Le règne de la méfiance

L’histoire d’Alexeï Navalny, empoisonné dans l’avion Tomsk-Moscou le 20 août dernier et toujours dans le coma à ce jour, mais à présent en Allemagne, me fait penser à une autre histoire, encore plus tragique car son issue fatale est connue de tous. Le 7 octobre 2006, la journaliste d’investigation russe et militante des droits de l’homme Anna Politkovskaïa, célèbre pour son opposition à la politique du président Vladimir Poutine sa couverture du conflit tchétchène et ses critiques virulentes envers les autorités en place de la république du Caucase, est morte assassinée à Moscou Elle avait 48 ans, elle était plus jeune que moi aujourd’hui.

Je pense à la réaction tardive du président Poutine – trois jours après les faits seulement –, à son haussement d’épaules et à la phrase choquante qu’il avait lancée alors à Angela Merkel pour dire que les activités d’Anna Politkovskaïa n’avaient pas d’influence sérieuse sur la vie politique russe ; cette phrase qui suggérait, dans sa logique particulière, que l’assassinat de la journaliste n’apportait pas grand-chose au pouvoir.

J’ai eu la chance de rencontrer Anna Politkovskaïa et d’assister à ses séminaires à la faculté de journalisme de l’université de Moscou. C’était une femme brillante et courageuse, qui ne laissait personne indifférent. Nul ne pouvait mettre en doute son intégrité et la pureté de ses intentions.

Je n’ai jamais rencontré Alexeï Navalny et je ne peux pas dire qu’il m’inspire une confiance absolue, bien que je respecte sa ténacité. Si, en 2006, on pouvait encore supposer que les opinions de Politkovskaïa n’étaient connues et partagées que par l’intelligentsia – cette éternelle « cinquième colonne » de la société russe –, les opinions de Navalny, la voix la plus audible de l’opposition actuelle, sont en revanche connues de millions de gens, en Russie et ailleurs, en particulier grâce au développement des réseaux sociaux au cours de ces quatorze dernières années. Impossible, donc, de déclarer que son silence ne sert pas le pouvoir. Le comportement étrange des médecins à Omsk, où il a d’abord été hospitalisé, la découverte par les médecins allemands de traces de poison du groupe Novitchok dans son sang… tout cela indique un empoisonnement délibéré. Par qui ? Sur l’ordre de qui ? Aurons-nous des réponses à ces questions ? Je l’ignore.

Mais ce qui me trouble le plus, c’est, contrairement à 2006, l’absence de doute. Lorsque j’ai appris la nouvelle en août, j’ai voulu ne pas exclure d’emblée l’hypothèse d’un « simple empoisonnement alimentaire » – après tout, Dieu sait ce que l’on peut servir dans un avion Tomsk-Moscou, ou n’importe quel autre d’ailleurs. Tous mes interlocuteurs m’ont ri au nez en me traitant de « naïve », les « pro- » comme les « anti-Poutine ». Rien n’est plus tristement éloquent que ce rire. La méfiance, cette poison bien plus puissante que Novitchok, ronge la société russe. Omsk-Tomsk-Bombsk, une blague triste de Vladimir Nabokov.

 

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky a grandi à Moscou, où elle a obtenu un master de journalisme et un doctorat en histoire à l’université Lomonossov. Après avoir passé 13 ans au sein de l’Unesco à Paris puis à Genève, et exercé les fonctions de directrice de la communication à la Croix-Verte internationale, fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle développe NashaGazeta.ch, quotidien russophone en ligne.

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