A la mémoire de Pedro Kranz (1938-2020)

Pedro Kranz dans son bureau à l’agence Caecilia. 2015 (c) N. Sikorsky)

« Il y a des gens irremplaçables. Mais surtout il n’est plus là celui vers qui je pouvais toujours me tourner pour trouver conseil et soutien », – telle a été la réaction spontanée de Galina Logutenko, directrice adjointe de la Philharmonie de Saint-Pétersbourg, à qui j’ai annoncé la triste nouvelle. « Je l’aimais beaucoup et je suis très triste », a réagi le pianiste Evgeny Kissin, qui collaborait depuis vingt ans avec Pedro Kranz. « Mes condoléances à nous tous », m’écrit un autre pianiste russe, Nikolaï Lugansky.

La même chose du côté de la Suisse.

« Pedro était un collègue respecté et respectueux. J’ai pu l’apprécier dès notre première rencontre à Bilbao il y a une soixantaine d’années, – se souvient maestro Charles Dutoit. – Récemment, nous avons eu le plaisir de partager quelques bonnes soirées ensemble et pu profiter de sa convivialité, de sa gentillesse et de son sourire communicatif. Sa disparition aussi soudaine a été un choc douloureux. Je conserve de lui et de sa merveilleuse épouse Vicky un souvenir ému ».

Charles Dutoit, Steve Roger, Martha Argerich, Pedro Kranz. Victoria-Hall, Genève, 2014 (Archive de Charles Dutoit)

« Pedro Kranz était plus qu’un ami. J’ai beaucoup appris de lui et j’avais encore tant à apprendre… Je garderai le souvenir d’un homme d’une immense culture en général et en musique en particulier. A 82 ans il avait encore l’envie et l’enthousiasme des débuts, toujours prêt pour de nouvelles aventures. Je suis fier d’avoir été son associé et d’avoir fait un bout de chemin avec lui et je souhaite à chaque artiste d’avoir un jour la chance de travailler avec quelqu’un qui lui ressemble… bien qu’il soit unique », a partagé Steve Roger, Directeur général 
de l’Orchestre de la Suisse Romande.

« J’avais 22 ans, il y a de cela 33 ans maintenant. Étudiant à l’université, j’allais régulièrement au concert avec un ami.  Un soir, dans la grande salle du Conservatoire de musique de Genève, lors d’un concert de musique de chambre avec des œuvres de Borodine et Tchaikovski, je remarquais un très beau couple sur le rang devant moi. On sentait qu’ils s’aimaient beaucoup et que la musique était leur passion, leur vie. J’appris plus tard qu’il s’agissait de Pedro et Vicky Kranz. Cette image ne m’a jamais quitté », m’a confié Philippe Borri, un collaborateur de longue date de l’Orchestre de la Suisse Romande.

Si j’avais contacté plus de personnes pendant le week-end, j’aurais pu rassembler davantage de témoignages, mais ce n’est pas la quantité qui compte. Ce qui ressort d’évident c’est que Pedro Kranz était unanimement aimé !

Vicky et Pedro Kranz et maestro Yury Temirkanov. Victoria Hall, Genève, septembre 2017 (c) N. Sikorsky

Au long des années notre relation professionnelle s’est transformée en une tendre amitié. Je n’ai eu qu’une seule fois l’occasion de l’interviewer. C’était il y a cinq ans. Le centenaire de Sviatoslav Richter, passé inaperçu en Suisse, nous servit de prétexte. C’est à cette occasion que j’ai découvert certains détails de la vie si riche de Pedro, né Piotr, en Tchéquie, en 1938, et que j’ai entendu quelques anecdotes « des vies des artistes » – oh combien nombreux sont ceux qui ont bénéficié de ses services, de sa bienveillance durant les 55 ans de sa carrière. Kirill Kondrashin, Gennady Rozhdestvensky, Mstislav Rostropovich, David Oistrakh, Sviatoslav Richter, Leonid Kogan, Yuri Temirkanov, Evgeny Kissin, Grigory Sokolov – pour ne citer que des grands noms de la culture russe. Mon seul regret aujourd’hui c’est de ne pas en avoir enregistré davantage, de n’avoir pas réussi à le convaincre d’écrire un livre car matière il y avait.

Pedro Kranz a été un des derniers mohicans d’une profession unique et en voie de disparition, une profession qu’on n’enseigne nulle part – celle d’impresario. Dans cette profession tout tient sur des matières qui sont fragiles et qui ne s’achètent pas : la confiance, la décence, la réputation. Selon les propres mots de Pedro Kranz, pour y réussir il est primordial d’aimer les musiciens et de les accepter tels qu’ils sont avec tous leurs nombreux caprices. L’image scénique diffère souvent de la personne réelle qu’on fréquente. Pedro Kranz aimait et acceptait ses musiciens, lesquels le lui rendaient bien tout comme le public. Les abonnements à la série « Les grands interprètes » proposée par l’agence Caecilia en témoignent bien puisqu’ils se vendaient en quelques jours seulement et confirmaient la règle : l’offre déterminant toujours la demande !
Pedro Kranz avait travaillé dans l’agence Caecilia dès 1964. Employé d’abord, puis associé et propriétaire enfin. Il se donnait à son métier avec passion mais cela ne l’empêchait pas d’être un businessman pragmatique. II savait qu’il n’était pas éternel, et l’avenir de l’agence le préoccupait. Il a trouvé un repreneur, le travail va continuer. Tout restera-t-il « comme avant ? » C’est le temps qui le dira.

Pedro Kranz et Nadia Sikorsky, Saint-Pétersbourg, décembre 2018

Mais, aujourd’hui, je suis triste car je sais que je ne le croiserai plus jamais au Victoria Hall, que nous ne prendrons plus jamais un café ensemble sur la terrasse de « Lyrique », que le nom « Pedro Kranz » n’apparaîtra plus jamais sur l’écran de mon téléphone portable et que je n’entendrai plus sa voix, toujours prête â blaguer, me héler : « Coucou, Nadia, comment ça va ? »

Je suis athée mais je veux croire de tout mon cœur que, désormais, avec sa Vicky adorée qui l’a précédé de deux années, ils peuvent – là-bas, de l’autre côté – s’adonner à leur passetemps favori : écouter une musique céleste loin de tous les soucis du monde.

Paix à son âme. Светлая память.

 

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky a grandi à Moscou, où elle a obtenu un master de journalisme et un doctorat en histoire à l’université Lomonossov. Après avoir passé 13 ans au sein de l’Unesco à Paris puis à Genève, et exercé les fonctions de directrice de la communication à la Croix-Verte internationale, fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle développe NashaGazeta.ch, quotidien russophone en ligne.

Une réponse à “A la mémoire de Pedro Kranz (1938-2020)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *