Le cadeau du Tsar, recyclé à Genève

 Les périodes historiques se succèdent, mais une chose reste inchangée – l’amour des Russes aisés pour les objets beaux, exclusifs et chers de la haute joaillerie et de la haute horlogerie. C’est la raison pour laquelle les belles pièces prévues à leur intention affluent dans les ventes aux enchères. Ces objets ont été créés à différentes époques et cherchent aujourd’hui de nouveaux propriétaires. Quelques-uns des lots qui seront présentés aux traditionnelles enchères « russes » de décembre, chez Piguet – Hôtel des Ventes Genève, l’illustrent parfaitement. C’est une des rares occasions pour les connaisseurs de compléter leur collection : chaque pièce a son histoire, et pour certaines il a même fallu mener une véritable enquête. Comme ceci.

 « Les objets qui se retrouvent chez nous n’ont pas toujours été gardés au sein d’une même famille pendant plusieurs générations, nous raconte Bernard Piguet, le directeur et propriétaire de la maison de vente qui porte son nom. Il arrive que la procédure visant à établir l’authenticité d’une pièce et sa provenance prenne plusieurs mois et soit d’une complexité comparable à celle d’une procédure financière de due diligence. »

C’est précisément le cas d’une boîte de prestige dont le couvercle figure deux griffons enchâssés dans des arabesques en or ajouré – posés sur le fond en émail rouge et blanc, ils gardent le monogramme de Nicolas II composé de diamants de plus de 9 carats en tout. Cette boîte, qui n’est pas destinée à un usage particulier mais qui est d’un raffinement merveilleux, fait tout de suite penser à certaines pièces de Fabergé, et plusieurs indices laissent supposer qu’il y a bien une « parenté ». Mais comment le prouver et, au préalable, distinguer l’original d’une imitation, pour déterminer la valeur de l’objet et en fixer le prix ? Manifestement, les arguments des experts londoniens de Sotheby’s, qui ont déjà mis en vente cette pièce pour 200 000 livres en 2018, n’ont pas suffi à son acquéreur de l’époque qui, pris d’un doute, a décidé de se rétracter.

Cet incident n’a pas effrayé les spécialistes de l’équipe de Bernard Piguet, il les a au contraire incités à réaliser leur propre enquête, que l’on peut considérer comme un modèle du genre. Ils ont dû non seulement établir l’itinéraire précis qui a conduit la boîte de Russie, à l’époque prérévolutionnaire, jusqu’en Suisse, en 1966, mais aussi, comme dans les contes russes, résoudre trois énigmes : pourquoi Nicolas II a-t-il offert cette boîte à deux reprises, pourquoi le poinçon du maître Mikhaïl Perkhine apparaît-il en deux versions différentes et pourquoi n’y avait-il pas de numéro d’inventaire ? Pour jouer le rôle de Sherlock Holmes, on a fait appel à la compatriote du grand détective Christina Robinson, qui s’occupe des objets russes chez Piguet.

En ce qui concerne la « question n° 1 », tout était relativement élémentaire : le poinçon personnel du grand joaillier russe Mikhaïl Perkhine, qui a travaillé aux côtés de Carl Fabergé, authentifie la provenance de la boîte. Seulement, elle n’a pas été envoyée au magasin de la maison Fabergé, mais au cabinet de Sa Majesté Impériale, autrement dit dans le « fonds de cadeaux » du tsar. « Le tsar ne versait pas d’argent à ses sujets, raconte Christina Robinson à Nasha Gazeta. La tradition voulait que l’on récompense les militaires ou les fonctionnaires qui s’étaient distingués en leur offrant des cadeaux précieux, comme ce type de boîte, sachant que ces cadeaux pouvaient être échangés contre des espèces sonnantes et trébuchantes ou démontés pour en vendre un diamant ou deux selon les besoins financiers du récipiendaire. »

Bien entendu, on a du mal à croire aujourd’hui que quelqu’un aurait accepté de se séparer du cadeau du tsar, car ce serait d’une part enfreindre le principe selon lequel « à cheval donné on ne regarde pas la bride », et d’autre part laisser échapper un objet d’une rare beauté. C’est pourtant ce qu’a fait le premier bénéficiaire de la boîte en 1897, le général Fiodor Alexandrovitch von Feldmann, directeur du lycée impérial Alexandre, tuteur honoraire du Conseil tutorial des établissements de l’impératrice Marie, en la restituant à l’« entrepôt » du tsar contre 1 760 roubles, une somme fabuleuse à cette époque.

La boîte n’est pas restée longtemps à l’entrepôt – deux ans plus tard, elle a été envoyée en cadeau au conseiller de l’empereur Guillaume II, Maximilian von Lyncker, pour sa contribution au succès de la rencontre entre les empereurs russe et allemand le 8 novembre 1899. On sait également que Nicolas II avait décidé de dissiper ainsi un malentendu entre les épouses des autocrates : sans raison apparente, l’impératrice Augusta n’avait pas accompagné Alexandra Fiodorovna à la gare de Potsdam, mais avait pris congé d’elle au palais, ce qui avait donné lieu à des ragots. L’incident qui couvait fut clos grâce au précieux cadeau offert à un proche du Kaiser – c’est ainsi que la boîte de Saint-Pétersbourg s’est retrouvée en Europe.

Von Lyncker est mort en 1923, laissant quatre filles. Passé un certain temps, le banquier et fortuné collectionneur français François Dupré a fait l’acquisition de la boîte. Il est mort en 1966 laissant cette boîte dans le coffre d’une banque suisse, où elle a été conservée jusqu’au décès de Mme Dupré en 1977. Puis elle est restée dans la même famille jusqu’à ce jour.

Pour expliquer la présence des trois poinçons de Mikhaïl Perkhine apposés à des périodes différentes, Christina Robinson a dû s’adresser au Dr Ulla Tillander-Godenhielm, une dame d’une grande rigueur scientifique et morale, dont l’autorité en matière de bijoux historiques russes est indiscutée. Comme toute chose géniale, cette énigme avait une solution simple. Dans les ateliers de Fabergé, il était d’usage de marquer toutes les composantes des objets produits. Or, lors de la production de cette boîte, Mikhaïl Perkhine a modifié son poinçon. Voilà pourquoi on voit son ancien poinçon sur le bord intérieur de la base, créée dans les ateliers, et le nouveau – sur le fond et sur le couvercle, créé par le maître lui-même. La souplesse de la charnière et l’impeccabilité des parois cannelées de la boîte témoignent à leur tour de l’extrême virtuosité des joailliers, ce qui était rare même au cours de ce « siècle d’or ».

La troisième énigme a elle aussi été élucidée. Si l’objet ne présente pas de numéro d’inventaire de Fabergé, c’est que les pièces destinées au cabinet impérial et non à la vente en magasin n’étaient pas numérotées : les services impériaux avaient leur propre système de référence dans leurs livres de comptes qui ont été retrouvés par le Dr Tillander-Godenhielm. « Ces quelques “imperfections” ne font que prouver, à mes yeux, l’authenticité de la boîte, car un imitateur aurait certainement essayé de les éviter », nous confie Christina Robinson.

Quel sera le destin de la boîte et quelles aventures l’attendent encore ? Nous en saurons plus après les enchères de la maison Piguet qui auront lieu du 8 au 10 décembre. Mais l’exposition est déjà ouverte au public.

www.piguet.com

 

 

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky a grandi à Moscou, où elle a obtenu un master de journalisme et un doctorat en histoire à l’université Lomonossov. Après avoir passé 13 ans au sein de l’Unesco à Paris puis à Genève, et exercé les fonctions de directrice de la communication à la Croix-Verte internationale, fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle développe NashaGazeta.ch, quotidien russophone en ligne.

Une réponse à “Le cadeau du Tsar, recyclé à Genève

  1. Очень интересно, но знаете : говорят : ” à cheval donné on ne regarde pas les dents”, et non “la bride”.
    Всего Вам доброго !

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