Un jour sans victoire

Place des Nations, 8 mai 2022 (c) N. Sikorsky

Il y a quelques mois encore personne ne croyait que la guerre entre la Russie et l’Ukraine était possible. Bien que les bruits courraient. Mais la guerre a commencé. Puis les bruits courraient qu’elle serait terminée pour le 9 mai, célébré en Russie comme le Jour de Victoire dans la Grande guerre patriotique du 1941-1945. Nous sommes le 9 mai. La guerre continue, et la parade sur la Place Rouge à Moscou aura lieu comme prévu, comme chaque année.

Le nœud d’émotions provoquées par le 9 mai chez chaque ex-soviétique est tellement dense que je doute que nous arriverions à le défaire en tirant dessus pour arriver au cœur du problème.

Petite, j’ai adoré le 9 mai. Le beau temps était garanti – on dit que les Russes ont trouvé le moyen de disperser les nuages menaçant d’empêcher la fête. La rue Gorky (aujourd’hui Tverskaya) était fermée à la circulation, et, habillée dans ma plus belle robe, je marchais fièrement, une glace dans la main, entre mes deux grands-pères dont les vestes affichaient les décorations militaires qui brillaient au soleil. L’un a fait quatre ans dans les tranchées, a été blessé deux fois, l’autre a donné plus de 1000 concerts pour les soldats au front, il était un chanteur d’opéra. Nous marchions au milieu de la rue, saluant de nombreuses connaissances. Tout le monde souriait, les gens portaient des fleurs et des pancartes avec les slogans antimilitaires – les mêmes exactement pour lesquels aujourd’hui en Russie on risque 15 ans de prison. Nous marchions en direction de la Place Rouge puis tournions à gauche, où, dans un joli square devant le théâtre Bolshoï les vétérans chantaient les chansons de la guerre, ces si belles chansons. Le 9 mai était le jour de la grande gloire nationale et de petits bonheurs personnels.

En grandissant, et en lisant, j’ai commencé à me poser des questions sur toute cette glorification de la guerre, sur les chiffres terribles de morts dont tout le monde avait l’air de se vanter. Plutôt qu’une fête, ne serait-il plus logique de déclarer le 9 mai le jour de deuil national ?

En 2020,  le président Poutine a trouvé nécessaire d’amender la Constitution, en s’appuyant sur la votation populaire. Deux phrases y ont donc été ajoutées entre autres, pour rendre obligatoire la célébration de la mémoire des défenseurs de la patrie afin de protéger la vérité historique et pour légalement interdire aux citoyens de minimiser la signification de l’héroïsme du peuple qui défendait sa patrie.

Pourquoi cela était-il nécessaire dans un pays avec un niveau de patriotisme élevé, dans un pays où la vie de chaque famille a été bouleversée par La Grande guerre patriotique ? La guerre qui a été gagnée grâce à l’héroïsme incontestable de l’ensemble du peuple soviétique, multinational et multiethnique, au prix de dizaines de millions de nos vies. Faut-il vraiment légalement obliger les descendants de ses héros à commémorer la mémoire de leurs pères, grands-pères ou arrière-grands-pères comme moi je commémore la mémoire des miens ? Je ne crois pas, car je ne connais personne qui aurait besoin d’un tel « encouragement ».

(c) N. Sikorsky

En revanche, je connais ceux qui rejettent l’utilisation de cette grande victoire de 1945 comme moyen de la manipulation de l’opinion publique d’aujourd’hui pour justifier tous les crimes commis par le pouvoir, au nom du peuple, avant et après la guerre.

Je connais ceux qui rejettent l’imposition des règles de la commémoration: le non-conformisme dans ce domaine peut mener à l’accusation de trahison. Cela concerne les Russes en Suisse également : en 2020 j’ai eu un accrochage avec l’Ambassade à Berne qui m’avait accusée, sur mon propre site, de « l’oubli historique ».

Je connais ceux qui rejettent l’utilisation de la rhétorique de la dernière guerre, légitime et juste, pour justifier la guerre actuelle dont personne ne comprend le but réel, sauf peut-être le président russe lui-même. Et encore.

Je connais ceux enfin qui se s’indignent de récentes insinuations du ministre russe des affaires étrangers M. Lavrov quant aux origines juives de Hitler. Bientôt l’agression de l’Ukraine sera la faute de juifs, what else is new ?!

Voilà pourquoi, sans aucune intention de minimaliser l’importance de la victoire de 1945 et de dénigrer le sacrifice des citoyens soviétiques, j’attendais le 9 mai 2022 sans la joie habituelle, sa brillance étant obombrée par le brame de la guerre actuelle. Quel mot, « obombrer » – vient-il d’une « bombe » ? Sans joie, et avec inquiétude – qui sait de quelle manière le président Poutine décide-t-il de marquer l’occasion ?!

Kirill Sergeev, un moscovite genevois (c) N. Sikorsky

En attendant, samedi dernier, je devais assister à une manifestation commémorative, le « Régiment immortel », à la place des Nations, à Genève. Elle m’a été signalé comme « propoutinenne ». Logique, si on sait que c’est Mme Elvira Voskresenskaia, qui, dans une interview donnée à la RTS le 27 février depuis les locaux de l’UDC-Genève, justifiait l’invasion de l’Ukraine, qui l’avait organisé. (Un détail intéressant – depuis cette prise de position elle a été apparemment obligée de quitter les rangs de l’UDC sous la pression de ses camarades politiques.) La manifestation a été annoncé dans un groupe sur Facebook qui s’appelle « Protection des droits des Russes en Suisse », sur le fond rouge composé des étoiles soviétiques. On apprenait que « suite à de longues et difficiles négociations avec le service de sécurité de Genève », les organisateurs ont accepté de renoncer à un cortège et se contenter d’une manifestation, avec la garantie de soutien par la police. « Les chansons de la guerre, les symboles et les photos des vétérans sont autorisées », disait l’annonce contenant un avertissement pour les potentiels participants : « Ceux qui désirent répondre aux questions des journalistes doivent se tenir prêt à le faire d’une manière équilibrée, digne et historiquement correcte ». « Ne permettrons pas de gâcher la grande fête », concluait cette annonce. J’étais prête à y aller pour voir de mes propres yeux. Or, vendredi après-midi j’ai appris que les organisateurs ont retiré leur demande, la manifestation a été donc annulée.

Il se trouve que je connais la coordinatrice qui l’avait déjà organisé en 2016 et 2018. En 2020, elle a été annulée en raison de la pandémie. Cette année, d’autres considérations ont été prise en compte, y compris des menaces reçues via des réseaux sociaux – Katia Toporkova m’avait envoyé quelques screenshots, tout à fait éloquents. Elle assure que la manifestation prévue n’avait rien à voir l’actualité et s’indigne qu’il s’avère impossible, dans un pays démocratique, de commémorer « les anciens, grâce à qui nous avons pu vivre si longtemps en paix ». « Nous avons pris la décision difficile d’annuler la manifestation pour ne pas transformer en clownerie une fête qui reste sacrée pour beaucoup de ressortissants de l’Union soviétique », m’a-t-elle expliqué. Une sage décision, dirai-je, car, hélas, les drapeaux rouges sont aussi indissociables du pouvoir russe actuel que les terribles Z.

Il faut espérer que se petit garçon n’aura pas honte de parler russe en grandissant (c) N. Sikorsky

A la place, j’ai assisté à une autre manifestation, toujours à la Place des Nations mais dimanche. Celle-ci a été organisée au nom de tous les Russes qui sont contre la guerre. « Nous sommes contre le régime de Poutine qui a lancé une agression militaire contre l’Ukraine. Ce n’est pas pour cela que nos grands-pères se sont battus », ont proclamés les initiateurs de cette action, et ils ont raison – clairement pas pour cela.

Malgré des conditions météo idéales, il y a eu très peu de monde. Trop peu de monde. Intolérablement peu. Les Russes, les Ukrainiens, les Suisses. Qui parlait de la mémoire commune violée, volée. De la propagande suffocante qui empoisonne les esprits. Des blessures qui prendront des générations à guérir. Les choses justes, vraies, importantes. Mais pourquoi, pourquoi si peu de monde ?

Ces deux actions, une échouée, l’autre maintenue reflètent la fosse qui se creuse dans la société russe, en Russie comme ailleurs.

Chaque année j’ai l’habitude d’écrire, dans Nasha Gazeta, un texte vivifiant, unificateur. J’ai l’habitude d’utiliser les paroles bien connues de poèmes, de romans ou de chansons qui parlent de la guerre. L’autre guerre. Cette année je n’y arrive pas car toutes ses belles paroles encourageaient les soldats à défendre leur pays, pas à agresser un autre.

… Je ne peux pas terminer sans vous parler d’un livre. Je l’ai lu récemment, c’est un roman « The Winter Soldier » d’un auteur américain Daniel Mason qui combine l’écriture créative avec l’enseignement à la faculté de psychiatrie à l’Université de Stanford.  C’est une histoire extrêmement touchante d’un étudiant en médecine viennois d’origine polonaise, un surdoué qui se porte volontaire lorsque la Première Guerre mondiale éclate. Il découvre à travers sa propre expérience qu’il n’y a rien de beau ni de romantique dans une guerre. Une guerre c’est toujours la saleté, le sang et la destruction, elle ne fait que mutiler les corps et les âmes. Pour toujours.

Aujourd’hui, jour de la grande victoire du passé, je n’ai qu’un souhait – que la guerre actuelle finisse, de toute urgence.

Je remercie Brigitte Bocquet-Makhzani pour la relecture de ce texte.

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky a grandi à Moscou, où elle a obtenu un master de journalisme et un doctorat en histoire à l’université Lomonossov. Après avoir passé 13 ans au sein de l’Unesco à Paris puis à Genève, et exercé les fonctions de directrice de la communication à la Croix-Verte internationale, fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle développe NashaGazeta.ch, quotidien russophone en ligne.

5 réponses à “Un jour sans victoire

  1. Espérons que le plus vite possible on ne célèbre plus le 9 mai que la “Journée de l’Europe”, une Europe unie ” de L’Atlantique à l’Oural” comme le disait le général de Gaulle. Car les Russes, historiquement et culturellement sont bel et bien européens, même si Poutine veut leur faire croire qu’ils ne peuvent exister et se positionner qu’en s’opposant au reste des Européens. Si une Russie doit disparaître, c’est uniquement la Russie de Poutine, la nation russe, elle, lui survivra et reprendra un jour (que j’espère proche) la place qui doit être la sienne en Europe, au côté des autres nations du continent et non en conflit avec elles.

  2. Le peuple russe est infiniment attachant et digne de la considération, de la reconnaissance de la planète entière. Il est dur de se libérer du traumatisme de 1941. J’ai lu des livres d’histoire locale montrant l’attitude plutôt digne des troupes russes en France en 1815. Mais pourquoi cette habitude de reconnaître si facilement un leader égoïste, enfermé dans ses idéologies, sans désir de servir vraiment son pays, prêt à jouer au Gengis Khan sans comprendre que c’est déclencher une avalanche de souffrances, d’appauvrissements et de solitudes pour les siens et les autres comme au Moyen-Age. Les tsars, Lénine, Staline et qui vous savez. Pourtant, les Russes ont su faire une vraie révolution et peuvent ressentir un désir de liberté. Ont-ils perdu cet élan vital? L’une des composantes du ressentiment dont vous vous plaignez est le fait qu’on vous trouve un peu coupables de ne pas réussir à faire partir vos dictateurs ou du moins à les faire changer d’attitude, même si vous n’avez pas le pouvoir de changer les choses. Manque d’effervescences intellectuelles dans le tempérament national? L’Ukraine vient de prouver qu’elle était une nation au sens où la définit Renan, distincte de la Russie. Les troupes russes sont en Ukraine, il n’y pas de troupes ukrainiennes en Russie. Destructions sans fin, colonialisme, est-ce qu’il ne s’agit pas de cela? J’arrête… Mais reconnaissez que, même avec beaucoup de self-contrôle, c’est dur de se dominer! Et maintenant, il nous menace de l’apocalypse atomique qui inévitablement détruirait toute existence humaine sur la planète depuis la Terre de feu jusqu’à l’Alaska… y compris en Suisse qui n’y peut rien et chez qui certains pensent que la neutralité a encore le même sens qu’en 1940. Il semble que les Ukrainiens ne sont pas totalement innocents qu’ils voulaient uniformiser leur pays par la force? 14 000 morts! Pourquoi les pays voisins, Roumanie, Bulgarie, n’ont-ils pas attiré l’attention du monde plus tôt? Pourquoi la Russie n’a-t-elle pas crié son indignation à l’ONU, aux USA, à Bruxelles avant de tuer. Envoyé des bus pour une mise à l’abri temporaire des russophones, frappé l’Ukraine de sanctions dont la fameuse coupure de gaz? Mais je vous reste totalement reconnaissant pour vos efforts personnels qui essaient de faire comprendre une part de la vérité. Les gens aux yeux ouverts comme vous, sont rares lorsque la guerre répand les peurs, les colères et les ressentiments. Un énorme merci pour vos analyses. Mais quand reverra-t-on la Raison?

  3. Vous avez raison: dommage que si peu de personnes se soient retrouvées sur la place des Nations dimanche. Par le plus grand des hasards, nous avons passé, ma compagne et moi, devant les quelques personnes qui manifestaient, le temps de constater qu’elles condamnaient la guerre menée par le président Poutine. Malheureusement, ne comprenant pas le russe, nous avons passé notre chemin. Eh oui, dommage de n’avoir pas été informés plus tôt: nous serions restés, solidaires.
    Et, pour autant que l’information nous parvienne, nous serons des vôtres à la prochaine occasion, conscients que cette guerre est un drame. Non seulement pour le peuple ukrainien, mais également pour le peuple russe…

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