Macbeth, ou la Solitude d’un tyran

“Macbeth” à l’Opernhaus Zürich (c) N. Sikorsky

ll est difficile d’imaginer une œuvre d’art qui correspondrait plus à notre état d’esprit actuel que le chef d’œuvre de Guiseppe Verdi dans la mise-en-scène de Barrie Kosky à l’Opernhaus Zürich bien qu’elle date de 2016.

En ce moment qui ne se prête pas aux distractions, je me suis tout de même rendue à Zurich, et ceci pour deux raisons. D’abord, parce que je partage la certitude exprimée il y a quelques jours par le maestro Jonathan Nott que la musique soulage. Puis, parce que je voulais voir de mes propres yeux la production qui a été précédée d’un scandale autour de la chanteuse russe Anna Netrebko, je vous en ai déjà parlé.

Je suis heureuse d’avoir surmonté la paresse et que mes craintes n’aient pas été confirmées. Non, je ne me faisais pas de soucis pour les cotés musical et vocal de cette production, mais plutôt pour la scénographie et la vision du metteur-en-scène. L’opéra traverse aujourd’hui une phase quand les plus solides « duos » de compositeurs et auteurs d’œuvres littéraires à base de librettos ont du mal à résister à la fantaisie (phantasmes ?) des metteurs-en-scène, la fantaisie que je trouve parfois privée de sens commun et de bon gout.  Je vais donc laisser de côté la musique de Verdi qui est hors concours et ne nécessite pas mes éloges – chaque air, chaque ensemble, chacun des magnifiques chœurs provoquent des frissons, l’extase et des larmes, comme il se doit.

Je vais me concentrer sur ce qui se passe sur scène, pourvue des expériences négatives de « Eugène Onéguine » et « Boris Godunov » revisités per Barrie Kosky à l’Opernhaus Zürich ces dernières années.

Je ne crois pas avoir baissé mes défenses uniquement parce que les Écossais et les Norvégiens placés par William Shakespeare dans le contexte du 11è siècle me sont moins proches et moins chers. Peu importe la raison, j’applaudis cette version de « Macbeth » de tout cœur. Bien que pas au premier coup d’œil.

… Le rideau s’est ouvert pendant l’Ouverture magistrale et a révélé, sur la scène non encombrée par un décor, Macbeth prosterné, couvert par quelque chose ressemblant à des chiffons noirs (le baryton roumain Georges Petean est excellent dans ce rôle). Derrière lui, sous une espèce de lustre-couvercle, un groupe de gens nus, avec des organes sexuels « confondus ». Horrifiée et anticipant la suite, j’ai regardé une amie à côté de moi : « Et voilà, ça commence ! » Mais les chiffons se sont avérés être des plumes noires de corbeaux, dont le symbolisme est évident. Quant aux personnes nues, – pour ceux ayant regardé récemment le « Babi Yar », j’ai d’abord cru à une allusion macabre aux Juifs emmenés dans une chambre à gaz – leur présence étant justifiée par Shakespeare lui-même. De retour à la maison, j’ai pris le texte original sur mon étagère, ainsi que sa traduction en russe, brillante, par Boris Pasternak, et j’ai trouvé ces paroles de Banco étonné :

What are these
So wither’d and so wild in their attire,
That look not like the inhabitants o’ the earth,
And yet are on’t? Live you? or are you aught
That man may question? You seem to understand me,
By each at once her chappy finger laying
Upon her skinny lips: you should be women,
And yet your beards forbid me to interpret
That you are so.

Mais bien sûr, ce sont des sorcières, des sorcières qui comme des Parques dans les tragédies grecques, annoncent les horreurs à suivre, en promettant à Macbeth la couronne écossaise ! Sauf que Barri Kosky a remplacé les barbes par d’autres « attributs » masculins qui souvent se substituent aux cerveaux de certains hommes. D’ailleurs, après quelques minutes je ne les remarquai s plus, « camouflés » par un éclairage subtil.

Si seulement Macbeth les avait ignorées, ces sorcières, si seulement il avait remis à sa place sa « lady » – pas moins effrayante en ancienne Ecosse que dans la ville de Mtsensk, plus proche de nous grâce aux génies de Nikolaï Leskov et Dmitri Shostakovich. Mais rares sont les hommes dont l’orgueil résiste à une femme manipulatrice qui sait parfaitement où appuyer pour atteindre son but – l’endroit est toujours le même, bien banal. (La soprano russe Veronika Dzhioeva est d’ailleurs merveilleuse dans le rôle de Lady Macbeth !)

Si seulement il écoutait le courageux Banco (magnifiquement interprété par le basse ukrainien Vitaly Kovalev qui j’ai déjà admiré dans les rôles de Général Grèmin et Pimen sur la scène genevoise) ! Car Banco lui dit on ne peut pas plus clairement :

The instruments of darkness tell us truths,
Win us with honest trifles, to betray’s
In deepest consequence.

Mais Macbeth est sourd à la voix de la raison. Et ainsi il se met sur le chemin du pouvoir, un chemin pavé par les trahisons et arrosé du sang, accompagné par la foule, toujours avide des spectacles gratuits. Une fois ce chemin emprunté, l’homme ne peut plus s’arrêter : chaque crime dont il s’en tire sans châtiment le pousse vers le suivant, en ignorant la mort et le malheur qu’il emmène avec lui. Le cataplasme saisi la gorge quand on entend le chœur, qui, au nom de ceux qui ont perdu leurs maris et leurs enfants, appelle aux cieux en réclamant la vengeance… Comment est-ce possible que malgré tous les exemples historiques que nous connaissons, on trouve toujours ceux qui embarquent sur ce chemin sans issue ?!

La scénographie minimaliste à l’extrême de l’allemand Klaus Grünberg – un tunnel noir sans fin éclairé par des petits lumières blanches – ne nécessite aucun effet supplémentaire. Elle ne fait qu’accentuer la puissance de la musique et du texte, les plaçant au premier plan. Et annonçant dès le début le final bien connu : la fin solitaire et sans gloire d’un tyran obsédé par le pouvoir qui a perdu la raison, dont aucune lumière n’attend au bout du tunnel noir et dont la mort ne sera pas déplorée, même par la foule… Cela peut paraitre étonnant mais dans les scènes finales du spectacle de Macbeth, qui, en l’absence d’autres interlocuteurs essaye de converser avec des corbeaux, m’avait rappelé le Dictateur immortalisé par Charlie Chaplin – cette scène où il tourne le globe sur le doigt, fou à lier.

Y-a-t-il une lumière d’espoir pour nous les spectateurs ? Peut-on le soupçonner dans le T-shirt blanc (le drap mortuaire ?) de Macbeth, couvert des plumes noires comme des cendres ? Ou dans le fait qu’à la fin du spectacle, Veronika Dzhioeva et Vitaly Kovalev se tiennent par la main, ovationnées par le public ? Oh, que j’aimerais y croire ! Quant au « deepest consequence », nous allons encore en déguster.

What’s more to do,
Which would be planted newly with the time,
As calling home our exiled friends abroad
That fled the snares of watchful tyranny;
Producing forth the cruel ministers
Of this dead butcher and his fiend-like queen,
Who, as ’tis thought, by self and violent hands
Took off her life; this, and what needful else
That calls upon us, by the grace of Grace< >

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky a grandi à Moscou, où elle a obtenu un master de journalisme et un doctorat en histoire à l’université Lomonossov. Après avoir passé 13 ans au sein de l’Unesco à Paris puis à Genève, et exercé les fonctions de directrice de la communication à la Croix-Verte internationale, fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle développe NashaGazeta.ch, quotidien russophone en ligne.

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