« Mort aux juifs …»

(c) CICAD

On attribue le copyright de l’abject slogan, qui, en russe, se lit au complet comme « Mort aux juifs, pour sauver la Russie », aux membres des Cent-Noirs (ou Centurie noire), un mouvement nationaliste et monarchiste d’extrême-droite apparu dans l’Empire russe pendant la révolution de 1905, ou à Nestor Makhno, fondateur de l’Armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne qui, après la révolution d’Octobre et jusqu’en 1921, combattait à la fois les Armées blanches tsaristes et l’Armée rouge bolchévique.

En l’occurrence, la provenance importe peu, ce qui compte c’est le caractère insubmersible de ce slogan qui remonte toujours à la surface dans les moments de crises tels. Les points de suspension remplacent le mot la « Russie » car ceux qui ont besoin d’être sauvés varient tandis que ceux qui doivent être rossés restent les mêmes. En Russie comme en Suisse et dans tous les pays qui se veulent civilisés, pareils slogans et les actes qui les accompagnent sont considérés comme criminels et donc punissables. Hélas, il n’est pas toujours possible de trouver leurs auteurs.

En tant que rédactrice de Nasha Gazeta, j’avais reçu l’invitation à la conférence de presse de la Coordination Intercommunautaire contre l’Antisémitisme et la Diffamation (CICAD), qui s’est tenue hier, online, au Club suisse de la presse. Quelques jours plus tôt cette organisation avait justement dénoncé deux actes antisémites récents. Le 30 janvier une femme avait déposé un paquet de lardons et un cochon en peluche devant la synagogue de Lausanne, fermée au moment des faits. Une brève dépêche de l’ATS a relayé que la Ville de Lausanne avait fermement condamné cet acte par la voix du conseiller municipal Pierre-Antoine Hildbrand, en charge notamment de la sécurité, qui disait avoir éprouvé « un sentiment de répulsion » en l’apprenant.

(c) CICAD

Quelques jours plus tard une situation semblable s’est produite à Genève. Le 3 février une autre femme voulait souiller les portes de la synagogue de la Communauté Juive Libérale avec des tranches de porc avant de les jeter vers l’édifice. Le communiqué distribué par CICAD à cette occasion souligne que « cet incident est loin d’être anodin car il n’est pas sans rappeler la Judensau (littéralement en allemand : « Truie des Juifs ») terme utilisé pour désigner des motifs animaliers métaphoriques apparus au Moyen Âge dans l’art chrétien anti-Juifs et dans les caricatures antisémites presque exclusivement dans les pays de langue germanique ». Nul besoin d’être théologien pour comprendre que l’usage du cochon envers les juifs et surtout devant la synagogue ne vise qu’un seul but – leur humiliation. 

Peu après l’annonce de la conférence de presse de CICAD, un autre incident du genre a eu lieu, cette fois c’est la synagogue de Bienne qui a été profanée : une croix gammée, des slogans «Sieg Heil» et «Juden Pack» ont été gravés sur sa porte à l’aide d’un objet tranchant. Le Conseil municipal de Bienne et le Conseil-exécutif du canton de Berne ont fermement condamné cet acte de vandalisme.

Plaintes pénales et investigations sont en cours, la « belle de Lausanne » a déjà été identifiée. Par ailleurs, nous n’avons observé ni manifestations de soutien des juifs en Suisse, ni discussions sérieuses dans la presse locale bien que plusieurs media ont relayé les faits. Il semblerait que l’écho du passé colonial (qui touche peu la Suisse) ou le problème de la burqa (portée par quelques dizaines de femmes seulement, selon les statistiques) préoccupent davantage que la tranquillité de milliers de concitoyens habitant sur le territoire actuel de la Confédération depuis le 13ème siècle et ayant obtenu il y a un peu plus de 150 ans l’égalité des droits. On se demande pourquoi ?

Hier donc, le Président de la CICAD Alain Bruno Lévy et son Secrétaire général Johanne Gurfinkiel ont présenté le rapport annuel dont les auteurs observent une hausse significative des actes antisémites en 2020 : +41%, 147 cas en tout. Heureusement, selon les orateurs, trois cas seulement peuvent être considérés comme graves, la plupart se passant sur les réseaux sociaux. En même temps, les intervenant ont tiré la sonnette d’alarme sur la banalisation des faits historiques et ont cité à titre d’exemple les propos d’un Monsieur en Valais qui compare l’introduction potentielle du passeport de vaccination avec le régime d’un camp de concentration.

36% des actes recensés en 2020 concernent les théories du complot juif et l’obsession récurrente de trouver des juifs “à la manœuvre”, complotant pour nuire à l’humanité. Il paraît évident que la crise sanitaire mondiale accentue cette phobie, tout comme au Moyen Age quand les juifs étaient accusés d’avoir provoqué la peste. Les antisémites de nos jours peuvent trouver des « sources d’inspiration » dans le succès vaccinal d’Israël, dans l’initiative anti-burqa suisse, ou bien dans la nouvelle loi française contre la radicalisation. Tous les prétextes sont bons. En Union soviétique, circulaient des satires antisémites en vers du genre « s’il n’y plus d’eau dans le robinet c’est que les juifs ont tout bu ». 

La Suisse comme la plupart des pays européens, a sa propre « histoire juive » dans laquelle on trouve des bourreaux et des justes. Je salue tous les efforts entrepris par le gouvernement suisse pour le rétablissement de la vérité et de la justice, ainsi que la décision des autorités de Genève d’ériger un mémorial aux victimes de la Shoa – il était temps.

Il est évident qu’un cochon en peluche n’est pas une bombe et que personne, dans les rues suisses, ne scande le slogan cité au début de ce texte. Du moins pour l’instant. Néanmoins, les actes terroristes qui se sont produits en France durant ces dernières années ont rendu les juifs en Suisse vulnérables, ils sont devenus « un groupe à risque », dont la protection reste la responsabilité de l’État. Toutes mes connaissances juives en Suisse qui appartiennent au groupe d’âge moyen ou encore plus jeunes m’ont affirmé n’avoir jamais senti les effets néfastes de l’antisémitisme dans ce pays. Pourvu que ça dure.

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky a grandi à Moscou, où elle a obtenu un master de journalisme et un doctorat en histoire à l’université Lomonossov. Après avoir passé 13 ans au sein de l’Unesco à Paris puis à Genève, et exercé les fonctions de directrice de la communication à la Croix-Verte internationale, fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle développe NashaGazeta.ch, quotidien russophone en ligne.

24 réponses à “« Mort aux juifs …»

  1. Il ne faut pas être partial. Lorsqu’on parle de la haine envers les juifs, il ne faut pas oublier la haine de ces derniers envers les arabo-musulmans en général et les Palestiniens en particulier. Les juifs sèment bcp de souffrance en Irak, en Syrie et en Palestine. Il ne faut pas passer leurs crimes sous silence simplement parce qu’ils ont été des victimes d’un holocauste pendant la seconde guerre mondiale. Les juifs ne doivent pas pouvoir profiter de leur statut de victimes pour pouvoir commettre des crimes.

      1. Dénoncer les crimes israéliens en Palestine n’a rien d’antisémite. Les passer sous silence rend ceux qui défendent Israël complices. Dans ce contexte utiliser, l’accusation d’antisémitisme est navrant de nullité. Nadia Sikorsky l’a bien compris puisqu’elle se contente de botter en touche sur un aspect horrible d’Israël.

        Il serait tellement plus simple que les juifs de Suisse qui s’expriment sur l’antisémitisme dénoncent les crimes israéliens en préalable. Cela aurait sans aucun doute un effet très positif sur la perception que l’on a de cette communauté qui a toujours une réaction très forte lorsqu’elle est attaquée et fait souvent mine de ne pas voir la réalité lorsque ce sont ses coreligionnaires qui sont pointés du doigt.

        1. Entièrement d’accord avec vous. Mme Sikorsky devrait s’inspirer de M, Neirynck, qui n’esquive jamais le débat avec ceux qui ne partagent pas la même opinion que lui tant que ceux-ci l’expriment dans les règles.
          Sur le fond, assimiler toute critique de la politique israélienne à cette abomination qu’est l’antisémitisme est une insulte aux victimes de la Shoah. Est-ce que critiquer les agissements de Trump était faire de l’anti-américanisme?!

          1. Messieurs, je vous prie d’être plus attentifs à ce à quoi vous réagissez: ce n’est pas moi qui a traité M. Hellmuller d’antisémite. Epargnez-nous donc d’un débat qui n’a pas à avoir lieu.

          2. @Mme Sikorsky, je n’ai absolument pas écrit (soyez plus attentive 🙂 !) que vous aviez traité M. Hellmuller d’antisémite, mais que vous esquiviez le débat en prétendant que critiquer la politique israélienne était inacceptable et ne méritait pas d’être débattu, en y ajoutant un commentaire personnel sur l’assimilation avec l’antisémitisme qui était clairement sous-entendue dans votre “non-réponse”.

          3. Soyez attentif aux “sous-entendus”. Mon texte ne concerne pas la politique d’Israël mais les événements suisses. Vu le ton des certains propos je trouve le débat inutile, effectivement. Et c’est aussi mon droit.

          4. Pour commencer, personne ne m’a traité d’antisémite. Cette remarque de Jean-Claude Jacques semblait s’adresser à Jérôme Gallant. Ce qui veut dire que je demande à mon tour à Mme. Sikorsky d’être plus attentive à ce qu’elle écrit.

            Ensuite, je trouve que Mme. Sikorsy choisit la voie de la simplicité en dénonçant des faits indéniables d’antisémitisme en Suisse mais en choisissant d’ignorer totalement le contexte plus général qui englobe les exactions israéliennes en Palestine occupée.
            Elle me parait intelligente et je ne comprends donc pas cette attitude qui s’attache à expliquer un point particulier (l’antisémitisme en Suisse) tout en faisant semblant d’ignorer le contexte général qui expliquerait en bonne partie l’hostilité envers les juifs et qui a conduit à la mort brutale de dizaines de milliers de Palestiniens et à la spoliation d’un peuple entier.

            Nous sommes bien d’accord qu’être juif ne signifie pas mériter l’opprobre mais à force de dénoncer des crimes ou des actions inadmissibles vis à vis d’une seule communauté, cette dernière ne mérite plus le soutien automatique auquel elle prétend. On demande juste un peu d’honnêteté, une qualité que je ne vois pas chez Mme. Sikorsky.

          5. Les personnes de la confession juive qui habitent la Suisse sont avant tous les citoyens suisses, comme vous et moi. ils ne sont pas plus responsables pour la politique de l’Etat d’Israël que moi – pour la politique de M. Poutine. La profanation d’une église Russe à Genève ou à Vevey aurait provoqué chez moi la même réaction de dégoût profond. Sur ça j’arrête cette discussion avec vous.

        2. Certaines réactions sont aussi navrantes que récurrentes.
          Par exemple tenir responsable chaque juif de la politique d’Israel… Ce n’est pas chez moi, je n’y ai jamais été, et je me garderai bien de me mêler de leurs histoires. J’ai assez à faire des miennes, 3 ans de chômage et des drames qui s’enchainent. Venez donc me reprocher la politique d’Israel, vous serez accueilli à la hauteur inverse de ce que le sujet m’importe. Quelque part je vous envie, ceux qui se soucient des problèmes des autres n’en ont probablement que peu à eux.
          Pour en revenir au sujet, qu’un de mes concitoyens soit agressé dans sa foi, ça c’est mon problème, et j’aiderais volontiers à nettoyer la porte d’une synagogue, à repeindre une mosquée ou à lustrer un vitrail.

    1. L’idée de rendre justice dans les pays civilisés est basée sur le “cas par cas”. Il faut être capable de s’indigner à cause de la pose de ces objets devant les lieux de prière, tout en manifestant contre Israël à côté de la chaise à 3 pieds (devant l’ONU). Ceux qui commettent les crimes ne sont pas les mêmes qui prient à Lausanne. Méfiez-vous des jugements globaux car le probabilité de se tromper est de 100% !

  2. Il est important de nous alerter ainsi sur des gestes et comportements injustes et insupportables. Ce qui nous manque le plus à mon sens, ce sont des medias, des sites web, des associations, des lieux, des rencontres, des petitions (etc…) permettant aux citoyens lucides et bienveillants d’exprimer de manière active et visible leur soutien et leur solidarité active vis à vis d’une partie de la population aussi injustement décriée, et qui pourtant, depuis des siècles, apporte des contributions absolument essentielles à notre culture européenne, ainsi qu’au progrès en général.

    1. Le respect pour une partie de notre population est donc une récompense pour ce qu’elle nous apporte… Je comprends alors mieux pourquoi les Roms qui mendient dans nos rues ne récoltent que du mépris, et se font chasser une fois sur deux des escaliers des églises par le bon curé. Ce n’est pas assis par terre avec un gobelet à la main que leur culture nous enrichit, mais quand on est bien au chaud à la maison pour écouter leur musique achetée sur internet. Ma grand-mère en Belgique a ajouté sa richesse à celle de l’homme qu’elle a épousé il y a 116 ans, elle était fille de la noblesse et lui Gitan éleveur de beaux chevaux. Et moi, leur descendant qui ne vit ni dans un château, ni dans une roulotte, ne peux pas prétendre que mes ancêtres ont contribué depuis des siècles au progrès général, ni inventé le cor des Alpes, le chocolat ou le Gruyère… Ma culture est celle qui m’a été transmise, je ne l’ai pas achetée, elle n’est donc pas négociable en échange du respect que vous concédez aux méritants qui arrosent votre haut rosier depuis des siècles.

  3. En France, un homme a été arrêté en dessinant des croix gammées sur les capots des voitures et était lui-même membre de la communauté israélite, les attaques sous faux drapeaux existent, ne serait-ce que pour provoquer « l’alya » vers Israël. De plus, les attaques contre la communauté chrétienne est en hausse dans le monde mais personne ne s’en émeut, ni vous même, ce qui ne serait pas ni égal ni équitable. Au contraire, la cathédrale de Notre Dame a été incendiée mais les médias n’ont jamais dit que ces actes étaient contre la communauté des chrétiens. À l’inverse, même, des journalistes ne sont extasiés en disant : « c’est beau une église qui brûle! ». Une église qui brûle n’est pas dirigé contre les chrétiens mais une peluche posée devant une synagogue et vous interprétez cela comme un génocide…. accablant.

    1. Il n’y a pas de mot “génocide” dans mon texte. Je n’ai jamais lu les commentaires que vous évoquez concernant le Notre Dame de Paris – bien au contraire!

      1. Lire les commentaires de Madame Bérangère Viennot à propos de l’église Saint-Pierre et Paul de Nantes. Je vous laisse faire vos recherches pour autant que vous souhaitiez être impartiale. Sans faire une compétition victimaire, 260 millions de chrétiens ont été persécutés en 2019.

    2. Encore des théories du complot …. décidément cette mode a la vie dure !! Il faut revenir au sujet de cet article, qui concerne des faits observés récemment, et le sort actuellement fait aux juifs, qui est à notre avis absolument injuste, lamentable, et contre productif. Et nous recherchons, nous chrétiens sensibilisés à ce sujet particulier, des moyens de lutter contre cette immense injustice qui leur est faite. D’autres plateformes, articles, et publications, existent pour d’autres sujets…. Un grand merci a Mme Sikorsky pour son article très documenté et solide.

  4. Le jour où les humains comprendront que toutes les religions sont à l’image de l’Homme, c’est à dire imparfaites, cupides, propagandistes, sectaires et racistes, peut-être le monde ira-t-il mieux. Discuter des heures en se renvoyant la faute ne fait pas avancer le débat: les religions sont des inventions rétrogrades, misogynes créées dans le but d’assouvir les croyants et les rendre malléables à des idéologies belliqueuses. Aucune religion ne mérite d’être défendue, mais toutes doivent être combattues, surtout pour protéger les enfants dés leur naissance. Un livre d’astronomie dans les mains d’un enfant est bien moins nocif pour l’éducation qu’un texte “sacré”. De même que le blasphème devrait être en tout pays un droit inaliénable. C’est l’absence de religion et de divinité, ou tout autre épée de Damoclès céleste, qui permet à l’Homme de développer du recul et une vision objective de l’existence humaine.

    1. J’applaudis sans retenue votre commentaire qui est le meilleur de ce blog! Les religions sont la pire invention de l’homme, elles sont la cause de presque toutes les guerres.

  5. Vie à tous…

    J’ai connu un pasteur qui, dans un grand quartier populaire du nord de Lausanne, conviait chaque samedi au Centre de loisirs quiconque désirait mieux connaître les autres religions que la sienne, ou même si l’on n’en avait pas. Peu de monde venait écouter cet homme dont on se moquait facilement, parce qu’il déclarait que ceux qui aident les plus faibles avec bon cœur, désirent sincèrement la paix pour tous, n’ont pas besoin de l’enseignement d’un curé ou d’autres personnes qui prétendent représenter Dieu. Moi qui ne suis croyant d’aucune religion j’aimais bien l’écouter, ou entendre sa colère après les élections quand il criait dans les bistrots des injures contre les hommes politiques élus qu’il n’aimait pas : « Raciste ! Ordure ! Salaud !.. » Ce pasteur était tourmenté, et pourtant il aurait pu trouver la paix intérieure s’il avait été d’accord de serrer la main à tous ceux qui savent pourquoi il y a des gens qui souffrent : « ils ne veulent pas écouter Dieu… » Un jour je lui avais dit : « Moi, Dieu ne me parle pas, et à vous ? » Il m’avait répondu : « À moi non plus, et pour me dire quoi ? D’agir à sa place pour que le monde devienne meilleur ? C’est ce que je fais déjà et je n’y parviens pas ! » Un pasteur raté a peut-être moins besoin de l’aide de Dieu pour aider ses semblables.

    Dans les méandres des croyances, il y en a au moins qui ne souffrent pas de moqueries ou de mépris : ses croyances propres, si l’on choisit de se taire, pour ne pas avoir à répondre à la lourde question : quelle est votre religion ?

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