Pax Lepenica

When on the evening of May 7, 2017, Marine Le Pen will be elected as president of France that country will have fully stepped into a new phase of its history and of its relationship with the Arab and Muslim world. The nature of the foreign policy which France will adopt vis-à-vis the Middle East and North Africa will not be immediately recognizable and indeed, what the government which President Le Pen will have set up would actually want from the region may not be clear readily.

Besides demands of ‘solid’ security partnerships and expectations of ‘active’ cooperation on immigration control, the relationship will move into uncharted waters. In effect and for all the Front National’s years of preparation for this moment and the explicit nature of the nationalistic foreign policies they have been gathering steam for, the main agenda, even as it relates to what they consider unshakably foreigners-in-their-midst, will be dictated by the primacy of the local.

Guidance, as it were, will be available but it will be derivative and recent. For if, arguably the British ‘elected’ Trump by making the inconceivable Brexitly possible, the former host of The Apprentice will have similarly ‘elected’ the daughter of Jean-Marie Le Pen. Populism and authoritarianism travel well under globalization. And so, explicitly modeling herself on the electoral success of the forty-fifth US President and sharing ideological affinities, Mrs. Le Pen would logically find inspiration in the policies he has adopted towards the Middle East.

Alignment with Russian President Vladimir Putin, support to Syrian dictator Bashar al Assad, criminalization of migration from the southern flank of the Mediterranean, passive animosity towards the Gulf monarchies (until a solution is found to their problematic wealth), protection of Christian minorities in the Middle East, possibly a customized Muslim Ban of her own, and generally preference for those ‘tough’ regimes instead of the democratizing wishy-washiness of that ‘Arab Spring’ which only produced the bad hombres of the Islamist winter.

The ride can be expected to be easy. Just as they did when Putin took charge of the Levant and Trump barred their citizens and/or fellow co-religionists from travel, Arab governments will display their time-tested passivity and soon enough proclaim the good relations they seek with President Le Pen in the name of international security and stability — that is, their political longevity.

France, however, is not the United States. It lacks that country’s ability to question itself and bring down presidents if they misbehave. It has a colonial past when the US Empire has none. And it harbors Europe’s largest Muslim population – as well as Europe’s largest Jewish population – Frenchmen and women who will find themselves overnight, more so than they do already since Charlie Hebdo and since Friday the 13th, and more so than Muslim-Americans do since The Ban, the enemy within.

The ‘enemy within’ to be pursued partout, a theme painfully familiar and not so long ago too in the land of fraternité – not the home of the brave.

And so, in effect, a democratically-decadent France will step into the unknown not so much domestically – it has been there – but in relation to that group of states it has such strong feelings and historical bonds with. How will that relationship play overtime in a context where, as Plato noted, power would obliterate reason? Indeed what type of longer-term course correction will this generate in France once Le Pen’s presidency fails? More importantly, what imprint will it leave then and in the future on the handling of unresolved crises affecting that Arab world seen time and again only though the frame of fear and hatred.


Illustration: Thomas Couture, “Romans during the Decadence”, 1847.

Cruauté et Couardise

Nous y sommes. Conséquent avec lui-même, ses déclarations au cours de l’année écoulée et les attentes de ses électeurs – il a été élu démocratiquement, et c’est toute la faute-crime de cette Amérique à la fois Vaudeville, Burlesque et Grand-Guignol désormais à la dérive presque plus que durant les années 1970 – le président Donald Trump a logiquement franchi le seuil et a ordonné aux autorités américaines la mise en place officielle de mesures discriminatoires contre les adeptes d’une religion (même si, hypnotiseur d’une audience complice, il s’en défend). Dans une république. Dans une démocratie fondée plus que toute autre société dans l’histoire sur la célébration de la diversité.

Ce qui doit donc le moins étonner est que cette phase ait été atteinte, puisque tout y a concouru. La détermination d’une figure qui a elle seule marie toutes les dystrophies de notre temps – errance ludique, négligence de la vérité, individualisme débridé, culte de l’argent, culture de la victoire à tout prix, abrutissement de masse, arrogance revendiquée, vulgarité normalisée, absence de civilité, mépris des conséquences sur autrui et admiration du fait accompli sans décence ni scrupules –, un homme-époque symbiose à la fois de la télé-réalité socialement pornographiée, de Wall Street version Oliver Stone et de l’infotainment à la Fox News, s’est allié à ce qui, en tout temps, a principalement fait le lit de l’autoritarisme, à savoir l’apathie et l’indifférence, pour nous faire entrer de plein pied dans le monde Orwellien du 21ème siècle.

Nous y sommes. Certes, les Musulmans de 2017 ne font que s’ajouter aux Chinois de 1882 (interdits par le président Arthur), les Anarchistes de 1903 (bannis par le président Théodore Roosevelt), les japonais de 1942 (incarcérés par le président Franklin Roosevelt), les Communistes de 1950 (pourchassés par le président Truman) et les Cubains de 1986 (dont l’entrée avait été limitée par le président Reagan). Cette fois-ci, néanmoins, la comédie des erreurs des fausses lectures et analyses bancales – dont la cécité n’a eu d’égale que la couardise de la rationalisation qui a si vite suivie – s’est jouée sur le mode lamento de l’irresponsabilité et du fatalisme. Si donc la pierre ne peut être jetée à Trump, adepte revendiqué des pratiques dépréciatives, convocateur de Kafka (un fait peut, désormais, être « alternatif ») et élu conséquent avec lui-même (peut-être œuvre-t-il quelque peu trop tôt à sa réélection), c’est bien aux pieds de  cette fameuse « majorité silencieuse », charmée par Richard Nixon en 1968 face aux « voyous » opposés à la guerre du Vietnam, tweetant sa haine anti-Islam à chaque attaque terroriste, faisant barrière (ou croche-pied) à des miséreux migrants fuyant mort et désolation, se préparant sourdement à élire Marine Le Pen au cocon patiemment tissé, admirant le bravado de Putin ou celui d’Erdogan, et qui aura donc élu le quarante-cinquième président des États-Unis qu’il faut aujourd’hui déposer les armes.

Les leçons sont légion et elles sont tout autant régulièrement ignorées dans les univers ouatés répétant, de tragédie en farce, une histoire qui, pourtant, à chaque fois a moins de raison d’être amnésique (« America First » était ainsi une formule utilisée par les antisémites américains des années 1940 sympathisants du régime hitlérien et qui, dès 1938, répondaient « oui » à 65% à un sondage Gallup demandant : « la persécution des Juifs est-elle de leur faute ? » ).

« Il faut lui donner sa chance », « n’a-t-il pas gagné l’élection ? », « elle était une candidate particulièrement mauvaise », « ces Musulmans exagèrent », « nous devons nous protéger de cette vague d’invasion de migrants », autant de rationalisations,  d’inépuisables interrogations sur les motivations de l’Autre et d’épuisantes certitudes sur les bienfaits attendus de la manière forte. Mais la couardise est universelle et, de la même façon, elle se retrouve aujourd’hui du côté de ces gouvernements arabes et musulmans qui a chaque fois ont toléré l’intolérable, à commencer par la misère de ces Syriens, nouveaux Palestiniens de la région, auxquels nulle main n’a été tendue, autorités qui s’accommodent encore et toujours de la stigmatisation de leurs propres citoyens et du diktat d’un Washington, face auquel ils ne peuvent concevoir la réciprocité souveraine et qu’ils préfèrent hypnotiser avec leur discours « sécuritaire » et leurs vrais-faux « terroristes ».

Mis en scène par des conseilleurs félicités par le Ku Klux Klan et annoncé à l’occasion de la journée de la mémoire de l’Holocauste, le décret Trump est pensé pour choquer et agi pour marquer une rupture. Une telle revendication a le mérite de la clarté, mais celle-ci, on peut le croire est également pyrrhique, puisqu’au-delà de son inhumanité, une telle démocratisation de la cruauté ne peut être que contre-productive. Il est en effet dangereux d’être trop conséquent. Aussi, à l’évidence, l’État Islamique fera son beurre de cette « confirmation » de son narratif comme l’on peut escompter voir plus de radicalisation au sein même de ceux-là auxquels on a fait injustice alors qu’ils fuyaient …l’injustice.  Silence pourtant sous les chapiteaux des droits de l’Homme. Et également dans ce monde arabe tétanisé et en cette Europe qui, ayant plus peur d’être Muniché se Vichyfie et observe avec fascination et épatement – en lieu de dénonciation et rappel à l’éthique – ce « Trump, alors là, décidément bien résolu ! », ouvrant la porte petit à petit à ce à quoi, elle a répété un demi-siècle durant, « plus jamais ça ».  Mention, bien entendu et chapeau bas à ces femmes (différentes de ces autres 53% qui, elles, avaient voté pour Trump) qui ont marché les premières, et en force, contre le retour de la discrimination raciale dans leur pays – voir, à ce sujet, les deux documentaires The 13th et I Am Not Your Negro sortis ce mois-ci qui illustrent froidement le retour aux années 1960 sur ce flanc – et aux rejets de toute sorte, ainsi qu’à ces Juifs qui ont admirablement pris la défense des Musulmans se déclarant prêt à se faire « lister » à leurs côtés.

Prosternation ou résistance, encore et toujours le test ultime de l’intégrité. Faire donc le corrélat que l’hystérie politique associée aux frayeurs collectives aboutit invariablement à la perversion de l’ordre sociétal est une leçon d’histoire nécessaire aujourd’hui. Signe des temps, les hausses de 1984 sont en vente. L’on s’interroge alors : qu’est-ce qui avait inspiré autant d’acuité de perception en George Orwell – et Aldous Huxley (qui était le professeur de français d’Orwell), mais également Philip K. Dick, Norman Mailer, Gore Vidal et jusqu’à Chris Hedges qui aujourd’hui parle courageusement d’« impératif moral de rébellion » ? Comment Orwell avait-il pu voir avec autant de prescience, si tôt après la seconde guerre mondiale, alors que le mode dominant était à l’optimisme « We Can Do It » et « Trente Glorieuses », qu’une telle obscurité sociétale était possible ? Simplement peut-être une mise en relation de ce lacis d’embûches qu’est le creuset de l’indifférence et de ces deux permanents menteurs, cruauté et couardise.


Photo : Scène de cauchemar conçue par Salvador Dali, Spellbound, Alfred Hitchcock © Seltznick International, 1945

The American Sisi Moment

Authoritarianism loves company. Which is a paradox, since arbitrariness seldom rhymes with sharing. The type of company in this case is, however, of the mimetic kind. Among the many facets of contemporary sociopolitical dystrophies in the United States which the election of Donald Trump revealed, one of the most arresting is the reverse effect that authoritarianism beyond the United States has had on that country’s political atmosphere. It used to be that Washington would grandstand and lecture Arab, African, Asian, and Latin American autocrats on their violations of human rights and democracy. The Annual Country Report on Human Rights Practices released yearly by the Department of State (since 1974) was the embodiment of that policy – with its methodological limitations, inconsistent research, and political underpinnings. However nominally, the positioning was there nonetheless.

In the years after 9/11, such posture was de-emphasized in the name of the fight against terrorism. As events spiraled out of control first in Iraq after 2003 and then in Syria after 2011 notably, Southern autocrats started realizing the sway they could leverage against their terrorism-obsessed Western counterparts merely by proclaiming that they were “combating terrorists”. Facing a political rebellion? Paint it as “terrorist campaign”. Enjoy international support. Replay the scene. The counter-productive Western blind complicity that came with such Faustian bargain has now been superseded by an innovative form of reverse corruption with Southern dictators passively fueling authoritarianism in the North. No longer elliptical and merely justificatory about the requirements of a challenging security context, the new dynamic displayed by the southern authoritarian state is at once insidious and insinuating. It is about a double realization of newfound power over the metropolis, whose exemplarity (if indeed it was ever there) is now limited and influence is curtailed.

“Those who win, in whatever mode they win, never receive shame from it”, wrote Niccoló Machiavelli in his Florentine Histories, stressing that those victors should “have no business to think about conscience”. The time-honored winner-take-all nature of the American system has vividly illustrated this in the wake of Donald Trump’s presidential election but just as well the upstream enthusiasm about his candidacy by the likes of Vladimir Putin, Bashar Al Assad, Ali Khamenei, Abdelfattah al Sisi, Recep Tayyip Erdoğan, Rodrigo Duterte, Victor Orban, and Marine Le Pen has given new meaning to that realpolitik aphorism by pointing out the back-and-forth of authoritarian influence orchestrated on a fugue mode.

Specifically, three consequences have emerged in this evolving context. First, in some sectors and at least in terms of rhetoric, the space between democracies and autocracies has shrunk demonstrably. Exhibit A: a presidential candidate inviting his supporters to use violence against their political opponents has been hailed by a serving president admitting to personally killing criminal suspects. In the name of security, violence has been visited on the citizenry from Rio to Davao. Secondly, the struggle for democracy, notably in the Middle East, has been presented as generating instability and therefore not really desirable, and this misleading narrative is increasingly registering with Cairo liberals and Paris ones alike – united in their fight against “terror” while turning a blind eye on the very human rights violations they once battled or denounced. As Brian Klaas remarked in The Guardian in November, “With Trump in the Oval Office, ordinary citizens living under despotism will find their already weak voices muted, their plight ignored”. Finally, and arguably more importantly, the ongoing normalization of authoritarianism globally in the name of a rationalizing of ‘strong and decisive leadership’ is in fact an inherent component of international instability. Security landscape analyses listing terrorism, migration, armed conflicts, and other familiar sources of such chaos must be updated to include the consequences of the routinization and expansion of authoritarianism circa 2017.


Photo: Dirk Bogarde and James Fox in The Servant by Joseph Losey, 1964.

Les Cinq Leçons de Mossoul

Après deux ans et demi d’occupation et quatre annonces officielles de tentative de reprise (en août, octobre et décembre 2014 ainsi qu’en décembre 2015), la seconde plus grande ville d’Irak, Mossoul, fait l’objet, depuis le 17 octobre (le premier ministre Haidar al Abadi a annoncé le déclenchement de l’offensive dans un tweet à 6h01), d’une opération de large envergure menée par l’armée irakienne et une coalition internationale afin de déloger l’État Islamique de cette ville et ses alentours. Analystes, politiques et médias se relayent localement, régionalement et internationalement pour donner voix et chorus à un récit désormais trop familier (de Tora Bora à Mossoul en passant par Fallouja, Syrte, Palmyre et Ramadi), selon lequel cette victoire à venir mettra fin au groupe terroriste et la question de sa violence sera réglée. Loin s’en faudra. Au-delà de l’emballement de ces impatients et réductionnistes récits de clôture, l’affaire Mossoul nous livre en réalité déjà cinq grands enseignements.

1. La reprise de Mossoul sera pour la coalition anti-EI une victoire tactique qui masque une défaite stratégique. L’État Islamique est un acteur particulièrement puissant qui, au cours des trois dernières années, a démontré sa forte capacité militaire comme il a pu entrer en compétition avec Al Qaida et lui soustraire en moins d’un an (2013-2014) le leadership du militantisme islamiste radical international. On ne saurait donc diminuer l’importance de cette entité. Pour autant, on ne saurait tout autant l’exagérer. Sa prise de Mossoul le 11 juin 2014 et le fait qu’il ait pu garder le contrôle de ce grand centre urbain durant vingt-huit long mois sont le cœur de cette question. Elle démontre l’incapacité initiale des forces irakiennes et de la coalition anti-EI à faire face à une menace, certes capable, mais, au final, constituant un simple groupe armé de quelques milliers d’homme cerné dans un théâtre contigu et borné, à l’ouest, par une seconde coalition que le groupe combat en Syrie et au nord par l’armée turque. Le rapport des forces est le suivant : un groupe armé de cinq mille hommes contre une coalition de cinquante mille hommes comprenant les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France, l’armée irakienne, les milices spéciales irakiennes formées pour la lutte contre l’EI, les conseillers militaires iraniens et les Peshmergas kurdes.

2. L’État Islamique accusera le coup et se redéploiera ailleurs. La perte de la ville par le groupe est un fait acquis. Le groupe livrera une bataille féroce mais il ne pourra opérationnellement tenir le coup contre la magnitude de la coalition assemblée. Aussi, la phase à venir de l’après-Mossoul sera particulièrement importante dans l’évolution à long terme du groupe. La territorialisation avait été un changement de paradigme que le groupe avait introduit en s’éloignant de la doctrine d’Oussama Ben Laden qui donnait la primauté à la projection transnationale (« de l’ennemi proche à l’ennemi lointain » avait été le concept introduit par Al Qaida dans les années 1990). Dans une logique de construction d’État, et s’il a agi au-delà de l’Irak (en s’installant en Syrie, notamment) et a frappé sur plusieurs continents, l’État Islamique avait développé un narratif d’étatisation conséquent qu’il devra désormais amender, ou, a tout le moins, adapter. Face à la perte de terrain en Irak, et s’il venait à rester dans cette perspective, l’EI a deux options immédiates : un recentrage sur son autre « capitale », Raqqa, en Syrie, d’une part, et l’augmentation de son implication en Afrique du Nord, d’autre part ; notamment en Libye et, potentiellement, au Sinaï.

3. Le leadership de l’État Islamique est absent. S’il n’y a pas dissonance dans les messages qui se succèdent à un rythme hebdomadaire, le leadership de l’EI accuse un silence qui désormais interroge. Ceci à moins à voir avec la disparation de son porte-parole ou le fait que quelques hauts cadres ont été tués ces derniers mois, qu’avec l’absence de message du leader du groupe, Abou Bakr al Bagdadi depuis le 4 juillet 2014. Mis à part trois messages audio en août 2014 (second message de victoire à Mossoul), et en mars (commentaire sur les ralliements de groupe à travers le monde, dont Boko Haram) et décembre 2015 (message à propos de la bataille de Ramadi), Al Bagdadi n’a pas communiqué de façon claire et explicite et visible sur une vidéo de qualité telle que celle de la Grande Mosquée de Mossoul depuis juillet 2014. Cette absence, explicable par les précautions sécuritaires, est néanmoins étonnante à ce stade alors que plusieurs épisodes importants (Ramadi, Paris et Bruxelles notamment) se sont succédé et « son » Mossoul est aujourd’hui assiégé.

4. L’invasion de l’Irak en 2003 a créé un chaos dont les conséquences se jouent encore. Il est désormais communément admis – et on l’enseignera bientôt comme cas d’école d’erreur stratégique ou d’hubris impérial – que l’invasion de l’Irak par les États-Unis et la Grande-Bretagne en mars 2003 a jeté une nation irakienne, déjà exsangue après douze années d’embargo économique et de deux guerres du Golfe, dans les affres d’une anomie sociétale sans précédent dans l’histoire pourtant fort violente de ce pays. Treize ans après le « mission accomplie » de George W. Bush, voilà qu’une coalition internationale combat de façon épique un groupe armé qui tient la seconde ville irakienne depuis plus de deux ans. Comment l’Irak peut-elle se défaire de ce fardeau ? Avec un leadership inapte qui a rejoué l’autoritarisme de Saddam Hussein avec Nouri al Maliki ou en jouant la carte téléchargée de Washington du tout-militaire et du tout-sécuritaire punitif, le pays reste bloqué dans un cercle vicieux de représailles intercommunautaires qui sont précisément parmi les raisons de la montée en puissance de l’EI. L’implosion de l’Irak se joue encore, tantôt au ralenti tantôt en accéléré, et l’on peut croire que l’épisode Mossoul, même avec un EI défait, sera simplement un nouveau chapitre dans cette tragédie moderne.

5. Le terrorisme ne peut être vaincu militairement. On pourra lui « déclarer la guerre », promettre de « l’éradiquer » ou établir une liste de ses leaders a prendre « morts ou vifs », le terrorisme est un problème politique et y faire face nécessite un portfolio plus ample que la seul réponse militaire. Aussi, le lendemain de Mossoul remettra cette vérité et ce défi sur la table si l’on veut éviter d’avoir à reprendre la ville (comme ce fut le cas pour Fallouja) une seconde fois.


Photo : Frontline, “Confronting ISIS” © PBS, 2016

The Ubiquitous Absence of 9/11

What is left of September 11? Nothing and everything. Fifteen years ago, literally overnight, the world entered a new era. In one of those rare moments in history where the observer can subsequently clearly see a ‘before’ and an ‘after’, the global context of all things – social, political, cultural, and geostrategic – was profoundly altered. Few aspects of our lives, if any at all, as well as the way we relate to each other, remained unaffected by the attacks on the United States and their multifaceted aftermath. The inception of unceasing global wars, the reinvigoration of armed groups of all hues, the launching of all-encompassing international security policies, the overhaul of entire bureaucracies now expanding their tentacles into all societal fields, and increased antipathy between cultural and religious communities – all of this, and much more, came to pass in rapid succession objectively defining the parameters of the new reality of the early twenty-first century.

Is there, we could nonetheless ask, overemphasis of the so-called ‘impact of 9/11’ talk? Have we not exaggerated the importance of a single terrorist incident (whatever its magnitude) when such attacks had long taken place earlier everywhere and have continued since with widespread lethality and tragedy? In fairness, no. However easy overstatement is these days and particularly so as it relates to terrorism, there is objectively no overstating the indelible imprint that the events of the autumn of 2001 left on the world. Quantitatively, the mightiest country in the world (at a time, too, when that nation was at the height of its post-Cold War unipolar moment) was attacked at the heart of its economic and defense infrastructure, by what was then the strongest armed group and in what represented the largest mass casualty terrorist operation in contemporary history. Qualitatively, 9/11 led to a series of changes that impacted not merely the United States but the larger world. Other events changed the life of a nation. Earlier, series of events within a larger tract of time (colonialism, industrialization, world wars…) transformed regions gradually. Seldom, however, did a single, (two-hour) event lead so rapidly to visible changes in the furthest recesses of the world.

And yet, today, fifteen years later, ‘9/11’ seems most paradoxically a fainted memory, and reference to it, except during its anniversary, has markedly decreased in politics, social debate, education, and across the arts. A new generation – the ‘9/11 generation’ we could term it, as it were – is growing up with but a notional understanding of what the events were about, what reality preceded them, and what environment came after. The event maintains maximal gravitas, even sacralization, but one that is nonetheless couched in a measure of vagueness. The distinct feeling that ‘the world is changed’ vividly felt in that Lord-of-the-Rings-ominous-opening-lines mode spoken by Galadriel has dissipated; 9/11 is absent and yet so present in that most uneasy of ways. The shell-shocked, weary-eyed numbed-out New Yorker – “Was it the fire downtown?” sang Steely Dan later on in their poetic post-9/11 inquiry as to what happened to the insouciant Mona they knew and who was now shutting herself down hovering above Manhattan in her high-rise apartment – have processed this and moved on. The routinization of 9/11 partakes, however, of a wider experience than purely the American one.

If 9/11 seems absent, it is in reality because it is so centrally present in the new world we inhabit and which it has come to define with such authority. Its ubiquity is systemic and thus invisible. We see it in everything around us but three dimensions dominate. Firstly, once merely a feature of international security, terrorism now occupies a central place in global affairs. The issue itself comes readily and naturally to most citizens around the world as amongst the key issues they are occupied and preoccupied with. As such, however, the discussion on terrorism has lost something essential by virtue of being boxed in contours that demarcate it solely on the basis of political considerations, security concerns, and intellectual taboos. Secondly, as a result of such elevation, international affairs have been increasingly accommodating a de facto militarization that has importantly sidelined diplomacy. Reference to the ‘Global War on Terror’ might have diminished but that disposition remains in full swing, from Washington to Islamabad by way of Brussels and Ankara – a phasing out that betrays a redundancy and an acceptance of that ‘war’ more than anything else. Finally, the ghost of 9/11 is present daily as the changes it introduced are carried forward by way of a redefined relationship between citizen and state. Invocation of the ‘T’ word, identification of the threat of radical Islamism, and declamatory statements on the urgency of any related measure suffice nowadays to demand compliance from a citizenry (driving Humvees and playing with private drones), that gradually forgets that it is the ultimate seat of such decisions. The irony of mythologized memory, however, is that neither the forgetting nor its sacralization necessarily settle the original issues.


Illustration: “Soaring Spirit” by John Mavroudis and Owen Smith © The New Yorker Magazine, September 11, 2006.

Pax Trumpica

Lorsque Donald Trump sera élu à la présidence des États-Unis, tard dans la nuit du 8 au 9 novembre 2016, l’Amérique entrera dans une phase inédite de son histoire mais également de sa politique étrangère à l’égard du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Au-delà du repositionnement post-printemps arabe toujours en cours et du « retrait » stratégique poursuivi à l’égard de la région par l’administration Obama au cours de ses deux mandats, la conception même du rôle de l’hégémonie américaine sur cette aire – un contrôle grandissant depuis les années 1960 – va être reformulée et passera par des chemins peu empruntés pour l’heure, notamment le suivisme (de la Russie), la diminution du soutien aux monarchies du Golfe (dans la  lignée de l’anti-islam) et l’acceptation sans équivoque de l’autoritarisme (au nom de la sécurité du homeland).

Au-delà des questions du Moyen-Orient, l’arrivée de M. Trump à la tête de la première puissance mondiale sera elle-même un moment-vérité à maints égards. Facilitée par la mauvaise candidature de Hillary Clinton, cette victoire, désormais annoncée au lendemain du séisme Brexit et de l’été du terrorisme, consacrera, pêle-mêle, la déchéance du débat politique et du système politique aux États-Unis, la puissance de l’infotainment (l’information spectacle), la fin du Parti républicain tel qu’il a existé historiquement, la profonde désunion du Parti des démocrates, l’appel sans fin du populisme, l’inconséquence des faits face à l’illusion du storytelling, la réalité de la télé-réalité, l’avènement des USA Orange Mécanique, le retour des tensions raciales circa 1966-1974 et les illusions auto-produites des « majorités silencieuses » Nixoniennes se cherchant, encore et toujours, des solutions les scindant d’autres pans de leur société.

Pour rappel, le candidat Trump – qui a reçu le soutien de Kim Jong-Un, de Vladimir Putin et du leader du Ku Klux Klan, mais pas celui de la sœur d’Anne Frank qui considère, pour sa part, qu’il « agit comme un autre Hitler » – a, notamment, déclaré qu’il voudrait corriger physiquement certains membres du parti démocrate, qu’il était prêt à payer les frais d’avocats de ceux de ses soutiens qui en feraient de même à l’égard de ses critiques, qu’il aimait l’idée de la méthode de torture dite water-boarding, que les Conventions de Genève était un problème et devraient être changées, qu’il envahirait certains pays du Moyen-Orient pour s’emparer de leur pétrole, que les injections lors de la peine de mort étaient trop confortables, qu’il aurait peut-être soutenu les camps d’internements des japonais-américains lors de la Seconde Guerre Mondiale, que les immigrants mexicains sont des violeurs et des criminels et que les Musulmans devraient être interdits de séjour aux États-Unis (une proposition soutenue par 75% de l’électorat républicain selon un sondage CBS News).

L’historien de l’empire américain (et cousin de Jacqueline Kennedy), Gore Vidal, avait pour habitude de dire que les États-Unis n’étaient pas « un pays sérieux ». Les conséquences mondiales de leurs actes, notamment à l’occasion de cette campagne électorale présidentielle de 2016, ne permettent désormais plus de balayer si aisément une telle irresponsabilité. De même, le chroniqueur de la démocratie américaine, Alexis de Tocqueville, a écrit que le grand privilège des Américains était de pouvoir « faire des fautes réparables ». La jeunesse relative du pays permet encore de le croire, mais l’élection de Donald Trump le sera difficilement. C’est donc chez l’acuité de l’écrivain Norman Mailer, peintre des bas-fonds du malaise sociétal américain, que l’on trouvera, dans un discours devant le Los Angeles Institute for the Humanities en 2003, la bande-annonce de ce qui se dessine aujourd’hui : les États-Unis sont en en passe de devenir une « méga-république bananière » dans laquelle l’armée et la police prennent de plus en plus de place, annonçant une montée du proto-fascisme, prophétisait-t-il. Six ans plus tard, Chris Hedges souligna dans son ouvrage Empire of Illusion – The End of Literacy and the Triumph of Spectacle (Prix Pulitzer) que dans ce pays qui a « de moins en moins de cohésion, gagner c’est tout ce qui compte et la moralité est inconséquente. Nos dieux sont les célébrités ».

Ultimement, le principal impact de la présidence Trump – célébrité parmi les célébrités et dont le maître-mot est « gagner ! » – sera donc assurément sur le type de société qui en émergera aux États-Unis. Pour autant, l’autoritarisme grandissant dans ce pays fera florès, et il fera en particulier au Moyen-Orient. Que peut-on, dès lors, escompter de la Pax Trumpica à venir dans cette région ? Principalement deux choses sur le court terme : un règlement de la question syrienne au profit du président Bachar al Assad et le soutien à l’autoritarisme au nom de la lutte contre la démocratie (à Bagdad, au Caire, à Ankara et ailleurs). Au-delà, les répercussions de ceci viendront, aux États-Unis comme au Moyen-Orient, tester le management du nouveau président américain.


Photo : Michael Anderson, 1984 © Columbia Pictures, 1956

 

 

St.Germainising ISIS

In France, where you can no longer totally be ‘a free man’ (the country is under open-ended state of emergency since November 2015), contrary to what Joni Mitchell nonchalantly sang long ago –although you can still (nervously) ‘kiss on main street’, as the late folk poetess had also vocalized – the contemporary transnationalization of political violence is, according to local media, summed-up in the straightforward opposition between two local intellectual schools of thought. That will conveniently do it. In this corner, an argument about ‘the Islamization of radicalism’, and, on the other side, an alternative view on ‘the radicalization of Islam’. Pick your favorite (or disliked), fit the facts (or rationalize them), draft a policy (ever so quickly), and move on to relate any new development (however dissonant) to it.

Leave it indeed to Parisians and their time-honored tradition in that regard to turn a distant, complex, and international set of questions, with all manners of ramifications, into a Balzacesque affair featuring posture. Faced with an increase of attacks on their soil in 2015, French state and society have thus massively invested the question of the current transnational violence pursued in recent years by both armed groups such as Al Qaeda or the Islamic State and individual operators such as Anders Breivik or the Tsarnaev brothers.  Having dutifully ticked the twin, self-serving and eminently misleading boxes of ‘they attack us because of who we are’ and ‘we will not cave in in the face of totalitarian ideologies’, the discussion moved on to try to identify an explanation that could be built into some sort of consensus. In post-9/11 United States, that was ruthlessly dealt with immediately by moving everything and everyone into ‘Global War on Terror’ territory. Such efficiency is not Gallic, and debate and strikes must here necessarily ensue.

Dichotomization, simplicity, and staging

Beyond its media-fueled theatrics, the current Islamization of radicalism vs. the radicalization of Islam fracas is revealing three key dystrophies of our era: the dichotomization of all things, the search for a single response in the face of complexity, and the constant and sterile staging of thought. From CNN’s 1990s Crossfire to RT’s Crosstalk in the 2010s, by way of Al Jazeera’s Al Itijah al Mu’akiss in the 2000s, reductionism of current affairs to essentialized viewpoints has become a most problematic trademark of our times. As a result of such socialization-in-the-making, both policy-makers and students increasingly approach international affairs with an impatience for history and multilayered sequences. Instead, they readily search ‘quick fixes’, ‘overarching concepts’, ‘lead factors’, ‘so-what’s-the-answers’, and ‘bottom lines’.

Shortcuts of this type can hardly provide helpful – much less valid – responses to the arresting mutation of violence in the late twentieth/early twenty-first century. Islamization of radicalism or radicalization of Islam? Would that it were so. What is engulfing France is much more complex and in fact underwritten by at least the following: the unsettled colonial history of France catching up with it, the evolving nature of post-colonialism itself, the legacy of Al Qaeda’s global martiality, the post-modernity of ISIS, the nascent hybridity of ‘AQISIS’ patterns, France’s military interventionism, its economic crisis, and its poor political leadership. Religion into violence or violence into religion? Really? To understand 9/11, the fall of Mosul, or the Kouachi Brothers? Not so much, nothing new, and at best providing only partial answers.

More importantly, the construction of this false debate is also characterized by the active disappearance of the global south intellectual on a set of issues that are eminently arresting for him or her. An astute New Yorker-Londoner observer of the Middle East recently asked me whether the thinkers associated with these different schools had, in that regard, a responsibility in bringing the debate to this cusp and closing the space in such a way. Certainly, the interrogation is valid and intellectual hegemony (as opposed to gamesmanship) too often finds its way in this scene. Ultimately, however, it is not the individuals themselves but the representation of their ideas by lazy media and political actors that is problematic.

Finally, truth be told, self-centeredness is not exclusive to the French. A recent Frontline documentary rehearsed extensively the familiar ‘we created ISIS’ line – used in the United States by academia, media, and policy-making  to circumvent proper analysis of the self-sustaining agency behind the groups (see earlier, ‘we created Al Qaeda’). And similarly, the countries of the Middle East bask, for their part, in the bliss of ignoring the deeper drivers of the mess in their midst. A chaos they so complacently accompanied fatalistically and whose magical conceptualizing they can now also import, at their intellectual peril.


Illustration: The Prestige, 2006 © Deviant Art, WillaTree 7.

De Sykes-Picot 1916 à Kerry-Lavrov 2016

Il y a exactement cent ans, le mardi 16 mai 1916, les ministres des affaires étrangères de la Grande-Bretagne et de la France, Mark Sykes et François-George Picot, signaient un accord secret par lequel ils se partageaient, au nom de leurs pays, des zones d’influence respectives dans la grande aire Levantine du Moyen-Orient, de la Palestine à l’Irak en passant par la Syrie et la Transjordanie. Un siècle plus tard, les ministres des affaires étrangères des États-Unis et de la Russie, John Kerry et Sergey Lavrov, sont en négociations, semi-privées, semi-publiques, afin de s’entendre sur l’avenir d’une partie de cette même zone moyen-orientale. Que s’est-il – ou ne s’est-il pas – passé durant cet intervalle ? Comment expliquer une telle continuité dans la présence de ce tropisme d’interférence externe si conséquent dans le devenir du Moyen-Orient et dans les relations entre celui-ci et les acteurs internationaux ?

Lorsque la crise syrienne en cours commence à dégénérer en guerre civile aux répercussions de plus en plus régionalisées, à partir de l’automne 2011, les analyses se multiplient pointant du doigt la nature bancale de l’architecture mise en place au début du vingtième siècle au Moyen-Orient et un débat est engagé sur « la fin de Sykes-Picot ». Certains voient celle-ci comme consommée, d’autres croient en la pérennité de cette construction. Au-delà des différentes lectures, le débat en soi est révélateur du substrat de l’accord Sykes-Picot, à savoir que la perception ambiante (souvent partagée au sein des élites moyen-orientales elles-mêmes) veut que cette question serait un indicateur de l’échec de la région et l’incapacité de celle-ci à bâtir une structure étatique viable. En d’autres termes, si « Sykes-Picot » s’essouffle ou montre ses limites, c’est que les états de la région n’ont pas su l’utiliser comme tremplin de state-building. Et si, au contraire, il résiste aux assauts des crises actuelles, c’est que finalement, sa vision était justifiée. Dans les deux cas, la capacité du local à s’auto-définir est secondaire et l’essentiel – le dessein externe – est rationalisé.

Miroir temporel

Nul besoin de s’appesantir sur les échecs de l’État arabe postcolonial. Ils ne sont que trop connus. La réalité, ici, est ailleurs et concerne – sans réelle surprise – les producteurs de cette architecture qui en sont toujours prisonniers. La frappante symétrie entre l’activité diplomatico-militaro-géostratégique des puissances internationales de l’époque (la Grande-Bretagne et la France) et celles d’aujourd’hui (les États-Unis et la Russie) est un vecteur sur lequel on ne saurait se tromper. Aussi, les leçons de « Sykes-Picot », et elles sont légion, sont à chercher au-delà de cette familière impuissance des états de la région. Tant décriée, la continuité de ce Moyen-Orient « immuable » et « réfractaire au changement » ne serait-elle, en effet, pas tout autant, si ce n’est plus, celle de ses « partenaires » extérieurs invariablement déclamant le besoin de changement dans la région mais œuvrant activement à sa paralysie ? Seule une continuité du regard orientaliste sur un « proche- » ou « moyen-» Orient qui évacuerait trop facilement les conséquences structurelles de l’action fondatrice de 1916 et l’acuité de cette matrice pourrait faire croire à son obsolescence en 2016.

Au moins trois raisons révèlent la présence d’un miroir temporel peu déformant. Premièrement, en 1916 comme en 2016, des puissances externes s’insèrent militairement dans la région afin de décider de sa configuration. Cette immixtion est faite nominalement en vertu de principes (l’encadrement en vue de l’indépendance hier, la stabilité et la sécurité aujourd’hui), mais en pratique elle procède de l’auto-attribution de zones d’intérêts et cette esbroufe corrompt la mise en place d’un véritable processus de définition locale de la compétition légitime autour de l’État. Deuxièmement, aux deux extrémités, l’on retrouve la complicité entre élites régionales s’accaparant encore et toujours un pouvoir qu’elles ne sauraient partager et chancelleries occidentales évaluant et réévaluant les mathématiques de telle alliance face aux bienfaits de telle autre. Le Prince Faysal d’Arabie (qui mourra à Berne), souverain à Damas ou à Bagdad ? La Syrie avec ou sans Bachar al Assad ? Enfin, invariablement, les décideurs externes s’avèrent des apprentis sorciers qui, les yeux rivés sur les questions politiciennes de la métropole, lisent toujours mal et vite les dynamiques en place dans les périphéries, multiplient nonchalamment les promesses contradictoires (en amont de l’accord de 1916, il y avait en octobre 1914 la correspondance entre le Chérif Hussein et le Haut-Commissaire Mac Mahon, et en aval la déclaration Balfour en novembre 2017)  et les professions de foi vœux pieux (la ligne rouge du président Obama en août 2012), perdant rapidement pied face à la mutante complexité de ce qui se joue sur le terrain.

Certes, on ne saurait surestimer le legs de l’accord scellé entre la Grande-Bretagne et la France il y a cent ans. Le monde a changé. Le contexte colonial formel a disparu. Les Nations-Unies sont entrées en jeu (la Société des Nations fera néanmoins écho à l’accord de 1916 dans son système des Mandats instauré dès juin 1919) et des puissances régionales sont apparues. Mais on peut également croire que ce ne sont là, fondamentalement, que des  volets, registres et canons supplémentaires qui ne changent que peu de choses à cette répétitive partition et à sa monotone langueur.


Photo : The Strange Case of Mr. Pelham, CBS, 1955

The meaning of #stopislam

“To sin by silence, when we should protest, makes cowards of men” wrote Ella Wheeler Wilcox in her poem ‘Protest’ (not US President Abraham Lincoln as President Dwight Eisenhower credited him erroneously in a speech in 1950). Moral cowardice is back in our midst – did it ever go away? – and once again it is enabling societal drift into institutional racism, and in this case deeper society-wide cultural tensions between the West and Islam. Close to fifteen years after that epoch-defining 9/11 moment, there has objectively been little progress in addressing the issues that led to that situation. Introspection painted as excuse and kept at bay, every step of the way we have witnessed a descent into ever more intolerant, radical, and violent responses to… intolerance, radicalism, and violence. Every new situation – from the invasion of Iraq in March 2003 to the attacks in Brussels in March 2016 – fed the next step in a spiraling ladder of hate and ignorance.

The complex political underpinnings of the consequences of Western military interventionism in Muslim countries interwoven with the rise of a new generation of armed groups in those lands bent on attacking the West on its soil and the conflictuality born out of such historical interface have been cast aside. Instead, responses focused on identity have been privileged, and the link (il)logically made to the larger populations on both sides. As a result, the goalpost of the unacceptable vis-à-vis the other, now guilty by association, has been regularly pushed back.

Déjà vu

The cartoons crisis in 2006 and the 2013 one following the online release of an anti-Islamic film were harbingers of this evolution, at the end of which a milestone of sorts was reached when a lead presidential candidate in the United States announced in December 2015 his plans to ban the 1.6 billion Muslims from entering his country should he be elected, and had, the next month, a Muslim woman silently protesting ejected from a political rally – under thunderous applause and cheer, a quickly forgotten scene reminiscent of Orwellian imagery. Surely, “it can’t happen here” surmised Sinclair Lewis in his 1935 novel whose cautionary tale on authoritarianism may well come to pass as a self-fulfilling prophecy. Similarly, in June 2013, a New York Times editorial entitled “Déjà vu” discussed the political void in France (read Europe now) being familiarly filled by anger and frustration, as it did seventy years ago, noting that “darker forces are also stirring”.

The unexamined mainstay of such latter-day dystrophy is fundamentally that the democratization of the current hatred against Islam is the by-product of leaderships that have flirted with racism pronouncements and intellectuals that have rationalized their bias. In providing the politico-cultural framework to the unsayable and the undoable, fearmongering politicians (separating Christian migrants from Muslim ones, as did a Hungarian mayor), intellectuals (inviting people to not be afraid to be considered Islamophobe, as did a French historian), and journalists (excusing the barring of Muslim family bound to Disneyland from boarding a plane in the UK, as did a CNN financial news anchor) have demonstrably helped fuel this normalization of discrimination which continues to worsen palpably.

Skyrocketing of Islamophobia

A veiled Muslim woman pushed in front of an incoming train at Piccadilly Circus in November 2015; another one beaten up by a man at a crossroads at Willbroek, Belgium in March 2016, who was then joined by three other men who stepped out of their cars not to stop him but to further attack the woman while one of them made the Nazi salute; a Muslim family kicked off a flight in Chicago for asking for an extra seatbelt for their infant;  the plethora of increasing racial and religious profiling episodes against Arabs and Muslims has been playing out revealingly. A 582-page report released on March 24, 2016 by the Foundation for Political, Economic, and Social Research (SETA) documents the spectacular surge of Islamophobic activities in 25 European Union countries.

It is then no wonder that hours after the March 2016 Brussels terrorist attacks, a #stopislam hashtag started trending. Vigilantism à la Pegida (Patriotic Europeans against the Islamization of Europe) invariably dresses itself as self-justifying, we-have-had-it reaction when in fact it provokes the very trouble it seeks to remove by establishing false associations. That we have by now reached the level of the materialization of a movement calling for the ending of a religion (e.g., #stopchristianity, #stopjudaism) should give us pause as a sign of the intolerance and irrationality of our times.

The skyrocketing of Islamophobia is not, however, merely scapegoating in the face of the 2008 financial crisis, the ill-advised incessant military adventurism abroad and its boomerang effects, or the fears of migration phenomena. There is something else playing out here, both old and new. The contemporary patsyfication of the Muslim speaks to a deeper phenomenon, one that is at once directly echoing Europe’s totalitarian episodes of the 1930s and the newfound contradictory pronouncements against parts of its by-now-mixed population reduced to their identity.  In her 1919 poem, Wilcox decried “the lawlessness of wealth-protecting laws” that enable the perpetuation of injustice, ignorance, and lust. The tolerance of intolerance is precisely a lawlessness that invariably proceeds against the background of societal acceptance of it – and here ignorance is hardly bliss.


Photo: The Great Dictator, United Artists, 1940

Les Ides du mars levantin

Lorsqu’en octobre 1970, le général Hafez al Assad prend le pouvoir en Syrie à la faveur d’un coup de force, culminant une séquence de crises internes (conflit avec l’autre homme fort du parti Baas, Abdelkarim al Joundi ; purges au sein de l’armée) et régionales (défaite de 1967, crise de Septembre Noir), la Syrie scelle un « moment-histoire » qui établit une jonction conséquente entre l’instabilité de décennies précédentes marquées par une interminable succession de crises et un avenir sous le sceau d’un autoritarisme qui ira toujours grandissant jusqu’au printemps arabe de 2011. Un siècle durant, le bilad al chaam a été en quête d’une normalité politique qui demeure, aujourd’hui encore, évanescente. C’est à l’aune de cette frustration sociétale, composée par les aléas d’une histoire complexe où le local et l’externe s’enchevêtrent en permanence et rejouée à chaque nouvelle possibilité de changement, qu’il faut dire et lire le vernis craquelé de la question syrienne contemporaine.

Matrice de la convoitise

L’échec des réformes du Sultan Abdülhamid II, l’expérience avortée des Jeunes Turcs, l’entrée en guerre aux côtés de l’Allemagne et la révolte arabe en Arabie accélèrent une chute de la Sublime Porte qui aurait dû profiter avant tout aux provinces syriennes voisines de l’empire. Or, derechef, les Vilayet de Damas, Alep et Tripoli sont plongées dans la géopolitique d’une vallée de l’Euphrate convoitée par les puissances britanniques et françaises – les ministres des affaires étrangères français et britannique, François Georges-Picot et Mark Sykes, en présence de leur homologue russe, Sergei Dmitrievich Sazonov, installent secrètement la matrice de ceci en mai 1916, préfigurant les dynamiques de « Plan B » et autres scénarios de partitions débattues cent ans plus tard – et ce premier Levant moderne tombe ainsi sous le coup d’un mandat qui n’est, réellement, que le passage de bâton d’un empire l’autre. La lutte pour la Syrie (the struggle for Syria), comme l’a nommée Patrick Seale, suivra jusqu’au milieu du vingtième siècle dominée en apparence par les enjeux externes mais en réalité déterminée toujours plus fondamentalement par les ressentiments sourds des communautés et des confessionnalismes montées et se montant les unes contre les autres jusqu’au paroxysme des années 2010.

La revanche des Alaouites – par le biais d’une armée-ascenseur social de pouvoir que le mandataire français leur ouvre dans une logique divide et impera – sur leur servitude précédente dominera cette séquence comme elle constituera le socle du pouvoir de Hafez al Assad. Les trente ans de règne d’Assad seront les glorieuses de l’autoritarisme dans sa superbe : narratif patriotique, élimination des rivaux, parti-état, état-moukhabarat, armée au service du régime, culte de la personnalité, népotisme et clientélisme, instrumentalisation des conflits régionaux, massacre d’opposants (vingt mille islamistes à Hama en février 1982) et stérilité d’un acumen politique au service de la pérennité du régime et non de la construction de l’État. À sa mort, son fils, Bachar, remplaçant au pied levé l’ainé tué dans un accident, hérite un système politique sclérosé niant tout questionnement sociétal. L’über-sécuritaire international de l’après-11 Septembre permet au dauphin – complaisamment présenté par les médias occidentaux comme un jeune modernisateur – un inespéré redéploiement du néo-autoritarisme, dix ans durant.

État contre société, realpolitik contre éthique

Ce même autoritarisme qui, au-delà du Levant, se jouait aussi en Afrique du Nord fit alors face à son impasse à l’hiver 2011. Le tsunami des révoltes en Tunisie, en Égypte et en Libye arriva en Syrie, il y a cinq ans, aux ides d’un mois mars qui ouvrit le cycle des divisions actuelles. Mars 2011-mars 2016 : 470.000 syriens morts, 4.8 millions de réfugiés, 6.6 millions de déplacés internes, chute de l’espérance de vie de 70 ans à 56 ans, 255 milliards de dollars de coût de guerre, un millier de groupes armés différents pour un total de quelque 200.000 combattants, trois envoyés spéciaux successifs des Nations-Unies et 7 initiatives internationales différentes (Ligue Arabe, Kofi Annan, Geneva I-III, Vienne et les quatre Commissions). Cette demi-décennie dont la Syrie ne se relèvera pas aisément, si tant est qu’elle demeurera « Syrie », aura vu la succession de trois phases chacune tout aussi importante.

Premier acte : entre mars et juin 2011, suite aux exactions des milices shabiha (fantômes) du régime, le soulèvement national pacifique se militarise et une « Armée libre syrienne » (ALS) est formée, composée de déserteurs et de soldats de fortune. Après avoir mis le gouvernement sur la défensive – le régime essuie des attaques de par le pays et perd une partie des faubourgs de la capitale Damas – l’opposition initiale, doublée d’une diaspora organisée politiquement et désorganisée dans un congrès général, perd le momentum au profit des radicaux islamistes armées ; divers groupes mêlant l’antenne syrienne d’Al Qaida, Jabhat al Nosra, aux ex-opposants islamistes et jusqu’au groupe irakien, l’État islamique en Irak qui ajoute un « et en Syrie » à son nom et son ambition. Deuxième acte : à la faveur de l’entrée en scène à ses côtés du groupe armé libanais, Hezbollah, notamment lors de la bataille d’Al Qusayr en mai 2013, le régime d’Assad reprend progressivement la main pour établir un équilibre des forces qui perdurera dans un statu-quo militaire en 2014-2015. Troisième acte : en septembre 2015, une Russie autant motivée par sa compétition retrouvée avec les États-Unis que par son soutien à Assad, prend le pari risqué (il lui en coûtera 224 morts le mois suivant dans un attentat au Sinaï contre un avion civil) d’entrer dans le combat aux côtés de ce dernier lui permettant de croire à la victoire contre les rebelles, si hâtivement qu’il convoque, dans ce chaos ambiant, des élections pour le 13 avril prochain.

Au terme de ces cinq ans d’intense conflit, la Syrie demeure dans l’incertitude la plus totale quant à son avenir. Plusieurs scénarios se dessinent : une victoire militaire du régime, une solution politique résultante des négociations à Genève ou l’entame d’une nouvelle phase de « sale guerre » dans laquelle l’irrésolution risque de se doubler d’une constante expansion attirant dans son vortex toujours plus de parties.


 

Illustration : Beware the Ides of March, pic.finomej.top, 2014.