Nos vies et la “cancel culture”

(DR)

Le présentateur Darius Rochebin, ex-vedette de la télévision suisse, connu en Russie seulement grâce à son interview de Vladimir Poutine, en 2015, reviendra dès lundi prochain sur la chaîne française LCI. Vous le savez, il y anime, depuis l’automne 2020, une émission « Le 20 Heures de Darius Rochebin ». Je devrais plutôt dire « animait » car suite à une publication dans le Temps et dans d’autres nombreux journaux ainsi qu’au début d’une enquête commanditée par la RTS après plusieurs dénonciations de son comportement jugé inapproprié il s’est retiré de l’antenne. L’enquête étant terminée sans avoir apporté de preuves de ces allégations et M. Rochebin ne faisant l’objet d’aucune procédure judiciaire, il y retourne. Je ne connais pas personnellement M. Rochebin, comme tout le monde je l’ai vu à la télé ou encore sur la terrasse d’un restaurant thaï au centre-ville. Seul ou avec son épouse mais sans les gardes du corps, un immense privilège des vedettes en Suisse. Je suis contente pour lui ! « Happy end » ? Pas tout à fait, car sa réputation est ternie et le soupçon demeure.

Avant lui, il y a eu Placido Domingo qui, après plus de 50 ans d’une carrière brillantissime, a vu tous ses contrats annulés par les maisons d’opéra qu’il a couvert de gloire et d’argent. L’hypocrisie ne connaisse pas de limites : j’ai vu des mélomanes se faire photographier devant son immense portrait dans le foyer du Metropolitan Opera à New York, alors qu’il avait été  dénoncé publiquement par l’administration dudit théâtre. Face à ces accusations, M. Domingo s’est comporté avec la plus grande dignité. La plainte a été finalement retirée. Quant à moi, j’ai eu la chance de l’avoir rencontré, à la Philharmonie de Berlin, en 2015 et j’avoue avoir rarement rencontré un homme aussi galant. En décembre 2019 j’ai eu le bonheur de le voir « live », à La Scala de Milan – les 45 minutes d’ovation du public en larmes ont ému le grand ténor qui, lui aussi, a versé une larme. Ces jours-ci, il est au Théâtre Bolchoï à Moscou, où il chante et donne des master classes. Un autre « happy end » ?

Le chef d’orchestre Charles Dutoit est un des musiciens les plus connus de la Suisse. Suite à l’accusation de harcèlement sexuel par quatre femmes à la fois et de l’enquête qui s’ensuivit, M. Dutoit, alors âgé de 81 ans et marié avec une femme charmante, a dû quitter son poste à l’Orchestre symphonique de Montréal.  Cinq autres orchestres ont également annulé ses contrats. La plainte des quatre femmes a, finalement, été retirée. Sans l’attendre, le grand chef russe Yuri Temirkanov avait eu l’élégance d’offrir à son collègue passionné de culture russe un contrat de trois ans comme chef invité de son illustre Orchestre philharmonique de Saint-Pétersbourg. L’activité professionnelle de Charles Dutoit perdure donc en Russie et ailleurs. Encore un « happy end » ?

Hélas, pas de happy end la semaine dernière mais une fin tragique passée carrément inaperçue en Suisse et fort remarquée dans la communauté théâtrale russe. Liam Scarlett, le chorégraphe britannique âgé de 35 ans est mort. Le communiqué du Royal Opera House ne dit rien sur les circonstances de cette disparition prématurée mais son entourage parle de suicide. Cet artiste au grand talent honoré, malgré son jeune âge, de prix prestigieux, a été accusé, à son tour, de harcèlement – cette fois, par des garçons, ses élèves et danseurs. L’enquête interne menée par Covent Garden n’a trouvé aucune preuve. Néanmoins, en mars 2020 Liam Scarlett avait été licencié et tous ses projets rayés de l’affiche. Dans « le bon vieux temps » de Staline c’était l’usage eu égard des « ennemis du peuple », qui mouraient, eux aussi, pour être réhabilités des décennies plus tard.

Je n’ai aucune envie de rentrer dans le jeu de « qui a tort et qui a raison » – je n’étais pas là avec une chandelle. Je pense qu’il est autant difficile d’être une femme, surtout une femme jeune et jolie, qu’un homme, surtout un homme célèbre et aisé. J’aimerai parler d’un phénomène qui porte aujourd’hui le nom anglo-saxon de cancel culture. Cette pratique, venue des États-Unis et traduite en français par la « culture de l’annulation », consiste à dénoncer publiquement, en vue de leur ostracisation, des individus, groupes ou institutions responsables d’actions, comportements ou propos perçus comme problématiques. Ce lynchage public qui ne vise que les célébrités, ignore la présomption d’innocence et précède le travail de la justice « officielle ».

Le nom est moderne accompagné par les moyens modernes, mais le phénomène en soi est bien ancien : c’est une autre forme d’une chasse aux sorcières, sauf que le feu vif sur la place centrale est remplacé par le rôtissage lent sur les réseaux. A ce propos, vous le savez peut-être, une des dernières « sorcières » à avoir été exécutée en Europe était une Suissesse, originaire de Saint-Gall. Elle se prénommait Anne Göldin. On lui a coupé la tête à Glaris le 18 juin 1782. En 1991, une cinéaste Gertrud Pinkus a tourné un film sur son histoire, « Anne Göldin, la dernière sorcière », en septembre 2007 un musée qui lui est consacré, a été inauguré à Mollis. Une procédure de réhabilitation a été entamée en novembre 2007 par le Grand Conseil du canton de Glaris, avant qu’Anna Göldin ne soit définitivement innocentée le 27 août 2008. Que voilà une bonne leçon !

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky a grandi à Moscou, où elle a obtenu un master de journalisme et un doctorat en histoire à l’université Lomonossov. Après avoir passé 13 ans au sein de l’Unesco à Paris puis à Genève, et exercé les fonctions de directrice de la communication à la Croix-Verte internationale, fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle développe NashaGazeta.ch, quotidien russophone en ligne.

17 réponses à “Nos vies et la “cancel culture”

  1. Excellent article qui dans un tour d’horizon synthétique questionne notre propension à hurler avec les loups! Le harcèlement existe mais la présomption d’innocence aussi!

  2. C’est quoi le lien avec le Ku Klux Klan en photo?

    Comparaison entre lynchages réels (meurtres ritualisés par centaines) et lynchage médiatique? Ou rappel de la “cancel culture” du KKK qui effectivement annulait plein de vies et s’en débarrassant?

    Pas très clair en tout cas.

    1. C’est très clair pourtant: le lynchage verbal peut être aussi efficace que le lynchage physique: les deux sont arbitraires et mènent à la mort.

  3. “…suite à une publication dans le Temps et dans d’autres nombreux journaux ainsi qu’au début d’une enquête commanditée par la RTS après plusieurs dénonciations de son comportement jugé inapproprié il s’est retiré de l’antenne. L’enquête étant terminée sans avoir apporté de preuves de ces allégations et M. Rochebin ne faisant l’objet d’aucune procédure judiciaire…”
    Merci de dire tout haut ce que beaucoup d’entre-nous n’osent que penser tout bas…
    On attendait des excuses des trois journalistes et du Temps. On se contente de leur distribuer un prix!
    Comme toujours en Suisse, on coupe (ou tente de couper) les têtes qui dépassent.
    Et certains parlent de journalisme d’investigation. Il serait plus juste de parler de journalisme d’insinuation.

  4. “…il arrive que la presse se fasse l’écho – par ses collaborateurs ou en s’ouvrant à des lettres de lecteurs – d’une conception sommaire de la justice qui relève plus de la loi de Lynch que de la présomption d’innocence. Et à force de marcher sur les dents du râteau, le manche finit par vous arriver sur le nez…” – Bernard Béguin, “Journaliste, qui t’a fait roi? Les medias entre droit et liberté, Editions 24 Heures, 1988, p. 22.

    Ces mots écrits voici plus de trente ans déjà par l’ancien rédacteur-en-chef du Journal de Genève, ancêtre du Temps, n’ont–ils pas un écho des plus actuels avec l’affaire de l’ancien journaliste-vedette de la RTS? A moins de changer la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen en présumant tout homme coupable jusqu’à ce qu’il ait été déclaré innocent, il y a fort à parier que la loi de Lynch ait encore de (tristes) beaux jours devant elle.

  5. J’adore ton article Nadia! tout est tellement vrai. La présomption d’innocence est tellement piétinée qu’il risque de devenir facile d’être une victime.. aux détriments des vrais victimes!

  6. @Pibarot
    Je ne suis pas du tout d’accord avec vous. Darius Rochebin s’est très mal conduit à de très nombreuses reprises d’après les faits avérés le concernant et publiés par le journal Le Temps. Même si cela n’est pas assez “grave” pour relever du pénal, ce qui s’est passé dans le cadre de la RTS est totalement inadmissible et abîme considérablement la réputation de l’intéressé, qui ne s’est jamais réellement expliqué sur les motivations (justifications?) de son comportement. Bravo au travail très professionnel des journalistes ayant révélé des dérapages choquants (le prix décerné est mérité), pour qu’à l’avenir les auteurs potentiels de tels abus soient amenés à réfléchir et prennent réellement peur des conséquences de leurs actes. Car il ne faut pas oublier que dans cette affaire de jeunes gens ainsi que des collaboratrices et collaborateurs de la RTS ont été traumatisé(e)s par les actions très malsaines qu’ils ont eu à subir. Je pense d’ailleurs que ces révélations ne sont que la pointe de l’iceberg et une petite partie de tout ce qui s’est longtemps passé à la RTS, à laquelle toute redevance légale aurait dû être refusée par le peuple (qui s’est bien fait avoir une fois de plus). C’est très bien que la parole d’une partie des personnes lésées se soit libérée pour qu’on puisse (peut-être) vivre à l’avenir dans un monde meilleur. Cela dit, je suis également très conscient comme Mme Sikorsky des abus graves et inacceptables de la “cancel culture”, notamment par le biais de l’odieux procédé du lynchage médiatique que je désapprouve totalement et rejette dans un même esprit d’équité. Mais, dans le cas présent, tout ce qui a été rapporté était vrai et justifiait le fait de dire ou de pouvoir faire connaître la réalité factuelle de la vérité. La façon plutôt brutale de rendre publiques des informations sensibles est certes discutable et cela devrait être une prérogative exclusive des instances judiciaires officielles. Hélas, c’était sans doute vraiment nécessaire d’agir ainsi vu l’inertie, la duplicité et l’impunité du “système” RTS.

    1. “La façon plutôt brutale de rendre publiques des informations sensibles est certes discutable et cela devrait être une prérogative exclusive des instances judiciaires officielles.”

      En effet, c’est à la justice de décider s’il y a lieu de rendre une telle affaire publique et non à la presse à s’ériger en juge. Dans la mesure où les trois enquêteurs du Temps ont permis d’établir les faits, et rien que les faits, on ne peut pas leur reprocher de ne pas avoir fait leur travail. Mais ce travail s’arrête là. Ils ne sont pas les Bob Woodward de la presse à scandale et ce n’est pas au Temps à juger du degré de responsabilité de l’intéressé. Alors que sa charte déontologique proscrit toute attaque personnelle, ce journal ne se met-il pas en pleine contradiction avec ses propres règles, ne pratique-t-il pas le lynchage médiatique lui-même quand il cible la seule personne de l’ancien journaliste-vedette de la RTS tout en passant sous silence le nom des deux autres collaborateurs de ce service, auxquels sont reprochés de mêmes faits?

      A l’origine un banal fait-divers qui serait sans doute passé inaperçu s’il ne concernait pas une personnalité publique, ce cas n’est-il pas en passe de devenir une affaire d’Etat? Ne pose-t-il pas la question du rapport entre éthique journalistique et droit? Dans mon dernier commentaire, j’ai cité l’ouvrage dans lequel Bernard Béguin, ancien rédacteur-en-chef du Journal de Genève, étudiait cette question. Exemples à l’appui, il montrait qu’entre lynchage médiatique et présomption d’innocence, ce problème s’est toujours posé pour la presse. Aujourd’hui, l’auteur le ré-écrirait sans doute à la lumière de la désinformation, des “fake news” et du phénomène de la “cancel culture”. A ce sujet, on pourra lire “The Disinformation Age – Politics, Technology and Disruptive Communication in the United States”, par W. L. Benett et S. Livingston, Cambridge University Press, avril 2021. Bien que centrée sur les Etats-Unis, cette étude est aussi d’actualité dans un plus large contexte.

      1. Sauf erreur il y a eu plainte à l’encontre des journalistes.
        On verra si celle-ci abouti à une condamnation ou pas. Dans ce dernier cas, j’attendrai impatiemment de voir les blogeuses du temps (celles qui ont un grain et les autres) appliquer ce qu’elles prônent et faire leur mea culpa du journalisme bashing auquel elles se sont livrées.

        RMS (free software fundation) est probablement une victime actuelle bien plus “authentique” de cette cancel culture, et aurait pu être un sujet bien plus à propos.
        Le traitement au raz des pâquerettes ici (ou là, chez ceux qui ont un grain) du sujet me désole, moi qui apprécie nombre de films de Polanski ou W Allen, et qui écoute avec délice les chansons interprétées par B. Cantat, tout en abhorrannt la personne toxique qu’il est.

        1. Si c’est à moi que vous vous adresser, indirectement, je ne vois pas où voyez-vous le “journalisme bashing”. J’accuse des personnes qui portent des plaintes non-fondées, se fassent “remarquées” puis retirent ses plaintes, ayant détruit des vie privées et professionnelles.

        2. 1) “Sauf erreur il y a eu plainte à l’encontre des journalistes.”

          Darius Rochebin a déposé plainte pour diffamation contre le Temps en novembre dernier (https://www.swissinfo.ch/fre/darius-rochebin-porte-plainte-contre-le-temps-pour-diffamation/46150976).

          2) “RMS (free software fundation) est probablement une victime actuelle bien plus “authentique” de cette cancel culture”

          Richard M. Stallman a démissionné de MIT et de la FSF après les propos controversés sur l’abus d’enfants mineurs qu’il a tenus dans le cadre de l’affaire Epstein-Minsky. A son retour à la direction de FSF en mars dernier, une lettre ouverte signée par plus de 3000 personnes et quelques soixante organisations, dont Creative Commons, la fondation Gnome et Mozilla, the Free Software Foundation Europe, the Software Freedom Conservacy, SUSE, the OSI, the Document Foundation, the EFF, et KDE, a aussitôt été publiée pour réclamer sa démission et celle de l’ensemble du conseil d’administration. Le projet Fedora et Redhat décident alors d’arrêter tout financement d’organisations dont Stallmann serait à la tête. Du côté de FSF plusieurs membres de la direction démissionnent. (Voir l’article du Washington Post du 17 septembre 2019, “Computer scientist Richard Stallman resigns from MIT after comments about Epstein scandal” – https://www.washingtonpost.com/education/2019/09/17/computer-scientist-richard-stallman-resigns-mit-after-comments-about-epstein-scandal/).

          Ces démissions en chaîne et retraits de soutien financier à la FSF ne sont pas du bashing, mais fondés sur des faits.

          1. Renseignez – vous un peu plus sur les faits en question, concernant RMS: il s’agit de prises de positions qu’il a tenu, défendant une tierce personne, elle concernées par des faits.
            On est là bien loin des actes de M. Rochebin, me semble-t-il.

            Pour le surplus, le titre du blog est: “nos vies et la cancel culture”. Mais dans le développement et les messages, qu’en est il de “nos vies”, excepté des prises de positions binaires ?

    2. Vu que je suis la seule à être d’accord avec vous, je najoute rien à votre commentaire qui explique très bien cette histoire glauque, mais je vous conseil de l’envoyer aussi au dernier post de Mme Sandoz dans ce même espace des Blogs.

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