain dans les rayons des librairies suisses, nous emmène sur les rives de la Volga, en cette République soviétique autonome des Allemands qui a existé de 1918 à 1941. Les premiers Allemands ethniques apparurent en ces lieux dans les années 1760, quittant leurs Länders sur l’invitation de Catherine la Grande, qui promettait à ses compatriotes des terres fertiles russes et son patronat impérial. Disciplinés et travailleurs, ils tombèrent amoureux de leur nouvelle patrie et y créèrent un petit coin de paradis, resté longtemps à l’abri des troubles de la grande Russie. Mais la réalité finit par les rattraper. Ses habitants ayant tous été déportés, cette petite république fut tout simplement abolie par un décret de Staline du 28 août 1941. La raison ? Dans le contexte de l’invasion allemande de l’Union soviétique, Staline qualifiait tous les Allemands ethniques de traîtres potentiels.

Personnage principal du livre, un maître d’école, Jacob Bach, est un descendant des premiers immigrés allemands. Tous ceux qui connaissent les traditions littéraires russes reconnaîtront en lui « le petit homme » confronté au Système impitoyable. Sous le poids des malheurs qui le frappent, Bach, privé d‘expression orale, trouve son salut dans l’écriture de contes qui se trouvèrent être prophétiques.

Riche de faits réels ou sortis de l’imagination de leur talentueux auteur, empreint de mythologie et de contes de fée allemands, saupoudré de réalité russe, ce livre raconte un conte de fée soviétique qui aurait mal tourné.

Dans une nouvelle interview que Gouzel Iakhina m’avait accordée récemment, elle a insisté que le thème principal de son livre est la PEUR, la peur et son dépassement. Jacob Bach et Joseph Staline, effectivement très présents dans le roman, évoluent dans des directions opposées : l’un se libère de ses multiples phobies et s’ouvre à la vie, l’autre s’y noie et se met à exterminer la vie (les vies) autour de lui. The author knows best, dirais-je en anglais. Oui, mais… pour moi, ce livre, tout comme « Zouleikha ouvre les yeux », est avant tout un hymne à l’Amour dans le sens de Dante, cet amour qui mène le soleil et les étoiles, l’amour capable de remplir un homme peureux de courage et d’intransigeance ou même de « coller » des ailes à son corps fragile pour l’aider à surmonte le quotidien.

Je vous conseille vivement de lire ce livre, une grande fresque historique qui raconte la tragédie d’un peuple à l’échelle d’une vie humaine.

Le sommet russo-américain à Genève : constructif mais sans illusions

Le moment de gloire pour Guy Parmelin (DR)

Être accréditée au sommet russo-américain c’est « super cool », comme dit mon fils. Même si on ne s’attend pas à de grandes décisions – le refus de deux présidents de tenir une conférence de presse commune et de sortir un communiqué commun annonçait assez clairement la couleur. Je doute qu’on parlera encore de cette rencontre dans 35 ans, comme on parle de celle entre les présidents Gorbatchev et Reagan, en 1985.

La Suisse est fière, et à juste titre, d’avoir été choisie comme lieu de ce rendez-vous – nous l’avions prédit il y a presque un mois, quand les parties concernées hésitaient encore entre la Suisse, la Finlande et l’Autriche. Pour moi, le choix était évident et incontournable : la tradition, la neutralité, les « bons offices ». Et quelques comptes bancaires peut-être des personnes haut-placées de deux côtés. Ce qui me frappe, c’est que vu l’importance que la Suisse attache à ce genre d’événements, qu’il n’y ait pas vraiment à Genève un endroit prévu à cet effet. D’où l’incertitude et les rumeurs jusqu’à la dernière minute quant au lieu de la rencontre.

Genève se prépare (Dmitry Tikhonov)

Et l’inquiétude qui montait. En 22 ans de vie à Genève je n’ai jamais vu de tels préparatifs : les voitures blindées, les barbelés, les barricades, l’armée… Le haut gradé de fedpol a placé cette rencontre diplomatique « sous un niveau élevé de menace » et a exprimé la crainte que « les diasporas pourraient en profiter pour mener des actions ». Peut-on considérer comme « action » le graffiti du prisonnier politique Alexeï Navalny apparu dans la nuit du 14 juin sur l’immeuble 106, rue de Lyon ?

Vu mes origines et mon statut actuel, je suis vraiment, on peut le dire ainsi, assise non pas « entre » mais « sur » deux chaises – russe et suisse. Il n’est pas donc étonnant que ces derniers jours j’ai été très sollicitée par mes collègues des deux pays. Le premier téléphone est venu de Moscou, avec une demande de décrire l’hôtel Intercontinental, un des lieux possibles du sommet. D’autres ont suivis, dont le plus étonnant était une proposition d’être invitée en « live » sur la chaîne TV du Conseil de la Fédération, l’équivalent du Sénat russe. Cela a fait du bien à mon ego de savoir que mon modeste journal est suivi dans les « hautes sphères » moscovites surtout qu’il y n’a aucun lien formel avec la « Russie officielle » ni un seul sponsor russe. L’indépendance a un prix.

Les américains accueillent leur président (D. Tikhonov)

J’ai passé tout la journée d’hier au Centre International de Conférences de Genève (CICG) – seuls les journalistes venus avec les deux présidents ont été admis à assister à leurs conférences de presse respectives, ce qui n’est pas logique, à mes yeux. Vous aussi, vous avez sûrement suivi hier l’actualité de cette journée exceptionnelle, je ne vais donc pas répéter l’essentiel. Juste un détail qui vous a peut-être échappé : l’absence de protocole à l’arrivée du président Poutine, après toute la pompe d’accueil officiel de la veille pour le président Biden. Pourquoi ? Apparemment tel était le souhait de M. Poutine lui-même. Mais pourquoi donc ? Je n’ai pas de réponse à cette question, mais ce détail est peut-être la réponse à Joe Biden qui, la veille du sommet, comptait sur la « prévisibilité » de son interlocuteur.

… et les Russes le leur…

J’ai fini la journée d’hier sur le plateau de la RTS et remercie mes collègues suisses pour cette occasion. Philippe Revaz m’a demandé de commenter une phrase de M. Poutine lors de sa conférence de presse – « il n’y a pas d’illusions et ne peut pas y en avoir », a-t-il dit. Je suis d’accord, un chef d’état n’a pas besoin d’avoir des illusions qui ont tendance à s’effondrer tôt ou tard. Mais il a besoin d’une vision ! Hélas, ni la vision du monde de M. Poutine, ni celle de M. Biden ne m’inspirent. Quant à la question sur le glissement de la Russie vers le statut d’un « pays secondaire » j’ai donné une réponse négative claire et nette : jamais mon pays ne sera un pays secondaire, il suffit de le regarder sur la carte du monde. D’ailleurs, sur les cartes américaines la Russie ne se trouve pas au milieu, mais ce n’est que sur les cartes américaines, et cela ne change pas la réalité. Selon les commentaires que j’ai reçus les spectateurs suisses m’ont bien comprise, et j’en suis ravie.

https://www.rts.ch/play/tv/emission/19h30?id=6454706

Que dire en guise de conclusion ?  Une semaine avant le sommet une collègue de Swissinfo m’a demandé mon avis sur ce que la Russie en attendait. J’ai aussitôt fait la distinction entre la Russie (c’est-à-dire le gouvernement) et les « Russes » (les gens « normaux ») car les attentes ne sont pas les mêmes. Je n’ai pas la prétention de savoir ce qui se passe dans la tête de M. Poutine mais en tant que Russe j’espérais qu’un pas au moins serait fait vers l’annulation des sanctions; un pas vers la reconnaissance mutuelle des vaccins, pour que mes amis russes puissent voyager en Europe et aux Etats-Unis… J’espérais entendre un mot sur la culture et ai même préparé une question qui concernait tous les trois pays, mais je n’ai pas eu l’occasion de la poser – le domaine culturel n’est clairement pas parmi les priorités de ces deux présidents. Dommage !

… Ils ont parlé tête à tête, ils ont prononcé chacun leur petit discours, ils sont repartis chacun de leur côté. La journée d’hier a été, certes, exceptionnelle. Sera-t-elle historique ? On verra bien.

« Désenchanté mais pas désespéré »

Fondation Jan Michalski (photo Mirabella Balaciu)

Prononcés par Amin Maalouf à l’ouverture du Festival Bibliotopia à la Fondation Jan Michalski, ces mots reflètent bien, à mon avis, le sentiment général des écrivains de diverses origines qui se sont réunis dans ce lieu magique pour un weekend littéraire.

J’ai eu le plaisir d’y participer en tant que modératrice d’une discussion entre deux écrivains russophones sur le thème « Chroniques de la société post-soviétique ». Le plaisir a été double s’agissant d’abord de mon premier événement « live » en plus d’une année ; et plus encore car bien rares, en Suisse, sont les événements publiques qui se tiennent en russe. C’était le cas.

L’un de deux écrivain, Maxim Ossipov, est né à Moscou, et il est cardiologue en plus d’être écrivain. Ou l’inverse. Plusieurs fois primé en Russie, il a vu trois de ses livres paraître en français, aux Éditions Verdier : les nouvelles de ses recueils Ma province (2011), Histoires d’un médecin russe (2014, sélection du Prix Médicis littérature étrangère) et Après l’Éternité (2018).

L’autre écrivain est Sasha Filipenko, de 20 ans son cadet, natif de Minsk, en Belarus, et diplômé de l’Université de Saint-Pétersbourg. Ses livres, écrits en russes, sont traduits en plusieurs langues dont le français, aux Éditions des Syrtes : Croix rouges (2018), qui interroge la mémoire du régime communiste, et La traque (2020). Un autre roman, Le Fils d’avant, paraîtra bientôt aux Éditions Noir sur Blanc.

Sasha Filipenko, maxim Ossipov et Nadia Sikorsky (c) Nashagazeta

Malgré leur différence d’âge les deux auteurs ont beaucoup en commun, à commencer par leur engagement politique, leur position civique claire, leur refus d’accepter l’inacceptable et pire, la perte de leurs illusions : ils partagent le triste constat que l’ère du romantisme est terminée.

Après tant de déchirures, peut-on encore parler de l’espace post-soviétique dans un contexte autre que géographique ? Comment expliquer l’inertie des Russes et leur hantise du changement ? Comment aider les jeunes à trier la vérité des mensonges dans l’enseignement de l’Histoire, comment concilier les interprétations contradictoires des mêmes faits ? Le changement pour le mieux est-il encore possible ? Finalement, dans le monde russophone, la littérature joue-t-elle encore son même rôle majeur ?

Voici les questions parmi tant d’autres que nous avons discutées – vous avez la possibilité de visionner cette conversation, avec la traduction simultanée en français, et de tirer vos propres conclusions.

Personnellement, ce que je retiens de plus important de cette rencontre c’est qu’un jeune homme brillant, Sasha Filipenko, actuellement en résidence à la Fondation Jan Michalski, hésite à retourner en Belarus où sa sécurité n’est plus garantie.

Ravi de son expérience à Montricher, il accuse la Suisse et toute l’Europe pour leur indifférence aux événements dans son pays – jusqu’au moment où leurs propres intérêts (à savoir l’avion de Ryanair) ont été touchés.

J’ai déjà soulevé dans ce blog la question des limites de la neutralité. Je crains devoir l’aborder encore.

Friedrich Dürrenmatt s’en va à l’Est

F. Dürrenmatt, Illustration à la ballade “Le Minotaure”, Дюрренматт Ф. Иллюстрация I к балладе «Минотавр». 1984 г. © CDN / Schweizerische Eidgenossenschaft

Dans la littérature russe on distingue deux périodes majeures : l’Âge d’or (celui du XIXe siècle, couvrant  à peu près l’œuvre  de Pouchkine à Tchekhov) et l’Âge d’argent – plus court, concernant surtout la poésie du premier tiers du XXe : Goumilev, Akhmatova, Tsvetaïeva, Mandelstam, Blok et tant d’autres… Étonnement, en Russie, alors qu’il y tant de « maisons-musées » vouées à divers écrivains, il n’y a pas de musée de la littérature de l’Âge d’argent, une  des filiales du « grand » Musée d’État de la littérature. Il se trouve à Moscou, dans une belle villa couleur turquoise où, en 1910-1924, habitait, au premier étage, un grand poète de l’époque Valeri Brioussov, son roman “L’Ange de feu” est paru recemment chez Les Editions Noir sur Blanc. (Drôle de coïncidence : l’idée de créer le Musée de la littérature en Russie – inauguré en 1933 – est venue à l’esprit du camarade et, de facto, secrétaire particulier de Lénine, Vladimir Bonch-Brouëvitch pendant son exil à Genève, en 1903.)

C’est donc dans ses murs que s’ouvre aujourd’hui une exposition, dont mon modeste journal Nasha Gazeta a l’honneur d’être un partenaire media. L’exposition, organisée conjointement par le Ministère de la culture russe, l’Ambassade suisse à Moscou, le Musée de la littérature et le Centre Dürrenmatt à Neuchâtel, est consacrée au centenaire de la naissance de Friedrich Dürrenmatt, alors que l’affiche mentionne deux noms – Dürrenmatt et Andreï Biely.

Nul besoin de présenter Dürrenmatt à mes lecteurs en Suisse. Le classique Suisse, cinq fois nominé au Prix Nobel de la littérature est également connu en Russie : ses œuvres ont été publiées en cinq volumes, sans compter les nombreuses parutions éparpillées. La plus connue de ses pièces, La Visite de la vieille dame, occupe la scène russe depuis bientôt 60 ans – la première mise-en-scène vit le jour dans un théâtre moscovite en 1965 et la plus récente se joue actuellement à Omsk, en Sibérie.

D’après mes renseignements, Dürrenmatt est allé en Union soviétique à trois reprises : en 1964 (il y a rencontré Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir), en 1967 (en tant qu’invité au Congrès des écrivains soviétiques ; on présume que sa pièce « La Chute d’A » s’inspire de ses impressions lors de cette visite et du limogeage de Nikita Khrouchtchev) et en 1987 (cette fois sur l’invitation de Mikhaïl Gorbatchev). Une année après cette dernière visite deux de ses pièces – La Visite de la vieille dame et Les Physiciens – ont été adaptées par la Télévision Russe. On sait également, qu’en 1990, dix jours seulement avant sa mort, Dürrenmatt a prononcé, à Berlin, une laudatio du Président Gorbatchev, dont il admirait vivement les idées de perestroïka.

A. Biely. Une palette des couleurs dans la poésie de Alexandre Blok, 1923 (Collection du Musée d’état de la littérature, Moscou)

Un grand poète et écrivain russe, Andreï Biely, théoricien du symbolisme littéraire russe est peut-être moins connu en Suisse bien que son influence sur la langue russe moderne soit comparable à celle de James Joyce sur l’anglais ou celle de Goethe sur l’allemand. Est-ce là la raison pour laquelle l’éditeur Vladimir Dimitrievic, à qui j’ai déjà rendu hommage  a choisi le roman de Biely « Pétersbourg » pour lancer sa collection « Slavica », en 1967 ? Ce chef-d’œuvre écrit en 1913 était alors totalement inconnu du lecteur francophone. Je peux ajouter aussi qu’Andreï Biely a eu son « épisode suisse » : adepte de l’anthroposophie de Rudolf Steiner, il s’installa, en 1914 – à Dornach, avec sa compagne. Là il participa activement à la construction du Johannes Bau dénommé ultérieurement Goetheanum. Il y a presque dix ans j’avais interviewé, à Genève, Madame Valentina Rykova, qui avait connu Andreï Biely  et qui a remises archives au musée de Biely à Moscou. Au moment de notre rencontre Mme Rykova était âgée de 98 ans.  Aurais-je dû intituler cette interview « La visite à la vielle dame » au risque de déplaire à Valentina ?

 

Voilà donc que nos deux auteurs, qui ne se connaissaient pas, se retrouvent réunis dans le cadre d’une exposition en tant que peintres. Oui, les deux partageaient cette même passion.  Si les peintures de Dürrenmatt ont été présentées en Suisse à plusieurs reprises, il n’en va pas de même en Russie et cela sera une découverte, comme d’ailleurs la peinture de Biely.

Mikhaïl Shaposhnikov, commissaire de l’exposition, a comparé leurs dessins à des méditations peintes, à des songes comme saisis dans les images. Il y a quelque chose…

Frédéric Pajak : « Servir le Verbe originel »

Frédéric Pajak (c) Lea Lund

La cérémonie des remises des Prix suisses de littérature aurait dû avoir lieu aujourd’hui, à Soleure. Elle a été annulée pour des raisons que vous pouvez bien imaginer. Mais j’ai déjà prévu, bien en avance, une interview avec Frédéric Pajak, lauréat du Grand Prix suisse de littérature 2021 pour l’ensemble de son œuvre.

Cet auteur franco-suisse Frédéric Pajak, publié en Suisse chez Les Éditions Noir sur Blanc, est à la fois écrivain, peintre, dessinateur et éditeur, dirigeant la collection des « Cahiers dessinés ». En 2020, il a terminé le Manifeste incertain, œuvre de quelques milliers de pages et dessins en 9 volumes, dont le troisième volume a reçu un Prix suisse de littérature en 2015 et le prix Médicis de l’essai 2014. En 2019, il est récompensé par le prix Goncourt de la biographie, pour le Manifeste incertain 8. Mais c’était le Manifeste incertain 7 qui a attiré, il y a quelques années, mon attention car il est le seul à avoir un « thème russe », à savoir une grande poète Marina Tsvetaïeva. Fille de Ivan Tsvetaïev, professeur d’histoire de l’art à l’université de Moscou, qui a fondé le musée Alexandre III, l’actuel Musée des beaux-arts Pouchkine, à Moscou, elle passé l’année 1904 dans un pensionnat à Lausanne et a laissé quelques beaux-poèmes écrits après ces promenades sur le quai d’Ouchy. Voici donc l’interview.

Les enfants n’apprennent plus des poèmes à l’école. Cela me désespère, et vous ?

Je trouve cela scandaleux ! Mes seuls souvenirs de l’école, ce sont les poésies que j’ai apprises et dont je me souviens encore. Par contre j’ai remarqué qu’en Russie beaucoup de jeunes connaissent Tsvetaieva par cœur. En France, aujourd’hui, on privilégie plutôt l’école de commerce. Très jeune, j’ai appris Victor Hugo, du Bellay, de Heredia – tous les grands poètes français. On récitait par cœur La Fontaine. Aujourd’hui beaucoup considèrent la poésie comme quelque chose d’inutile, ce qui est ridicule – plusieurs scientifiques qui sont le plus au point de la recherche, comme les astrophysiciens par exemple, s’intéressent à la poésie et se font parfois eux-mêmes poètes.

Dans votre livre la place accordée à Marina Tsvetaieva est plus importante que celle d’Emily Dickinson, cela devient pratiquement une biographie. Pourtant, plusieurs livres sur Tsvetaieva existent en français. Pourquoi encore un ?

Je ne cherche pas à faire des biographies. J’écris et je dessine un seul et même livre, le Manifeste incertain, avec lequel je vis vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ce n’est pas moi qui choisis les auteurs ou les artistes, ce sont eux qui me choisissent. Je n’ai pas planifié de faire des livres sur Van Gogh ou Tsvetaieva, cela s’est imposé à moi d’une manière inexplicable. Mais j’ai remarqué qu’on publiait beaucoup de livres sur Tsvetaieva en français – les Carnets, Mon frère féminin, le Journal de son fils Gueorguei Efron… C’est une documentation de premier ordre, et je suis un grand amateur de carnets, de journaux intimes, de correspondances… Je trouve les Carnets de Tsvetaieva absolument remarquables. Pourtant, je ne parle pas le russe et me trouve peu qualifié pour parler de sa poésie, si liée à la langue. J’ai préféré me consacrer à son destin.

Votre livre a été écrit pendant votre voyage en Russie, n’est-ce pas ?

Exactement. Je suis parti avec ma compagne, qui est moitié Russe, sur les traces de Tsvetaieva, pour ainsi dire : Taroussa, Koktebel, Moscou, Yelabouga… Le livre a pris forme tout seul, au gré des paysages et des rencontres.

J’ai aussi depuis toujours aimé la poésie d’Emily Dickinson, que je ne lis qu’en français, et j’avais envie de présenter le destin de ces deux femmes, sachant que j’aurais moins à dire sur Dickinson qui n’a pas eu une vie aussi romanesque et tragique que Tsvetaieva, puisqu’elle est restée recluse dans sa chambre et son jardin.

Faut-il vraiment souffrir pour laisser une trace dans l’art ? Faut-il être malheureux pour être poète ?

Je dirais non. J’aime beaucoup Joseph Delteil, par exemple, que je considère comme un grand poète et écrivain bien qu’un peu oublié ; je trouve que c’est un homme heureux. D’autre part beaucoup de gens rencontrent des événements douloureux ou tragiques au cours de leurs vies. Peut-être la littérature aide-t-elle à exorciser le malheur de vivre.

Vous parlez de la « poésie femelle ». Peut-on vraiment distinguer la poésie par genre ?

Oui, tout à fait. Je dis « mâle » et « femelle », comme la prise mâle ou femelle. Ce n’est pas du tout péjoratif. Je trouve qu’il y a une manière de parler de soi très différente quand on est une femme, une manière très physique. Le corps y est très présent, et peut-etre aussi la relation avec la nature – notamment chez Dickinson qui vit avec son jardin une relation stupéfiante.

C’est difficile à décrire, mais je le sens profondément. Je sens que la poésie de Tsvetaieva n’est pas la même que celle de Pasternak, elle est singulièrement féminine, bien qu’elle fut une femme assez virile, une femme forte et fragile à la fois. Il y a des femmes un peu viriles comme il y a des hommes efféminés — Rimbaud, peut-être. Je n’impose pas des catégories, mais j’incite à réfléchir à ce genre de choses ; et je me moque de la mode et ce qu’il convient de dire ou ne pas dire.
Dickinson et Tsvetaieva sont deux façons très différentes d’être femme. Dickinson vit apparemment recluse comme une vieille fille ; en réalité, elle entretient longtemps une liaison avec un ami de son père — une liaison impossible, cela va de soi. Quant à Tsvetaieva, elle déborde de relations amoureuses, avec des hommes comme avec des femmes.

Vos deux héroïnes ont survécu à l’indifférence, à l’hostilité, à la censure. Les deux ont refusé de se plier aux convenances. Parmi les choses que ces deux femmes ont en commun il y a aussi la foi absolue en la postérité de leur œuvre. Cela peut paraître immodeste, mais la modestie, est-elle un bon compagnon pour un talent ?

Pour moi, la modestie c’est une sorte de poncif protestant. Dans un pays « calvinôsé » comme la Suisse romande, il y a d’incitations à la modestie. Mais quand on est artiste, la modestie ne nous intéresse pas. Il faut croire à soi-même, à ce qu’on fait. Van Gogh, comme d’autres personnages dont je parle dans le Manifeste incertain, malgré le rejet de la société, éprouve une confiance absolue en son talent, et en la postérité de son œuvre. Parfois leur œuvre survit par miracle – Dickinson, par exemple, a voulu brûler tous ses poèmes. Pour écrire toute sa vie des poèmes, comme l’ont fait Dickinson et Tsvetaieva, il faut y croire, bien que cette croyance reste très mystérieuse.

La tombe de Marina Tsvetaëva (c) F. Pajak

Dans votre livre vous citez Marina Tsvetaieva qui parle de « la vérité au prix de l’extrême solitude ». Est-ce vrai ? Est-ce le sort de chaque créateur ?

J’ai publié un livre qui s’appelle L’Immense Solitude, sur Friedrich Nietzsche et Cesare Pavese. La solitude, je la connais bien, tout comme la pauvreté. C’est vrai que, quand j’ai lu Nietzsche, j’ai été frappé par sa vie d’extrême solitude. Dans la solitude, on est nu, on n’est plus dans l’apparence, on ne peut pas tricher. On est dans son intérieur et donc, oui, c’est une forme de vérité.

Mais il y a diverses formes de solitude : j’ai écrit sur Joyce qui, lui, était seul en famille, au milieu de sa femme et de ses enfants. Et il en a beaucoup souffert, comme il a fait souffrir ses proches.

Mais il faut se méfier des généralités – il y a beaucoup d’artistes qui ne connaissent ni la misère, ni l’insuccès, ni l’isolement.

Parmi d’autres citations de Marina Tsvetaieva qu’on croise dans votre livre, j’ai remarqué celle-ci : « l’âme est un être dans l’être ». Est-ce que ce travail vous avez fait plonger, vous aussi, dans cette inévitable et éternelle question de l’âme mystérieuse russe ?

Oh oui ! C’est bizarre, mais c’est Tchekhov, l’écrivain peut-être le moins russe parmi les Russes, qui a provoqué mon intérêt pour la littérature russe — dont je ne suis surtout pas un spécialiste. Je suis en partie slave d’origine et donc cette question de l’âme me paraît une évidence. Pendant mon voyage en Russie j’ai rencontré beaucoup de gens de milieux très différents, et partout j’ai ressenti cette présence de l’âme que nous avons perdu ici, en Occident. Il y a quelque chose de profond qui nous manque, en tout cas.

De toute évidence, vous lisez la poésie de Marina Tsvetaieva avec l’œil du peintre, en prêtant attention aux tirets et aux italiques, à la ponctuation en général. Tous ces « détails visuels » vous communiquent-ils quelque chose de particulier, en plus des mots ?

J’ai remarqué ce grand tiret que j’utilise beaucoup moi-même – je l’ai appris de Nietzsche. La façon de Tsvetaieva et de Dickinson de ponctuer avec ce grand tiret est particulière, elle n’appartient pas aux règles de ponctuation. Je ne sais pas si je l’ai remarqué parce que je suis peintre, mais la ponctuation, c’est la respiration, et quand on lit, on respire. Le texte mal ponctué ne respire pas, et on étouffe. Beaucoup d’auteurs aujourd’hui ponctuent mal. Le grand tiret exige le silence, c’est un temps suspendu.

Puisqu’on parle de la respiration… Dans votre livre, en parlant du métro de Moscou, vous avez dit que là-bas on « respire des yeux ». Qu’avez-vous voulu dire par cela ?

J’ai dit ça ? (sourire) Alors j’ai dû le ressentir ! J’ai trouvé ce métro extraordinaire, surtout en comparaison avec le métro parisien – c’est un véritable musée souterrain. Et les gens m’ont eu l’air plutôt heureux et souriants, malgré les excès du régime.

Dans vos dessins qui illustrent le livre il y a beaucoup d’oiseaux et d’abeilles. Pourquoi ?

C’était plutôt dans la partie consacrée à Dickinson. Je sais qu’elle aimait beaucoup les abeilles, elle avait des ruches. Et moi, en tant que dessinateur, je n’avais jamais dessiné des abeilles. Si on peint ou dessine avec des crayons jaune et noir quelques traits, ça représente tout de suite une abeille. Par contre, dessiner une abeille en noir et blanc, c’est plus compliqué. Donc, c’était pour moi un défi. Pareil pour les moineaux que je n’avais jamais dessinés non plus. J’essaie d’aborder un nouveau problème de dessin dans chacun de mes livres.

En décrivant vos premières impressions de Moscou vous parlez de l’alphabet cyrillique en forme d’absolue résistance à l’occidentalisation. C’est très drôle !  Avez-vous senti la société russe comme très politisée ?

Je posais beaucoup de questions, y compris sur la politique, et les gens répondaient très librement. J’ai bien compris que personne n’aime Poutine, mais on le trouve moins pire que son prédécesseur.

J’ai senti beaucoup de sympathie envers les Russes dans votre livre. Ils vous-ont donc plu ?

Oui ! J’ai adoré les diverses discussions que j’ai eues. J’ai adoré la curiosité des Russes envers les étrangers, leur magnifique hospitalité. Je les ai trouvés beaucoup moins blasés que nous.

Une femme sur un marché vous a dit que vous ne ressemblez pas à un Français et vous avez « accepté le compliment ». Pourquoi ?

Cela m’a fait très plaisir ! Peut-être parce que là-bas j’ai senti mes origines slaves — mon grand-père était polonais.

Dans votre livre vous revenez plusieurs fois sur l’immensité de l’espace russe. Cela vous a autant frappé ?

Oui ! On a beaucoup voyagé en train et en voiture dans ces espaces qui paraissent infinis. Et je le vois aussi dans la peinture russe qui me plaît beaucoup, surtout Isaak Levitan.

Vous remarquez que la parade de la Victoire à Samara est différente que celle de Moscou. Mais Staline est toujours glorifié. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Je ne l’explique pas. Comme je n’explique pas l’existence des néo-nazis en Europe. Les deux monstres sont comparables, tout autant que Mao. Il faut lire et relire Le Discours de la servitude volontaire pour essayer de répondre à cette question – Etienne de la Boétie était très jeune  quand il l’a écrit, mais il avait déjà tout compris.

Encore une citation de Tsvetaieva qui a attiré votre attention et, par conséquent, la mienne : « J’étais héroïque, donc inhumaine ». Y voyez-vous une suite logique ?

Je n’ai pas beaucoup de considération pour les héros. Je trouve que, comme souvent chez Tsvetaieva, la formule est volontairement paradoxale. Ce qu’elle veut dire c’est que l’héroïsme est une chose superflue et dangereuse. Du moins c’est comme ça que je la comprends.

Et la toute dernière : « Si seulement il n’y avait pas entre le poète et le peuple l’obstacle des hommes politiques »… Ce cri de cœur de Tsvetaieva, s’applique-t-il à la Russie seulement, ou est-il universel ?

C’est totalement universel. Pour moi, l’homme politique est un être aussi inutile qu’un cafard, et nous n’avons pas besoin de cafards. Bien que j’aie rencontré des hommes et des femmes politiques qui m’ont semblé plus honnêtes que d’autres, cela reste des hommes et des femmes politiques. Il y a quelque chose qui leur manque profondément. Ils sont toujours en représentation, ils ont toujours besoin de l’autre pour le dominer, le séduire, l’écraser. Ils ont besoin de flatter des gens pour exister.

Les politiciens s’interposent entre le créateur et le public, et cherchent à imposer leurs opinions, leurs goûts et, surtout, leur culture partiale. Le ministère de la Culture est souvent une instance très partiale qui ne se rend pas bien compte de ce que devrait être la culture.

Je pense qu’on peut très bien imaginer une société sans hommes politiques, donc Tsvetaieva a une fois de plus raison.

Ces manuscrits qui ne brûlent pas

Lettre d’Ivan Tourgueniev à son traducteur allemand Friedrich von Bodenstendt, 1863 (c) Fondation Martin Bodmer

Avant de devenir journaliste je voulais être actrice. Le programme que j’ai préparé pour l’examen d’entrée dans un prestigieuse école d’art dramatique à Moscou devait comprendre, en plus des fables et poèmes, un texte en prose. J’ai choisi la « Lettre d’une inconnue » de Stefan Zweig que j’ai apprise par cœur, 22 pages, en russe. Avant de passer l’examen officiel, mon grand-père m’avait organisé une audition chez une célèbre actrice. J’ai commencé à déclamer. Elle écoutait attentivement puis m’a interrompue : je m’étais trompée d’un mot, à la page 16. Juste un mot incorrect mais il s’est trouvé que cette dame avait appris ce texte par cœur, elle aussi, et bien avant moi.

Je ne pourrais pas le reproduire intégralement aujourd’hui, mais les mots « Mon enfant est mort hier » brûlent encore dans ma tête. A l’époque, j’avais 16 ans et n’avais pas encore d’enfants. Je ne comprenais pas la véritable ampleur de ces mots mais ils me donnaient des frissons. Je comprends bien leur portée aujourd’hui, ayant vécu amours et trahisons, enchantements et déceptions. Et ils me donnent des frissons, encore et toujours. En apprenant que la Fondation Jan Michalski consacre une exposition à Stefan Zweig, mon premier réflexe a été de prendre le volume couleur lilas foncé de ma bibliothèque, l’un des deux volumes de Zweig qui m’avaient accompagnée de Moscou à Paris, puis de Paris à Genève, et de me replonger dans ce texte bouleversant.

Je ne vais pas vous raconter la biographie de Stefan Zweig. Rappelons juste qu’il est né en 1881 dans une riche famille juive, à Vienne, et qu’il est mort à Petrópolis, près de Rio-de-Janeiro. Il s’est installé là-bas après plusieurs années d’errance propulsée par l’ascension au pouvoir de Hitler. Il ne se sentait nulle part en sécurité, nulle part chez lui. Finalement, le Mal qu’il observait lui est devenu insoutenable – le 22 février 1942 Stefan Zweig et sa femme ont pris une dose fatale de somnifères. On les a découverts dans leur maison, ils se tenaient par la main. Zweig a ainsi rejoint, « de son gré », les six millions de coreligionnaires : personne n’échappe à son destin.

Walt Whitman. Life, vers 1888 (c) Fondation Martin Bodmer

Vous l’avez compris – le lecteur russophone est bien familier avec l’œuvre de Stefan Zweig. Il était très populaire en Union soviétique. Il suffit de dire que c’est Maxim Gorki lui-même qui a écrit la préface de ses Œuvres en 12 volumes qui commençaient à paraître dans les années 1920, à la grande joie de l’auteur qui adorait la littérature russe. En 1928 Zweig a s’est rendu en URSS à l’occasion du centenaire de naissance de Léon Tolstoï et a été chaleureusement accueilli. Tout allait bien. Mais, contrairement à beaucoup d’autres intellectuels européens de l’époque, il a vite changé d’avis sur la réalité soviétique, trop retouchée. En 1936, dans une lettre à Romain Rolland, il compare la technique stalinienne avec celle de Hitler ou de Robespierre – les trois considéraient que les opposants idéologiques étaient des comploteurs et les éliminaient. Ce constat lucide lui a valu un refroidissement avec celui qu’il considérait comme « la conscience européenne », sans parler des éditeurs soviétiques.

Après la mort de Staline, les choses ont changé. En 1956 une sélection des œuvres de Zweig a été publiée, en deux volumes donc. Cette fois c’est le critique littéraire Boris Soutchkov qui a signé la préface, il a été libéré en 1955 après plusieurs années passées au Goulag pour espionnage. Une accusation fausse, évidement. Son texte long de trente pages reste instructif et actuel car, si on met de côté les passages obligés de l’époque sur « l’écrivant bourgeois » qui n’a pas tout compris comme il fallait, il révèle ce qu’il y a de plus important chez Zweig : sa capacité de voir le Bien dans l’homme, malgré tout. On peut seulement imaginer à quoi pensait M. Soutchkov en relisant l’autobiographie de Zweig, Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen, que j’aurais aimé pouvoir appeler son requiem.

L’exposition de la Fondation Jan Michalski à Montricher est organisée en collaboration avec la Fondation Martin Bodmer et présente Stefan Zweig sous un angle peu connu, celui du collectionneur. On collectionne toute sorte de choses – des timbres et boites d’allumettes aux hippopotames… Zweig quant à lui, collectionnait les manuscrits des auteurs qu’il aimait. Cet amour, une chose irrationnelle, est le seul lien entre ces brouillons, notes et billets intimes publiés et enterrés, signés de Goethe à Rimbaud, Whitman et Balzac. En essayant de déchiffrer leurs écritures j’ai regretté de ne pas avoir à mes côtés un graphologue – pour déchiffrer les traits cachés des personnalités derrière. Et j’ai eu des palpitations comme lorsqu’on entre dans les coulisses – pas d’un théâtre, mais d’un processus de création littéraire.

C’était d’ailleurs le but de Zweig-le-collectionneur, formulé en 1939 dans une conférence prononcée à New York sur  « Le Mystère de la création artistique » et cité dans la salle d’exposition: «  Pour permettre au plus grand nombre possible cette dernière et suprême jouissance, il serait excellent, à mon avis, que les musées ne montrent pas seulement les œuvres définitives, mais aussi les études préparatoires, les esquisses, les projets qui les ont précédés afin que les hommes ne considèrent pas toujours négligemment l’œuvre achevée comme si elle était tombée du ciel mais se rendent compte que ces merveilles ont été créées par leurs frères, de hommes comme eux, créées avec peine, avec souffrance, avec joie, arrachées à la matière brute au prix des plus grands efforts de l’âme. » Voici chose faite.

A ma grande joie, j’ai trouvé six trésors russes dans cette exposition : de la fable d’Ivan Krylov, notre La Fontaine à nous, apprise à l’école, à la lettre d’Ivan Tourgueniev (connu aussi comme le mari de la chanteuse Pauline Viardot), écrite en français à son traducteur allemand et contenant le poème « Mésange », en russe. C’est cela, la grande Europe culturelle.

Honoré de Balzac. La messe de l’Athée, 1836 (c) Fondation Martin Bodmer

Mais quel est, enfin, le lien avec Martin Bodmer ? Comme l’explique Marc Adam Kolakowski, commissaire de l’exposition, contraint à l’exil par la menace de nazisme, Zweig choisit de se séparer de sa collection qu’il estimait « plus digne de <lui> survivre que ses propres œuvres ». Une vente a donc été organisée, avec l’aide du libraire viennois Heinrich Hinterberger. La majeure partie de la collection fut alors recueillie par M. Bodmer et sauvegardée jusqu’à nos jours. Zweig connaissait Bodmer de réputation mais pas personnellement. Je peux imaginer qu’il a entendu parler de ce bibliophile durant son séjour à Zurich en 1917-1920 – le 27 février 1917 sa pièce « Jérémie » y était produite.

Dans les destins bien parallèles de Stefan Zweig et Martin Bodmer un « croisement » m’a frappée, qui date de 1914. Cette année-là, nous rappellent les organisateurs de l’exposition,  Zweig réalise de nombreuses acquisitions pour sa collection, dont: Une ténébreuse affaire, manuscrit complet des épreuves corrigées du roman de Balzac ; un fragment de sermon de Bossuet ; la lettre-traité À Madame de Forbach sur l’Éducation de Diderot ; un fragment de commentaires bibliques de Jean Racine ; un volumineux recueil de vingt-trois poésies de Rimbaud et le fragment Voyage à l’Amazone de Bernardin de Saint-Pierre. Il publie également son premier essai important sur la thématique de « La collection d’autographes comme œuvre d’art » dans la revue viennoise Deutscher Bibliophilen-Kalender.

Martin Bodmer, âgé de quinze ans, achète de son côté un exemplaire de la traduction allemande de La tempête de Shakespeare par August von Schlegel, parue en 1912 avec des illustrations d’Edmond Dulac (1882-1953). Sa mère lui offre une édition bibliophilique du Faust de Goethe, parue en 1909. Il démarre ainsi sa collection de livres.

Un de mes auteurs préférés, Mikhaïl Boulgakov, affirme dans son célèbre roman « Maître et Marguerite » que les manuscrits ne brûlent pas. L’exposition à la Fondation Jan Michalski en est la preuve. Allez-y jusqu’au 29 aout, elle vaut le déplacement !

Nos vies et la “cancel culture”

(DR)

Le présentateur Darius Rochebin, ex-vedette de la télévision suisse, connu en Russie seulement grâce à son interview de Vladimir Poutine, en 2015, reviendra dès lundi prochain sur la chaîne française LCI. Vous le savez, il y anime, depuis l’automne 2020, une émission « Le 20 Heures de Darius Rochebin ». Je devrais plutôt dire « animait » car suite à une publication dans le Temps et dans d’autres nombreux journaux ainsi qu’au début d’une enquête commanditée par la RTS après plusieurs dénonciations de son comportement jugé inapproprié il s’est retiré de l’antenne. L’enquête étant terminée sans avoir apporté de preuves de ces allégations et M. Rochebin ne faisant l’objet d’aucune procédure judiciaire, il y retourne. Je ne connais pas personnellement M. Rochebin, comme tout le monde je l’ai vu à la télé ou encore sur la terrasse d’un restaurant thaï au centre-ville. Seul ou avec son épouse mais sans les gardes du corps, un immense privilège des vedettes en Suisse. Je suis contente pour lui ! « Happy end » ? Pas tout à fait, car sa réputation est ternie et le soupçon demeure.

Avant lui, il y a eu Placido Domingo qui, après plus de 50 ans d’une carrière brillantissime, a vu tous ses contrats annulés par les maisons d’opéra qu’il a couvert de gloire et d’argent. L’hypocrisie ne connaisse pas de limites : j’ai vu des mélomanes se faire photographier devant son immense portrait dans le foyer du Metropolitan Opera à New York, alors qu’il avait été  dénoncé publiquement par l’administration dudit théâtre. Face à ces accusations, M. Domingo s’est comporté avec la plus grande dignité. La plainte a été finalement retirée. Quant à moi, j’ai eu la chance de l’avoir rencontré, à la Philharmonie de Berlin, en 2015 et j’avoue avoir rarement rencontré un homme aussi galant. En décembre 2019 j’ai eu le bonheur de le voir « live », à La Scala de Milan – les 45 minutes d’ovation du public en larmes ont ému le grand ténor qui, lui aussi, a versé une larme. Ces jours-ci, il est au Théâtre Bolchoï à Moscou, où il chante et donne des master classes. Un autre « happy end » ?

Le chef d’orchestre Charles Dutoit est un des musiciens les plus connus de la Suisse. Suite à l’accusation de harcèlement sexuel par quatre femmes à la fois et de l’enquête qui s’ensuivit, M. Dutoit, alors âgé de 81 ans et marié avec une femme charmante, a dû quitter son poste à l’Orchestre symphonique de Montréal.  Cinq autres orchestres ont également annulé ses contrats. La plainte des quatre femmes a, finalement, été retirée. Sans l’attendre, le grand chef russe Yuri Temirkanov avait eu l’élégance d’offrir à son collègue passionné de culture russe un contrat de trois ans comme chef invité de son illustre Orchestre philharmonique de Saint-Pétersbourg. L’activité professionnelle de Charles Dutoit perdure donc en Russie et ailleurs. Encore un « happy end » ?

Hélas, pas de happy end la semaine dernière mais une fin tragique passée carrément inaperçue en Suisse et fort remarquée dans la communauté théâtrale russe. Liam Scarlett, le chorégraphe britannique âgé de 35 ans est mort. Le communiqué du Royal Opera House ne dit rien sur les circonstances de cette disparition prématurée mais son entourage parle de suicide. Cet artiste au grand talent honoré, malgré son jeune âge, de prix prestigieux, a été accusé, à son tour, de harcèlement – cette fois, par des garçons, ses élèves et danseurs. L’enquête interne menée par Covent Garden n’a trouvé aucune preuve. Néanmoins, en mars 2020 Liam Scarlett avait été licencié et tous ses projets rayés de l’affiche. Dans « le bon vieux temps » de Staline c’était l’usage eu égard des « ennemis du peuple », qui mouraient, eux aussi, pour être réhabilités des décennies plus tard.

Je n’ai aucune envie de rentrer dans le jeu de « qui a tort et qui a raison » – je n’étais pas là avec une chandelle. Je pense qu’il est autant difficile d’être une femme, surtout une femme jeune et jolie, qu’un homme, surtout un homme célèbre et aisé. J’aimerai parler d’un phénomène qui porte aujourd’hui le nom anglo-saxon de cancel culture. Cette pratique, venue des États-Unis et traduite en français par la « culture de l’annulation », consiste à dénoncer publiquement, en vue de leur ostracisation, des individus, groupes ou institutions responsables d’actions, comportements ou propos perçus comme problématiques. Ce lynchage public qui ne vise que les célébrités, ignore la présomption d’innocence et précède le travail de la justice « officielle ».

Le nom est moderne accompagné par les moyens modernes, mais le phénomène en soi est bien ancien : c’est une autre forme d’une chasse aux sorcières, sauf que le feu vif sur la place centrale est remplacé par le rôtissage lent sur les réseaux. A ce propos, vous le savez peut-être, une des dernières « sorcières » à avoir été exécutée en Europe était une Suissesse, originaire de Saint-Gall. Elle se prénommait Anne Göldin. On lui a coupé la tête à Glaris le 18 juin 1782. En 1991, une cinéaste Gertrud Pinkus a tourné un film sur son histoire, « Anne Göldin, la dernière sorcière », en septembre 2007 un musée qui lui est consacré, a été inauguré à Mollis. Une procédure de réhabilitation a été entamée en novembre 2007 par le Grand Conseil du canton de Glaris, avant qu’Anna Göldin ne soit définitivement innocentée le 27 août 2008. Que voilà une bonne leçon !

La culture qui résiste ( ? ) au Covid-19

L’OSR, notre orchestre (c) Niels Ackermann

Nous sommes tous à bout. A bout de patience, de tolérance, de compréhension.

Les dernières décisions du Conseil fédéral prises après que l’espoir nous ait fait miroiter une réouverture, même partielle, des établissements culturels et des restaurants, ont provoqué la colère. Lénine avait écrit, en 1904, un texte devenu célèbre « Un pas en avant, deux pas en arrière », sur la crise au sein du tout jeune parti communiste russe. C’est à cette triste danse que ressemble le déroulement de la crise sanitaire en Suisse. L’opinion publique qui se profile spontanément sur les réseaux sociaux etc., pourrait se résumer d’une manière de plus en plus claire en un seul même mot  de cinq lettres  qu’on retrouve dans plusieurs langues : honte, odium, shame, позор. Eh oui c’est vraiment le cas !

Mais marre de la politique, c’est de culture que j’aimerais vous parler aujourd’hui, ce trésor immatériel déclaré « non vital » par nos dirigeants. Qu’ils parlent pour eux mais pas pour nous tous ! Les concerts au Victoria-hall me manquent beaucoup plus que les rayons des grands magasins – je n’y ai d’ailleurs pas mis le pied depuis leur réouverture. La conférence de presse de l’OSR (virtuelle, inutile de préciser) annonçant sa prochaine saison qui promet d’être magnifique m’a remplie de joie, tandis que j’ai failli pleurer en apprenant que l’agence Caecilia s’est trouvée forcée d’annuler le reste de la saison en cours, y compris le concert du grand Grigory Sokolov que j’attendais tant – il ne reviendra que dans un an, en avril 2022 ! Évidemment, même avec 50 personnes autorisées dans une salle, l’exercice aurait été inutile pour une agence privée, sans subventions publiques. Et puis, 50 personnes au Victoria-Hall – c’est juste absurde. En revanche, sa saison 2021-2022 sera en grande partie russe, et je m’en réjouis.

Aucun cluster dans un lieu culturel n’a été enregistré en Suisse. Rien n’est plus facile à distancier et à contrôler qu’un public au théâtre ou dans une salle de concert – beaucoup plus facile que dans un magasin ou dans un bus ! Et pourtant, l’interdiction est totale. Le sevrage est dur, et le manque de culture « live » se manifeste sous formes variées.

A mon avis, c’est l’OSR qui a été le plus inventif des institutions genevoises en cette période bizarre : il a joué sous la pluie sur la plage, se déplacait dans le canton en roulotte de cirque, il a organisé des concerts en tête à- tête pour des personnes confinées. Tout cela en parallèle avec ses activités principales : répétitions, enregistrements, collaboration avec le GTG. Et le public le lui a bien rendu : le nombre de visionnages sur sa chaîne YouTube a augmenté de 900% !

Pour ma part, j’ai passé de nombreuses soirées à regarder les spectacles extraordinaires du Metropolitan-opera. Toute la saison de la plus prestigieuse (avec La Scala, peut-être) scène d’opéra du monde a été annulée – pour la première fois en plus de 100 ans d’existence.

Mais chaque soir un chef-d’œuvre est offert au public, gratuitement, à commencer par les spectacles avec le feu légendaire Luciano Pavarotti, des années 1970, jusqu’aux dernières productions.  Un vrai bonheur !

L’attention de mes propres lecteurs change aussi le focus : depuis l’ouverture des musées, ils préfèrent nettement nos articles sur les expositions aux briefings sur la situation sanitaire !

Rien ne remplace les émotions ressenties dans une salle de concert ou au théâtre plutôt que sur son canapé, les émotions que nous partageons avec les musiciens et les acteurs sur scène et les spectateurs alentour. La vente des abonnements est ouverte. Abonnez-vous, soutenez la culture vivante et faites-vous plaisir.

Boris Pasternak dans le cosmos

Cosmonaute russe Sergueï Ryzhikov récite les poèmes de Boris Pasternak (DR)

Noël est passé, Pâques se fait attendre, mais les miracles se produisent même dans les périodes les moins propices. J’en veux pour preuve cette possibilité de poser une question depuis mon bureau genevois, à une personne dans l’espace et de recevoir une réponse instantanée. Mon métier de journaliste m’avait amenée dans les endroits les plus improbables : j’ai passé une journée au sein de l’armée suisse, une autre dans une abbaye ou encore dans une prison pour mineurs, j’ai survolé le canton de Vaud à bord d’un ULM. Mais une communication spatiale, ça c’était une première !

Je dois cette expérience inouïe à Monsieur Georges Nivat, grand slaviste français, professeur honoraire à l’Université de Genève qui m’avait parlé de l’invitation à participer au « dialogue cosmique » avec le colonel Sergueï Ryzhikov, commandant de la mission spatiale habitée Soyouz MS-17. Ce cosmonaute de 46 ans qui avait déjà, entre octobre 2016 et avril 2017, passé 173 jours 3 heures 15 minutes et 21 secondes dans l’espace s’y trouve à nouveau avec ses deux collègues, un Russe et une Américaine. En date du 18 novembre 2020 il quitta le navire spatial pour se promener dans l’espace libre pendant 6 h 47 minutes.

Nul doute qu’il y a de quoi s’occuper, là-haut. Mais il aime tant la poésie, qu’il ne peut s’en passer ! Et le voilà qui lance un projet intitulé « Le mot et l’espace » qui réunit, chaque mois, des critiques littéraires autour d’un sujet particulier. Une connexion avec la station spatiale s’établit, Sergueï Ryzhykov les rejoint sur l’écran et ils parlent de poésie. La première fois on aborda « Eugène Onéguine » de Pouchkine, la deuxième fois fut consacrée à Joseph Brodsky, et, maintenant c’était le tour d’un autre Prix Nobel russe, Boris Pasternak. Né le 10 février 1890, Pasternak n’aimait pas cette date et préférait fêter son anniversaire le 11 février – tant il lui était impensable de faire la fête le jour de la mort de Pouchkine !

Cette discussion un peu surréaliste s’est tenue le dernier jour ouvrable de février depuis quatre lieux différents : la ville Korolev qui porte le nom du constructeur de fusées Sergueï Korolev et abrite, entre autre, le centre technique et de contrôle des vols spatiaux, de l’agence spatiale russe Roscosmos, un village nommé Peredelkino près de Moscou où se trouvait la datcha de Pasternak transformée en musée à son nom,  depuis Esery, en France voisine, ou habite Georges Nivat, et la station spatiale donc.

Un des plus célèbres poèmes de Boris Pasternak a été choisi comme point de départ de la discussion, un poème qu’il a retravaillé tout au long de sa vie. Le voici, en version de 1912, traduit par Henri Abril :

 

Février

Février. De l’encre et des larmes!
Dire à grands sanglots février
Tant que la boue et le vacarme
En printemps noir viennent flamber.

Prendre un fiacre. Et pour quelques sous,
Passant carillons et rumeurs,
Aller où l’averse à tout coup
Éteint le bruit d’encre et de pleurs.

Où, tels des poires qu’on calcine,
S’abattent des milliers de freux
Dans les flaques, jetant un spleen
Stérile et sec au fond des yeux.

Le vent est labouré de cris,
La neige fond en noirs îlots ;
Et plus les vers seront fortuits,
Mieux ils naîtront à grands sanglots.

Le cosmonaute russe était là, devant nous, à réciter les poèmes de Boris Pasternak que le pouvoir soviétique avait forcé à renoncer à son Prix Nobel décerné en 1958 suite à la publication en novembre 1957 en Italie aux Éditions Feltrinelli de son roman Docteur Jivago. Les poèmes choisis par Sergueï Ryzhikov portent tous sur la notion du temps, qui, on imagine bien, prend une toute autre dimension dans l’espace. Il nous montre les photos prises d’en-haut de la mer de Galilée et le mont Thabor en Israël, les endroits saints pour les chrétiens et présents dans les vers de Pasternak ; de l’Oural enneigé en Russie ; de la Géorgie que Pasternak aimait et traduisait sa poésie ; et mêmes de « nos » Alpes à nous. Cette dernière photo a été la réponse du cosmonaute à ma question sur le changement des saisons vu de l’espace… Je ne vous cacherai pas : entendre, à la 32ème minute de l’émission, la réponse à mon humble question depuis l’espace, cela m’a fait quelque chose !

La mer de Galilée vu de l’espace (c) S. Ryzhikov
Les Alpes vues de l’espace (c) S. Ryzhikov

Depuis sa maison à Esery, Georges Nivat a partagé certains de ses trésors : des photos et des livres dédicacés par Boris Pasternak qu’il a bien connu et dont il étudiait l’œuvre et aux funérailles de qui il avait assisté à Peredelkino, le 4 juin 1960. Un moment de grande émotion.

Professeur Nivat partage… (c) Nashagazeta

Ce contact cosmique m’a fait réfléchir à une chose : un homme enfermé dans l’espace pendant des mois peut se passer de nombreuses choses terrestres mais pas de la poésie. N’est-ce pas là un miracle et la réponse à tous ces débats sur la mort imminente de la « haute culture », sur la possibilité de remplacer le génie créatif humain par l’intelligence artificielle ? Et nous tous en cette bizarre période de pandémie, ne trions-nous pas quand nous séparons le bon grain de l’ivraie ?

La géographie de l’audience de cette émission particulière a été fort variée : Moscou, Kaunas en Lituanie, la Mongolie, Florence, l’Ouzbékistan, le Tatarstan, Arkhangelsk, la Roumanie, la Kyrgyzstan, la Géorgie, Donetsk en Ukraine, la Serbie, la France, Genève, le Kazakhstan, Toronto, la Bulgarie, la Slovaquie, Varsovie… Avec l’amour pour la poésie comme seul point commun. Un autre miracle ? Lisez des poèmes :  ils vous aideront à flotter en apesanteur, et parfois même au sens propre du terme.

 

 

 

« Mort aux juifs …»

(c) CICAD

On attribue le copyright de l’abject slogan, qui, en russe, se lit au complet comme « Mort aux juifs, pour sauver la Russie », aux membres des Cent-Noirs (ou Centurie noire), un mouvement nationaliste et monarchiste d’extrême-droite apparu dans l’Empire russe pendant la révolution de 1905, ou à Nestor Makhno, fondateur de l’Armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne qui, après la révolution d’Octobre et jusqu’en 1921, combattait à la fois les Armées blanches tsaristes et l’Armée rouge bolchévique.

En l’occurrence, la provenance importe peu, ce qui compte c’est le caractère insubmersible de ce slogan qui remonte toujours à la surface dans les moments de crises tels. Les points de suspension remplacent le mot la « Russie » car ceux qui ont besoin d’être sauvés varient tandis que ceux qui doivent être rossés restent les mêmes. En Russie comme en Suisse et dans tous les pays qui se veulent civilisés, pareils slogans et les actes qui les accompagnent sont considérés comme criminels et donc punissables. Hélas, il n’est pas toujours possible de trouver leurs auteurs.

En tant que rédactrice de Nasha Gazeta, j’avais reçu l’invitation à la conférence de presse de la Coordination Intercommunautaire contre l’Antisémitisme et la Diffamation (CICAD), qui s’est tenue hier, online, au Club suisse de la presse. Quelques jours plus tôt cette organisation avait justement dénoncé deux actes antisémites récents. Le 30 janvier une femme avait déposé un paquet de lardons et un cochon en peluche devant la synagogue de Lausanne, fermée au moment des faits. Une brève dépêche de l’ATS a relayé que la Ville de Lausanne avait fermement condamné cet acte par la voix du conseiller municipal Pierre-Antoine Hildbrand, en charge notamment de la sécurité, qui disait avoir éprouvé « un sentiment de répulsion » en l’apprenant.

(c) CICAD

Quelques jours plus tard une situation semblable s’est produite à Genève. Le 3 février une autre femme voulait souiller les portes de la synagogue de la Communauté Juive Libérale avec des tranches de porc avant de les jeter vers l’édifice. Le communiqué distribué par CICAD à cette occasion souligne que « cet incident est loin d’être anodin car il n’est pas sans rappeler la Judensau (littéralement en allemand : « Truie des Juifs ») terme utilisé pour désigner des motifs animaliers métaphoriques apparus au Moyen Âge dans l’art chrétien anti-Juifs et dans les caricatures antisémites presque exclusivement dans les pays de langue germanique ». Nul besoin d’être théologien pour comprendre que l’usage du cochon envers les juifs et surtout devant la synagogue ne vise qu’un seul but – leur humiliation. 

Peu après l’annonce de la conférence de presse de CICAD, un autre incident du genre a eu lieu, cette fois c’est la synagogue de Bienne qui a été profanée : une croix gammée, des slogans «Sieg Heil» et «Juden Pack» ont été gravés sur sa porte à l’aide d’un objet tranchant. Le Conseil municipal de Bienne et le Conseil-exécutif du canton de Berne ont fermement condamné cet acte de vandalisme.

Plaintes pénales et investigations sont en cours, la « belle de Lausanne » a déjà été identifiée. Par ailleurs, nous n’avons observé ni manifestations de soutien des juifs en Suisse, ni discussions sérieuses dans la presse locale bien que plusieurs media ont relayé les faits. Il semblerait que l’écho du passé colonial (qui touche peu la Suisse) ou le problème de la burqa (portée par quelques dizaines de femmes seulement, selon les statistiques) préoccupent davantage que la tranquillité de milliers de concitoyens habitant sur le territoire actuel de la Confédération depuis le 13ème siècle et ayant obtenu il y a un peu plus de 150 ans l’égalité des droits. On se demande pourquoi ?

Hier donc, le Président de la CICAD Alain Bruno Lévy et son Secrétaire général Johanne Gurfinkiel ont présenté le rapport annuel dont les auteurs observent une hausse significative des actes antisémites en 2020 : +41%, 147 cas en tout. Heureusement, selon les orateurs, trois cas seulement peuvent être considérés comme graves, la plupart se passant sur les réseaux sociaux. En même temps, les intervenant ont tiré la sonnette d’alarme sur la banalisation des faits historiques et ont cité à titre d’exemple les propos d’un Monsieur en Valais qui compare l’introduction potentielle du passeport de vaccination avec le régime d’un camp de concentration.

36% des actes recensés en 2020 concernent les théories du complot juif et l’obsession récurrente de trouver des juifs “à la manœuvre”, complotant pour nuire à l’humanité. Il paraît évident que la crise sanitaire mondiale accentue cette phobie, tout comme au Moyen Age quand les juifs étaient accusés d’avoir provoqué la peste. Les antisémites de nos jours peuvent trouver des « sources d’inspiration » dans le succès vaccinal d’Israël, dans l’initiative anti-burqa suisse, ou bien dans la nouvelle loi française contre la radicalisation. Tous les prétextes sont bons. En Union soviétique, circulaient des satires antisémites en vers du genre « s’il n’y plus d’eau dans le robinet c’est que les juifs ont tout bu ». 

La Suisse comme la plupart des pays européens, a sa propre « histoire juive » dans laquelle on trouve des bourreaux et des justes. Je salue tous les efforts entrepris par le gouvernement suisse pour le rétablissement de la vérité et de la justice, ainsi que la décision des autorités de Genève d’ériger un mémorial aux victimes de la Shoa – il était temps.

Il est évident qu’un cochon en peluche n’est pas une bombe et que personne, dans les rues suisses, ne scande le slogan cité au début de ce texte. Du moins pour l’instant. Néanmoins, les actes terroristes qui se sont produits en France durant ces dernières années ont rendu les juifs en Suisse vulnérables, ils sont devenus « un groupe à risque », dont la protection reste la responsabilité de l’État. Toutes mes connaissances juives en Suisse qui appartiennent au groupe d’âge moyen ou encore plus jeunes m’ont affirmé n’avoir jamais senti les effets néfastes de l’antisémitisme dans ce pays. Pourvu que ça dure.