Géopolitique du Nouveau Racisme

Parmi les militants néo-nazis lors de la manifestation à Charlottesville en Virginie aux États-Unis le 12 août dernier, certains portaient des portraits du président syrien Bachar al Assad. D’autres, parmi ces mêmes militants d’extrême-droite, dont l’un des promoteurs de l’événement, arboraient (comme l’a remarqué un survivant d’Auschwitz) des tee-shirts avec en photo Corneliu Zelea Codreanu, fondateur en 1923 du mouvement fasciste roumain, la Légion de l’Archange Michel, puis du parti politique la Garde de Fer prônant un régime totalitaire et antisémite en Roumanie. Tout à sa nature spectaculaire et à l’attaque terroriste à la voiture-bélier qui tua une femme ce jour, cet épisode révélait en réalité logiquement un peu plus la nature d’une importante, nouvelle et hybride dynamique émergente suivant laquelle le racisme au Nord s’allie de plus en plus à l’autoritarisme au Sud, au nom de l’ordre, de la protection de l’identité ancestrale (quelle qu’elle soit) et de la sécurité.

Circonscrire cette dynamique aux remous crées, aux États-Unis et à travers le monde, par l’élection de Donald Trump serait faire fausse route. L’homme d’affaires et présentateur d’émission télévisée a certes ouvert les vannes de divisions sociétales sans précédent à ce niveau de l’exécutif américain. Selon le Southern Poverty Law Center, il y a eu, à titre d’exemple, 1.094 incidents racistes aux États-Unis durant les trente-quatre premiers jours de la présidence Trump. Ce qui a suivi – de l’interdiction d’entrée sur le territoire d’individus sur la base de leur religion en janvier à la défense de manifestants portants des drapeaux nazis et scandant des slogans antisémites en août – a confirmé l’orientation assumée de cette présidence. Beaucoup, en Europe démocratique et au Moyen-Orient objet de cette discrimination, n’ont pas voulu voir ce racisme pour ce qu’il était et l’on souvent rationalisé.

Le refus du président Trump de condamner les attaques terroristes contre des Musulmans cette année (au Québec le 30 janvier, à Londres le 19 juin), dont des attaques sur le sol américain contre des citoyens américains (à Portland dans l’Oregon le 26 mai et à Fairfax en Virginie le 19 juin) ou son tweet relatant, afin de l’exemplifier, la fausse histoire de la manière dont, selon lui, le Général américain John Pershing aurait mis fin en 1908 au soulèvement des rebelles Moro aux Philippines durant l’occupation américaine  – en les exterminant à coup de balles trempées dans du sang de cochon – indiquent, a nouveau sans nulle ambiguïté, le positionnement du chef de l’État de la démocratie américaine.

Pour autant, la transformation en cours est plus profonde comme elle transcende le facteur Trump. L’instrumentalisation de conflits externes à des fins locales a une longue histoire. Au Nord comme au Sud, les extrémistes de tous bords ont régulièrement nourri leur opposition à l’ennemi interne en le liant a quelque parti extérieur, en temps de crise ou en temps de pourrissement démocratique. Dans la phase actuelle, néanmoins, on a vu apparaître une nouvelle puissance politique du racisme ou la rhétorique de xénophobie se dédouble d’un contenu oppressif afin de le normaliser comme agenda dominant, au nom de l’expression de la liberté et en modulant toujours la séduction de l’ordre. Par le biais d’appels du pied de plus en plus explicites de la part d’élus en démocraties ou d’autocrates jouant parfaitement la partition moi-ou-le-chaos-terroriste-et-islamiste, la démesure, la simplification et le populisme ont pris le dessus de la géopolitique mondiale au cours des deux dernières décennies. Mais le paradoxe est là que ce politique, comme toujours, est bien local et le défunt historien Tzvetan Todorov notait à ce sujet que « la démocratie secrète en elle-même des forces qui la menacent, et la nouveauté de notre temps est ces forces sont supérieures à celles qui l’attaquent du dehors. Les combattre et les neutraliser est d’autant plus difficile qu’elles se réclament à leur tour de l’esprit démocratique et possèdent donc les apparences de la légitimité ».

Nous sommes donc à cette croisée de chemins entrecroisés. Il y a cent ans était entamée une séquence historique qui allait déterminer la nature politique majeure du siècle dernier à savoir un double mouvement de décolonisation et de lutte entre les régimes totalitaires et les régimes démocratiques. À la fin du siècle, cette séquence semblait close et les valeurs qui en étaient nées furent consacrées et institutionnalisées durant les années 1990 – sécurité humaine, démocratisation, droits de l’homme, environnement, genre, population, bonne gouvernance – objets d’un projet mondial commun. Aujourd’hui, les avancées des trente dernières années sont remises en cause à la fois par un pourrissement au Nord et par une impossibilité à dépasser l’autoritarisme au Sud, avec la nouveauté que ces deux insidieuses dynamiques se donnent la main se renforçant ainsi. À tel point que, comme le notent le sociologue Zygmunt Bauman et le politologue Leonidas Donskis dans leur récent ouvrage, « le monde n’a probablement jamais été si inondé de croyances fatalistes et déterministes ». Et cette trompeuse disposition (celle des époques d’ignorances) fait le lit néo-médiévalo-libéral du désenchantement en cours de la démocratie.

Aussi, la libération de la parole raciste que l’on observe désormais partout génère une dédramatisation de la question de la haine de l’autre, et partant la normalisation de la discrimination, toujours au nom de la lutte pour la sécurité et donc ceux qui, ailleurs, sont présentés comme des alliés de cette sécurité avec comme premiers bénéficiaires les régimes autoritaristes au Moyen-Orient. Comprenons alors que l’escalade islamophobe, le regain judéophobe et la réactivation du racisme anti-noir sont liés. Très précisément, l’islamophobie depuis le 11 Septembre a mené à un regain de l’antisémitisme durant les années 2000 (en France notamment) et une réactivation du racisme anti-noir durant les années 2010 (à des niveaux aux États-Unis jamais observés depuis les années 1970). Les terreaux qui ont connu ces heures sombres et qui avaient œuvré longtemps à éviter un retour de ceci ont vu – en Allemagne (PEGIDA), en France (le Front National) – de nombreux épisodes au cours de cette décennie ou des populistes ont nonchalamment fait écho aux discours de haine et de stigmatisation fermant l’espace entre eux et la « poigne » des « homme forts » de quelque autocratie du Sud.

Et la mécanique de l’ailleurs désormais impliqué se joue sur ces deux modes ; l’ennemi de mon ennemi est mon allié et le moindre mal de l’autoritarisme est une protection contre les hordes barbares. Si, en Syrie, Assad a pu si aisément instrumentaliser la menace de l’État islamique, c’est bien grâce à cette imbrication simpliste. Comme toujours lorsqu’il s’agit d’éthique et de responsabilité, la couardise et l’apathie face à l’injustice sont néanmoins ce de quoi se nourrissent nos monstres auto-produits lorsque la raison s’endort.


Illustration : Francisco Goya, El Sueño de la Razón Produce Monstruos, 1799.

Unseen Puzzles in the Gulf

The Russian playwright Anton Chekov wrote in 1889 that if, in the first act of a play, a pistol is hung on the wall, then it will be fired by the third act. Inevitably coming into play, since it was passively promised, such invisible-yet-quite-visible elements stand at the heart of the crisis that erupted on 5 June 2017 between Saudi Arabia – joined by the United Arab Emirates and other Arab states – and Qatar. The tension had been building up in recent years with Qatar often criticized by its neighbors, and indeed a rehearsal of sorts took place in 2014 with Saudi Arabia and the other GCC countries suspending diplomatic ties with Qatar from March to December of that year, until a fragile reconciliation misleadingly closed that first episode.

Yet it is not so much the much-debated alleged policy independence by Qatar irking its neighbors or the accusations of terrorism support (in the current international context, that problematic term is now more than ever a use-it-as-you-see-fit malleable accusation) or indeed leaked emails in Washington that hold the key to making sense of the crisis but rather a combination of three eminently local recent developments having to do with Saudi Arabia’s change of leadership, Qatar’s emiral transition and the US’ new administration erratic foreign policy.

Firstly, Saudi Arabia is the ultimate survivor and a regional power never to be underestimated. This is not merely an issue of financial might – not to be discounted to be certain – but rather related demonstrably to the cumulative weight of history. The Saudis have survived Nasser, the Shah, the Gulf War, 9/11, the Arab Spring and ISIS. Their decades-long acumen was tested (and they were particularly unnerved) by the Obama administration éloignement policy towards them, particularly as it was combined with a US rapprochement with their Iranian arch-enemy. Saudi Arabia, however, is experiencing the most important leadership change since the death of the House’s founder, Abdelaziz Ibn Saud, in 1953. The arrival in 2015 of a new, more assertive king, Salman Bin Abdulaziz, and, more importantly, the subsequent, power-move appointment of his son, Mohammad Bin Salman, as crown prince is taking the country into an unprecedented lineal phase where the previous horizontal balance between the sons of Ibn Sau6d is being replaced by a new Salman dynasty-in-the-making.

Combined with the assertiveness and risk-taking that King Salman has shown in going to war in Yemen, this mutating scene explains why Riyadh increasingly harbored little tolerance for the dissonance Doha was bringing into its symphony gearing up. The June 5 break was therefore a combination of a Saudi desire to flex muscles at a key moment in the history of the new leadership, (re)establishing its dominion fully, bring order in GCC ranks under its leadership, but also the opening salvo of a new, younger and less introspective Saudi Arabia.

Secondly, Qatar has alienated too many parties. The current crisis took Doha by surprise and indeed shock. It should not have. As the small emirate launched its globally-oriented project in the mid-2000s, it had already ruffled quite some feathers throughout the region when it had launched Al Jazeera in 1997. For all the current criticism of its ambiguity and lack of coverage of the Bahrain uprising in the same manner as it did other revolts, it is worth remembering that the news channel was, however, importantly a welcome breath of fresh air in an Arab world saturated by information censorship and self-censorship. Qatar then turned that first regional revolution into a much-more ambitious plan to brand its country globally, and that is when things become complicated. What we are observing now is a political market correction-like phenomenon whereby – above and beyond the noted Saudi dimension and the engagement with Iran – all those that had invested in Qatar and failed to see returns and follow up on the part of the increasingly all-over-the-place Qataris are now considering that comeuppance as long coming, and in their view warranted. In addition, upon replacing his father in 2013, the new emir of Qatar lacked the gravitas of his father, the deposed Hamad bin Khalifa al Thani. In large ways, the current crisis also boils down ultimately to a generational issue and the personal enmity and contest now playing out between Saudi Arabia’s fast-rising 31-year-old Crown Prince Mohammad bin Salman (supported by the United Arab Emirates’ Crown Prince Sheikh Mohammed bin Zayed Al Nahyan) vs. 37-year old Qatari Emir Tamim bin Hamid al Thani.

Finally, and as also witnessed during President Donald Trump’s visit to Europe, the United States has become a force for instability for its own allies. It is no surprise that the crisis between Saudi Arabia and Qatar erupted two weeks after the visit by the US president. For the Saudis, the timing was what it was all about. As they basked in their lavish welcoming of President Trump – at the occasion of his first presidential trip abroad too – closing the sequence on the aggravating Obama years and planting this reactivating of their alliance with Washington in the face of Tehran, the last thing the Saudis could tolerate was a member of their regional brethren raining on their parade. Instead, however, of attempting to bring the tension down between Riyadh and Doha, defusing the crisis or indeed brokering a mediation between two of its key allies, President Trump chose sides and inflamed the crisis. In effect going along the most powerful of the two countries – while nonetheless simultaneously indirectly accusing Qatar of terrorism and selling it weapons within days – the Trump administration confirmed a pattern rising whereby the naked pursuit of its immediate interest is done at the explicit expense of any other considerations.

Qatar gambled but so did Saudi Arabia. And as is the US under Donald Trump doing.  All three can end up losing.


Photo: The Red Room, Twin Peaks, © ABC, 1990.  

État de Stase en Palestine

Il y a cinquante ans, le 5 juin 1967, Israël lançait une série d’attaques militaires aériennes et terrestres au terme desquelles, au soir du 10 juin, le pays avait défait les armées arabes pris contrôle de la Bande de Gaza palestinienne, la péninsule du Sinaï égyptienne, le plateau du Golan syrien, la Cisjordanie ainsi que Jérusalem-Est. L’échec (naksa) traumatisant que représenta cette défaite pour le camp arabe venait marquer le point d’orgue d’une séquence entamée avec la catastrophe (nakba) de 1948, près de vingt ans durant lesquelles les hostilités fondatrices n’avaient jamais cessé. Les lignes forces d’un conflit immuable se mettaient désormais en place. À la suite de « 1967 », la question palestinienne prend une nouvelle ampleur et s’assoit dans une configuration durable, forme de pourrissement congelé et d’état de fait cancéreux qui persiste un demi-siècle plus tard.

Le coup de force d’Israël cet été de 1967 ouvre une période qui est à la fois la confirmation, qu’après 1948 et 1956, les Palestiniens ont perdu l’essentiel de la Palestine et leurs « frères » arabes ont été  incapables de retourner la situation militairement en leur faveur. Israël fait et gagne le pari de défier la communauté internationale en refusant de se soumettre aux injonctions du Conseil de Sécurité des Nations-Unies qui lui intime de revenir au statu-quo ante. Adoptée en novembre 1967, à l’initiative de la Grande-Bretagne et votée à l’unanimité, la résolution 242 exige ainsi un retrait des « territoires occupés lors du récent conflit », soit 70.000 km2. Le blackboulage d’Israël et le soutien dont l’État bénéficie notamment de la part des États-Unis, et plus largement en Occident, marque la naissance de ce qui sera vécu de façon fataliste et invariablement depuis lors comme « l’impasse » de la question palestinienne.

Ni une nouvelle guerre en octobre 1973 qui met à mal Israël plus que lors des trois autres engagements précédents, ni les accords de paix avec l’Égypte en septembre 1978 qui règlent en partie la question du Sinaï, ni la reconnaissance par l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) de la résolution 242 en novembre 1988 acceptant ainsi de facto Israël dans ses frontières depuis 1949, ni le processus de paix des accords d’Oslo signés entre Israël et l’OLP en septembre 1993 et encore moins les deux Intifadas palestiniennes en 1987-1993 et 2000-2005 ou les invasions de Gaza (évacuée en 2005 mais encore assiégée) par l’armée israélienne en 2008, 2011, 2012 et 2014 ne vont changer la donne et la nature structurelle de cette impasse.

Au vrai, 1967 aura redéfini les paramètres de ce qui était encore historiquement à ce stade un conflit fluide et ouvert avec une possibilité de règlement d’une façon ou d’une autre et ou à la fois la guerre classique et la diplomatie encore conséquente demeuraient les vecteurs essentiels. La nature du (non)règlement de la guerre d’il y a cinquante ans redistribue les cartes en invitant une normalisation négative et, de fait, un état de stase persistant et bénéficiant avant tout à l’occupant israélien. L’échec des armées arabes et de la guérilla palestinienne donne pourtant initialement, à cette occasion, naissance à des transformations importantes, notamment la première campagne de violence politique transnationale où le conflit palestinien s’invite au cœur des capitales européennes – de Munich 1972 à Paris 1986. L’exode palestinien au Liban contribue de façon considérable à la guerre civile qui frappe ce pays de 1975 à 1990. Les populations et militants arabes se mobilisent au nom de la cause palestinienne et la société israélienne vit annuellement au rythme des soubresauts de cette et unique question.

Aujourd’hui, un demi-siècle plus tard, la question palestinienne – alors même qu’elle demeure la clef de voûte d’une architecture de paix durable au Moyen-Orient – se joue au ralenti dans le background de l’actualité internationale et dans une indifférence ambiante. La guerre puis l’embargo en Irak durant les années 1990 entament un mouvement ou le dossier passe graduellement au second plan, ce que vient confirmer le 11 Septembre et la période sécuritaire qu’il ouvre. Le printemps arabe de 2011 bouleverse l’ensemble de l’ordre du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, mais ne prête à la Palestine que peu d’attention. Au final, les intérêts géostratégiques des puissances mondiales sont désormais centrés sur la Syrie, l’Irak et la question du terrorisme, et les puissances régionales autrefois porte-voix de la Palestine, telle l’Arabie Saoudite et l’Iran, sont à couteaux tirés empêtrés dans des guerres par procuration au Yémen, ou, à l’image de la Libye ou l’Égypte, en chute libre interne. Si un regain d’intérêt et d’activisme sur la question de la Palestine est perceptible, il l’est d’ailleurs plus au-delà de la région arabe au niveau d’une nouvelle génération mondiale, notamment européenne et sud-américaine.

Durant ces cinq décennies pourtant depuis l’annexion de juin 1967, l’injustice a été grandissante en Palestine. Les crimes perpétrés par les autorités israéliennes se sont multipliés. La politique du fait accompli a été institutionnalisée. Les dépossessions se sont accrues. Le malheur des familles s’est joué sans fin. Et la colonisation illégale des territoires occupés s’est intensifiée. L’instauration de l’état de fait en 1967 aura ainsi été l’une des premières grandes rationalisations et tolérance contemporaines de l’illégalité à grande échelle – d’autres suivront, telle notamment l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003 – et c’est en cette démission collective que sont logées les mécaniques non pas de l’ombre mais de normalisation de l’anormal au vu et su de tous.


Illustration : Visit Palestine, © Franz Krausz, Tourist Development Association of Palestine, 1936.

Pax Lepenica

When on the evening of May 7, 2017, Marine Le Pen will be elected as president of France that country will have fully stepped into a new phase of its history and of its relationship with the Arab and Muslim world. The nature of the foreign policy which France will adopt vis-à-vis the Middle East and North Africa will not be immediately recognizable and indeed, what the government which President Le Pen will have set up would actually want from the region may not be clear readily.

Besides demands of ‘solid’ security partnerships and expectations of ‘active’ cooperation on immigration control, the relationship will move into uncharted waters. In effect and for all the Front National’s years of preparation for this moment and the explicit nature of the nationalistic foreign policies they have been gathering steam for, the main agenda, even as it relates to what they consider unshakably foreigners-in-their-midst, will be dictated by the primacy of the local.

Guidance, as it were, will be available but it will be derivative and recent. For if, arguably the British ‘elected’ Trump by making the inconceivable Brexitly possible, the former host of The Apprentice will have similarly ‘elected’ the daughter of Jean-Marie Le Pen. Populism and authoritarianism travel well under globalization. And so, explicitly modeling herself on the electoral success of the forty-fifth US President and sharing ideological affinities, Mrs. Le Pen would logically find inspiration in the policies he has adopted towards the Middle East.

Alignment with Russian President Vladimir Putin, support to Syrian dictator Bashar al Assad, criminalization of migration from the southern flank of the Mediterranean, passive animosity towards the Gulf monarchies (until a solution is found to their problematic wealth), protection of Christian minorities in the Middle East, possibly a customized Muslim Ban of her own, and generally preference for those ‘tough’ regimes instead of the democratizing wishy-washiness of that ‘Arab Spring’ which only produced the bad hombres of the Islamist winter.

The ride can be expected to be easy. Just as they did when Putin took charge of the Levant and Trump barred their citizens and/or fellow co-religionists from travel, Arab governments will display their time-tested passivity and soon enough proclaim the good relations they seek with President Le Pen in the name of international security and stability — that is, their political longevity.

France, however, is not the United States. It lacks that country’s ability to question itself and bring down presidents if they misbehave. It has a colonial past when the US Empire has none. And it harbors Europe’s largest Muslim population – as well as Europe’s largest Jewish population – Frenchmen and women who will find themselves overnight, more so than they do already since Charlie Hebdo and since Friday the 13th, and more so than Muslim-Americans do since The Ban, the enemy within.

The ‘enemy within’ to be pursued partout, a theme painfully familiar and not so long ago too in the land of fraternité – not the home of the brave.

And so, in effect, a democratically-decadent France will step into the unknown not so much domestically – it has been there – but in relation to that group of states it has such strong feelings and historical bonds with. How will that relationship play overtime in a context where, as Plato noted, power would obliterate reason? Indeed what type of longer-term course correction will this generate in France once Le Pen’s presidency fails? More importantly, what imprint will it leave then and in the future on the handling of unresolved crises affecting that Arab world seen time and again only though the frame of fear and hatred.


Illustration: Thomas Couture, “Romans during the Decadence”, 1847.

Cruauté et Couardise

Nous y sommes. Conséquent avec lui-même, ses déclarations au cours de l’année écoulée et les attentes de ses électeurs – il a été élu démocratiquement, et c’est toute la faute-crime de cette Amérique à la fois Vaudeville, Burlesque et Grand-Guignol désormais à la dérive presque plus que durant les années 1970 – le président Donald Trump a logiquement franchi le seuil et a ordonné aux autorités américaines la mise en place officielle de mesures discriminatoires contre les adeptes d’une religion (même si, hypnotiseur d’une audience complice, il s’en défend). Dans une république. Dans une démocratie fondée plus que toute autre société dans l’histoire sur la célébration de la diversité.

Ce qui doit donc le moins étonner est que cette phase ait été atteinte, puisque tout y a concouru. La détermination d’une figure qui a elle seule marie toutes les dystrophies de notre temps – errance ludique, négligence de la vérité, individualisme débridé, culte de l’argent, culture de la victoire à tout prix, abrutissement de masse, arrogance revendiquée, vulgarité normalisée, absence de civilité, mépris des conséquences sur autrui et admiration du fait accompli sans décence ni scrupules –, un homme-époque symbiose à la fois de la télé-réalité socialement pornographiée, de Wall Street version Oliver Stone et de l’infotainment à la Fox News, s’est allié à ce qui, en tout temps, a principalement fait le lit de l’autoritarisme, à savoir l’apathie et l’indifférence, pour nous faire entrer de plein pied dans le monde Orwellien du 21ème siècle.

Nous y sommes. Certes, les Musulmans de 2017 ne font que s’ajouter aux Chinois de 1882 (interdits par le président Arthur), les Anarchistes de 1903 (bannis par le président Théodore Roosevelt), les japonais de 1942 (incarcérés par le président Franklin Roosevelt), les Communistes de 1950 (pourchassés par le président Truman) et les Cubains de 1986 (dont l’entrée avait été limitée par le président Reagan). Cette fois-ci, néanmoins, la comédie des erreurs des fausses lectures et analyses bancales – dont la cécité n’a eu d’égale que la couardise de la rationalisation qui a si vite suivie – s’est jouée sur le mode lamento de l’irresponsabilité et du fatalisme. Si donc la pierre ne peut être jetée à Trump, adepte revendiqué des pratiques dépréciatives, convocateur de Kafka (un fait peut, désormais, être « alternatif ») et élu conséquent avec lui-même (peut-être œuvre-t-il quelque peu trop tôt à sa réélection), c’est bien aux pieds de  cette fameuse « majorité silencieuse », charmée par Richard Nixon en 1968 face aux « voyous » opposés à la guerre du Vietnam, tweetant sa haine anti-Islam à chaque attaque terroriste, faisant barrière (ou croche-pied) à des miséreux migrants fuyant mort et désolation, se préparant sourdement à élire Marine Le Pen au cocon patiemment tissé, admirant le bravado de Putin ou celui d’Erdogan, et qui aura donc élu le quarante-cinquième président des États-Unis qu’il faut aujourd’hui déposer les armes.

Les leçons sont légion et elles sont tout autant régulièrement ignorées dans les univers ouatés répétant, de tragédie en farce, une histoire qui, pourtant, à chaque fois a moins de raison d’être amnésique (« America First » était ainsi une formule utilisée par les antisémites américains des années 1940 sympathisants du régime hitlérien et qui, dès 1938, répondaient « oui » à 65% à un sondage Gallup demandant : « la persécution des Juifs est-elle de leur faute ? » ).

« Il faut lui donner sa chance », « n’a-t-il pas gagné l’élection ? », « elle était une candidate particulièrement mauvaise », « ces Musulmans exagèrent », « nous devons nous protéger de cette vague d’invasion de migrants », autant de rationalisations,  d’inépuisables interrogations sur les motivations de l’Autre et d’épuisantes certitudes sur les bienfaits attendus de la manière forte. Mais la couardise est universelle et, de la même façon, elle se retrouve aujourd’hui du côté de ces gouvernements arabes et musulmans qui a chaque fois ont toléré l’intolérable, à commencer par la misère de ces Syriens, nouveaux Palestiniens de la région, auxquels nulle main n’a été tendue, autorités qui s’accommodent encore et toujours de la stigmatisation de leurs propres citoyens et du diktat d’un Washington, face auquel ils ne peuvent concevoir la réciprocité souveraine et qu’ils préfèrent hypnotiser avec leur discours « sécuritaire » et leurs vrais-faux « terroristes ».

Mis en scène par des conseilleurs félicités par le Ku Klux Klan et annoncé à l’occasion de la journée de la mémoire de l’Holocauste, le décret Trump est pensé pour choquer et agi pour marquer une rupture. Une telle revendication a le mérite de la clarté, mais celle-ci, on peut le croire est également pyrrhique, puisqu’au-delà de son inhumanité, une telle démocratisation de la cruauté ne peut être que contre-productive. Il est en effet dangereux d’être trop conséquent. Aussi, à l’évidence, l’État Islamique fera son beurre de cette « confirmation » de son narratif comme l’on peut escompter voir plus de radicalisation au sein même de ceux-là auxquels on a fait injustice alors qu’ils fuyaient …l’injustice.  Silence pourtant sous les chapiteaux des droits de l’Homme. Et également dans ce monde arabe tétanisé et en cette Europe qui, ayant plus peur d’être Muniché se Vichyfie et observe avec fascination et épatement – en lieu de dénonciation et rappel à l’éthique – ce « Trump, alors là, décidément bien résolu ! », ouvrant la porte petit à petit à ce à quoi, elle a répété un demi-siècle durant, « plus jamais ça ».  Mention, bien entendu et chapeau bas à ces femmes (différentes de ces autres 53% qui, elles, avaient voté pour Trump) qui ont marché les premières, et en force, contre le retour de la discrimination raciale dans leur pays – voir, à ce sujet, les deux documentaires The 13th et I Am Not Your Negro sortis ce mois-ci qui illustrent froidement le retour aux années 1960 sur ce flanc – et aux rejets de toute sorte, ainsi qu’à ces Juifs qui ont admirablement pris la défense des Musulmans se déclarant prêt à se faire « lister » à leurs côtés.

Prosternation ou résistance, encore et toujours le test ultime de l’intégrité. Faire donc le corrélat que l’hystérie politique associée aux frayeurs collectives aboutit invariablement à la perversion de l’ordre sociétal est une leçon d’histoire nécessaire aujourd’hui. Signe des temps, les hausses de 1984 sont en vente. L’on s’interroge alors : qu’est-ce qui avait inspiré autant d’acuité de perception en George Orwell – et Aldous Huxley (qui était le professeur de français d’Orwell), mais également Philip K. Dick, Norman Mailer, Gore Vidal et jusqu’à Chris Hedges qui aujourd’hui parle courageusement d’« impératif moral de rébellion » ? Comment Orwell avait-il pu voir avec autant de prescience, si tôt après la seconde guerre mondiale, alors que le mode dominant était à l’optimisme « We Can Do It » et « Trente Glorieuses », qu’une telle obscurité sociétale était possible ? Simplement peut-être une mise en relation de ce lacis d’embûches qu’est le creuset de l’indifférence et de ces deux permanents menteurs, cruauté et couardise.


Photo : Scène de cauchemar conçue par Salvador Dali, Spellbound, Alfred Hitchcock © Seltznick International, 1945

The American Sisi Moment

Authoritarianism loves company. Which is a paradox, since arbitrariness seldom rhymes with sharing. The type of company in this case is, however, of the mimetic kind. Among the many facets of contemporary sociopolitical dystrophies in the United States which the election of Donald Trump revealed, one of the most arresting is the reverse effect that authoritarianism beyond the United States has had on that country’s political atmosphere. It used to be that Washington would grandstand and lecture Arab, African, Asian, and Latin American autocrats on their violations of human rights and democracy. The Annual Country Report on Human Rights Practices released yearly by the Department of State (since 1974) was the embodiment of that policy – with its methodological limitations, inconsistent research, and political underpinnings. However nominally, the positioning was there nonetheless.

In the years after 9/11, such posture was de-emphasized in the name of the fight against terrorism. As events spiraled out of control first in Iraq after 2003 and then in Syria after 2011 notably, Southern autocrats started realizing the sway they could leverage against their terrorism-obsessed Western counterparts merely by proclaiming that they were “combating terrorists”. Facing a political rebellion? Paint it as “terrorist campaign”. Enjoy international support. Replay the scene. The counter-productive Western blind complicity that came with such Faustian bargain has now been superseded by an innovative form of reverse corruption with Southern dictators passively fueling authoritarianism in the North. No longer elliptical and merely justificatory about the requirements of a challenging security context, the new dynamic displayed by the southern authoritarian state is at once insidious and insinuating. It is about a double realization of newfound power over the metropolis, whose exemplarity (if indeed it was ever there) is now limited and influence is curtailed.

“Those who win, in whatever mode they win, never receive shame from it”, wrote Niccoló Machiavelli in his Florentine Histories, stressing that those victors should “have no business to think about conscience”. The time-honored winner-take-all nature of the American system has vividly illustrated this in the wake of Donald Trump’s presidential election but just as well the upstream enthusiasm about his candidacy by the likes of Vladimir Putin, Bashar Al Assad, Ali Khamenei, Abdelfattah al Sisi, Recep Tayyip Erdoğan, Rodrigo Duterte, Victor Orban, and Marine Le Pen has given new meaning to that realpolitik aphorism by pointing out the back-and-forth of authoritarian influence orchestrated on a fugue mode.

Specifically, three consequences have emerged in this evolving context. First, in some sectors and at least in terms of rhetoric, the space between democracies and autocracies has shrunk demonstrably. Exhibit A: a presidential candidate inviting his supporters to use violence against their political opponents has been hailed by a serving president admitting to personally killing criminal suspects. In the name of security, violence has been visited on the citizenry from Rio to Davao. Secondly, the struggle for democracy, notably in the Middle East, has been presented as generating instability and therefore not really desirable, and this misleading narrative is increasingly registering with Cairo liberals and Paris ones alike – united in their fight against “terror” while turning a blind eye on the very human rights violations they once battled or denounced. As Brian Klaas remarked in The Guardian in November, “With Trump in the Oval Office, ordinary citizens living under despotism will find their already weak voices muted, their plight ignored”. Finally, and arguably more importantly, the ongoing normalization of authoritarianism globally in the name of a rationalizing of ‘strong and decisive leadership’ is in fact an inherent component of international instability. Security landscape analyses listing terrorism, migration, armed conflicts, and other familiar sources of such chaos must be updated to include the consequences of the routinization and expansion of authoritarianism circa 2017.


Photo: Dirk Bogarde and James Fox in The Servant by Joseph Losey, 1964.

Les Cinq Leçons de Mossoul

Après deux ans et demi d’occupation et quatre annonces officielles de tentative de reprise (en août, octobre et décembre 2014 ainsi qu’en décembre 2015), la seconde plus grande ville d’Irak, Mossoul, fait l’objet, depuis le 17 octobre (le premier ministre Haidar al Abadi a annoncé le déclenchement de l’offensive dans un tweet à 6h01), d’une opération de large envergure menée par l’armée irakienne et une coalition internationale afin de déloger l’État Islamique de cette ville et ses alentours. Analystes, politiques et médias se relayent localement, régionalement et internationalement pour donner voix et chorus à un récit désormais trop familier (de Tora Bora à Mossoul en passant par Fallouja, Syrte, Palmyre et Ramadi), selon lequel cette victoire à venir mettra fin au groupe terroriste et la question de sa violence sera réglée. Loin s’en faudra. Au-delà de l’emballement de ces impatients et réductionnistes récits de clôture, l’affaire Mossoul nous livre en réalité déjà cinq grands enseignements.

1. La reprise de Mossoul sera pour la coalition anti-EI une victoire tactique qui masque une défaite stratégique. L’État Islamique est un acteur particulièrement puissant qui, au cours des trois dernières années, a démontré sa forte capacité militaire comme il a pu entrer en compétition avec Al Qaida et lui soustraire en moins d’un an (2013-2014) le leadership du militantisme islamiste radical international. On ne saurait donc diminuer l’importance de cette entité. Pour autant, on ne saurait tout autant l’exagérer. Sa prise de Mossoul le 11 juin 2014 et le fait qu’il ait pu garder le contrôle de ce grand centre urbain durant vingt-huit long mois sont le cœur de cette question. Elle démontre l’incapacité initiale des forces irakiennes et de la coalition anti-EI à faire face à une menace, certes capable, mais, au final, constituant un simple groupe armé de quelques milliers d’homme cerné dans un théâtre contigu et borné, à l’ouest, par une seconde coalition que le groupe combat en Syrie et au nord par l’armée turque. Le rapport des forces est le suivant : un groupe armé de cinq mille hommes contre une coalition de cinquante mille hommes comprenant les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France, l’armée irakienne, les milices spéciales irakiennes formées pour la lutte contre l’EI, les conseillers militaires iraniens et les Peshmergas kurdes.

2. L’État Islamique accusera le coup et se redéploiera ailleurs. La perte de la ville par le groupe est un fait acquis. Le groupe livrera une bataille féroce mais il ne pourra opérationnellement tenir le coup contre la magnitude de la coalition assemblée. Aussi, la phase à venir de l’après-Mossoul sera particulièrement importante dans l’évolution à long terme du groupe. La territorialisation avait été un changement de paradigme que le groupe avait introduit en s’éloignant de la doctrine d’Oussama Ben Laden qui donnait la primauté à la projection transnationale (« de l’ennemi proche à l’ennemi lointain » avait été le concept introduit par Al Qaida dans les années 1990). Dans une logique de construction d’État, et s’il a agi au-delà de l’Irak (en s’installant en Syrie, notamment) et a frappé sur plusieurs continents, l’État Islamique avait développé un narratif d’étatisation conséquent qu’il devra désormais amender, ou, a tout le moins, adapter. Face à la perte de terrain en Irak, et s’il venait à rester dans cette perspective, l’EI a deux options immédiates : un recentrage sur son autre « capitale », Raqqa, en Syrie, d’une part, et l’augmentation de son implication en Afrique du Nord, d’autre part ; notamment en Libye et, potentiellement, au Sinaï.

3. Le leadership de l’État Islamique est absent. S’il n’y a pas dissonance dans les messages qui se succèdent à un rythme hebdomadaire, le leadership de l’EI accuse un silence qui désormais interroge. Ceci à moins à voir avec la disparation de son porte-parole ou le fait que quelques hauts cadres ont été tués ces derniers mois, qu’avec l’absence de message du leader du groupe, Abou Bakr al Bagdadi depuis le 4 juillet 2014. Mis à part trois messages audio en août 2014 (second message de victoire à Mossoul), et en mars (commentaire sur les ralliements de groupe à travers le monde, dont Boko Haram) et décembre 2015 (message à propos de la bataille de Ramadi), Al Bagdadi n’a pas communiqué de façon claire et explicite et visible sur une vidéo de qualité telle que celle de la Grande Mosquée de Mossoul depuis juillet 2014. Cette absence, explicable par les précautions sécuritaires, est néanmoins étonnante à ce stade alors que plusieurs épisodes importants (Ramadi, Paris et Bruxelles notamment) se sont succédé et « son » Mossoul est aujourd’hui assiégé.

4. L’invasion de l’Irak en 2003 a créé un chaos dont les conséquences se jouent encore. Il est désormais communément admis – et on l’enseignera bientôt comme cas d’école d’erreur stratégique ou d’hubris impérial – que l’invasion de l’Irak par les États-Unis et la Grande-Bretagne en mars 2003 a jeté une nation irakienne, déjà exsangue après douze années d’embargo économique et de deux guerres du Golfe, dans les affres d’une anomie sociétale sans précédent dans l’histoire pourtant fort violente de ce pays. Treize ans après le « mission accomplie » de George W. Bush, voilà qu’une coalition internationale combat de façon épique un groupe armé qui tient la seconde ville irakienne depuis plus de deux ans. Comment l’Irak peut-elle se défaire de ce fardeau ? Avec un leadership inapte qui a rejoué l’autoritarisme de Saddam Hussein avec Nouri al Maliki ou en jouant la carte téléchargée de Washington du tout-militaire et du tout-sécuritaire punitif, le pays reste bloqué dans un cercle vicieux de représailles intercommunautaires qui sont précisément parmi les raisons de la montée en puissance de l’EI. L’implosion de l’Irak se joue encore, tantôt au ralenti tantôt en accéléré, et l’on peut croire que l’épisode Mossoul, même avec un EI défait, sera simplement un nouveau chapitre dans cette tragédie moderne.

5. Le terrorisme ne peut être vaincu militairement. On pourra lui « déclarer la guerre », promettre de « l’éradiquer » ou établir une liste de ses leaders a prendre « morts ou vifs », le terrorisme est un problème politique et y faire face nécessite un portfolio plus ample que la seul réponse militaire. Aussi, le lendemain de Mossoul remettra cette vérité et ce défi sur la table si l’on veut éviter d’avoir à reprendre la ville (comme ce fut le cas pour Fallouja) une seconde fois.


Photo : Frontline, “Confronting ISIS” © PBS, 2016

The Ubiquitous Absence of 9/11

What is left of September 11? Nothing and everything. Fifteen years ago, literally overnight, the world entered a new era. In one of those rare moments in history where the observer can subsequently clearly see a ‘before’ and an ‘after’, the global context of all things – social, political, cultural, and geostrategic – was profoundly altered. Few aspects of our lives, if any at all, as well as the way we relate to each other, remained unaffected by the attacks on the United States and their multifaceted aftermath. The inception of unceasing global wars, the reinvigoration of armed groups of all hues, the launching of all-encompassing international security policies, the overhaul of entire bureaucracies now expanding their tentacles into all societal fields, and increased antipathy between cultural and religious communities – all of this, and much more, came to pass in rapid succession objectively defining the parameters of the new reality of the early twenty-first century.

Is there, we could nonetheless ask, overemphasis of the so-called ‘impact of 9/11’ talk? Have we not exaggerated the importance of a single terrorist incident (whatever its magnitude) when such attacks had long taken place earlier everywhere and have continued since with widespread lethality and tragedy? In fairness, no. However easy overstatement is these days and particularly so as it relates to terrorism, there is objectively no overstating the indelible imprint that the events of the autumn of 2001 left on the world. Quantitatively, the mightiest country in the world (at a time, too, when that nation was at the height of its post-Cold War unipolar moment) was attacked at the heart of its economic and defense infrastructure, by what was then the strongest armed group and in what represented the largest mass casualty terrorist operation in contemporary history. Qualitatively, 9/11 led to a series of changes that impacted not merely the United States but the larger world. Other events changed the life of a nation. Earlier, series of events within a larger tract of time (colonialism, industrialization, world wars…) transformed regions gradually. Seldom, however, did a single, (two-hour) event lead so rapidly to visible changes in the furthest recesses of the world.

And yet, today, fifteen years later, ‘9/11’ seems most paradoxically a fainted memory, and reference to it, except during its anniversary, has markedly decreased in politics, social debate, education, and across the arts. A new generation – the ‘9/11 generation’ we could term it, as it were – is growing up with but a notional understanding of what the events were about, what reality preceded them, and what environment came after. The event maintains maximal gravitas, even sacralization, but one that is nonetheless couched in a measure of vagueness. The distinct feeling that ‘the world is changed’ vividly felt in that Lord-of-the-Rings-ominous-opening-lines mode spoken by Galadriel has dissipated; 9/11 is absent and yet so present in that most uneasy of ways. The shell-shocked, weary-eyed numbed-out New Yorker – “Was it the fire downtown?” sang Steely Dan later on in their poetic post-9/11 inquiry as to what happened to the insouciant Mona they knew and who was now shutting herself down hovering above Manhattan in her high-rise apartment – have processed this and moved on. The routinization of 9/11 partakes, however, of a wider experience than purely the American one.

If 9/11 seems absent, it is in reality because it is so centrally present in the new world we inhabit and which it has come to define with such authority. Its ubiquity is systemic and thus invisible. We see it in everything around us but three dimensions dominate. Firstly, once merely a feature of international security, terrorism now occupies a central place in global affairs. The issue itself comes readily and naturally to most citizens around the world as amongst the key issues they are occupied and preoccupied with. As such, however, the discussion on terrorism has lost something essential by virtue of being boxed in contours that demarcate it solely on the basis of political considerations, security concerns, and intellectual taboos. Secondly, as a result of such elevation, international affairs have been increasingly accommodating a de facto militarization that has importantly sidelined diplomacy. Reference to the ‘Global War on Terror’ might have diminished but that disposition remains in full swing, from Washington to Islamabad by way of Brussels and Ankara – a phasing out that betrays a redundancy and an acceptance of that ‘war’ more than anything else. Finally, the ghost of 9/11 is present daily as the changes it introduced are carried forward by way of a redefined relationship between citizen and state. Invocation of the ‘T’ word, identification of the threat of radical Islamism, and declamatory statements on the urgency of any related measure suffice nowadays to demand compliance from a citizenry (driving Humvees and playing with private drones), that gradually forgets that it is the ultimate seat of such decisions. The irony of mythologized memory, however, is that neither the forgetting nor its sacralization necessarily settle the original issues.


Illustration: “Soaring Spirit” by John Mavroudis and Owen Smith © The New Yorker Magazine, September 11, 2006.

Pax Trumpica

Lorsque Donald Trump sera élu à la présidence des États-Unis, tard dans la nuit du 8 au 9 novembre 2016, l’Amérique entrera dans une phase inédite de son histoire mais également de sa politique étrangère à l’égard du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Au-delà du repositionnement post-printemps arabe toujours en cours et du « retrait » stratégique poursuivi à l’égard de la région par l’administration Obama au cours de ses deux mandats, la conception même du rôle de l’hégémonie américaine sur cette aire – un contrôle grandissant depuis les années 1960 – va être reformulée et passera par des chemins peu empruntés pour l’heure, notamment le suivisme (de la Russie), la diminution du soutien aux monarchies du Golfe (dans la  lignée de l’anti-islam) et l’acceptation sans équivoque de l’autoritarisme (au nom de la sécurité du homeland).

Au-delà des questions du Moyen-Orient, l’arrivée de M. Trump à la tête de la première puissance mondiale sera elle-même un moment-vérité à maints égards. Facilitée par la mauvaise candidature de Hillary Clinton, cette victoire, désormais annoncée au lendemain du séisme Brexit et de l’été du terrorisme, consacrera, pêle-mêle, la déchéance du débat politique et du système politique aux États-Unis, la puissance de l’infotainment (l’information spectacle), la fin du Parti républicain tel qu’il a existé historiquement, la profonde désunion du Parti des démocrates, l’appel sans fin du populisme, l’inconséquence des faits face à l’illusion du storytelling, la réalité de la télé-réalité, l’avènement des USA Orange Mécanique, le retour des tensions raciales circa 1966-1974 et les illusions auto-produites des « majorités silencieuses » Nixoniennes se cherchant, encore et toujours, des solutions les scindant d’autres pans de leur société.

Pour rappel, le candidat Trump – qui a reçu le soutien de Kim Jong-Un, de Vladimir Putin et du leader du Ku Klux Klan, mais pas celui de la sœur d’Anne Frank qui considère, pour sa part, qu’il « agit comme un autre Hitler » – a, notamment, déclaré qu’il voudrait corriger physiquement certains membres du parti démocrate, qu’il était prêt à payer les frais d’avocats de ceux de ses soutiens qui en feraient de même à l’égard de ses critiques, qu’il aimait l’idée de la méthode de torture dite water-boarding, que les Conventions de Genève était un problème et devraient être changées, qu’il envahirait certains pays du Moyen-Orient pour s’emparer de leur pétrole, que les injections lors de la peine de mort étaient trop confortables, qu’il aurait peut-être soutenu les camps d’internements des japonais-américains lors de la Seconde Guerre Mondiale, que les immigrants mexicains sont des violeurs et des criminels et que les Musulmans devraient être interdits de séjour aux États-Unis (une proposition soutenue par 75% de l’électorat républicain selon un sondage CBS News).

L’historien de l’empire américain (et cousin de Jacqueline Kennedy), Gore Vidal, avait pour habitude de dire que les États-Unis n’étaient pas « un pays sérieux ». Les conséquences mondiales de leurs actes, notamment à l’occasion de cette campagne électorale présidentielle de 2016, ne permettent désormais plus de balayer si aisément une telle irresponsabilité. De même, le chroniqueur de la démocratie américaine, Alexis de Tocqueville, a écrit que le grand privilège des Américains était de pouvoir « faire des fautes réparables ». La jeunesse relative du pays permet encore de le croire, mais l’élection de Donald Trump le sera difficilement. C’est donc chez l’acuité de l’écrivain Norman Mailer, peintre des bas-fonds du malaise sociétal américain, que l’on trouvera, dans un discours devant le Los Angeles Institute for the Humanities en 2003, la bande-annonce de ce qui se dessine aujourd’hui : les États-Unis sont en en passe de devenir une « méga-république bananière » dans laquelle l’armée et la police prennent de plus en plus de place, annonçant une montée du proto-fascisme, prophétisait-t-il. Six ans plus tard, Chris Hedges souligna dans son ouvrage Empire of Illusion – The End of Literacy and the Triumph of Spectacle (Prix Pulitzer) que dans ce pays qui a « de moins en moins de cohésion, gagner c’est tout ce qui compte et la moralité est inconséquente. Nos dieux sont les célébrités ».

Ultimement, le principal impact de la présidence Trump – célébrité parmi les célébrités et dont le maître-mot est « gagner ! » – sera donc assurément sur le type de société qui en émergera aux États-Unis. Pour autant, l’autoritarisme grandissant dans ce pays fera florès, et il fera en particulier au Moyen-Orient. Que peut-on, dès lors, escompter de la Pax Trumpica à venir dans cette région ? Principalement deux choses sur le court terme : un règlement de la question syrienne au profit du président Bachar al Assad et le soutien à l’autoritarisme au nom de la lutte contre la démocratie (à Bagdad, au Caire, à Ankara et ailleurs). Au-delà, les répercussions de ceci viendront, aux États-Unis comme au Moyen-Orient, tester le management du nouveau président américain.


Photo : Michael Anderson, 1984 © Columbia Pictures, 1956

 

 

St.Germainising ISIS

In France, where you can no longer totally be ‘a free man’ (the country is under open-ended state of emergency since November 2015), contrary to what Joni Mitchell nonchalantly sang long ago –although you can still (nervously) ‘kiss on main street’, as the late folk poetess had also vocalized – the contemporary transnationalization of political violence is, according to local media, summed-up in the straightforward opposition between two local intellectual schools of thought. That will conveniently do it. In this corner, an argument about ‘the Islamization of radicalism’, and, on the other side, an alternative view on ‘the radicalization of Islam’. Pick your favorite (or disliked), fit the facts (or rationalize them), draft a policy (ever so quickly), and move on to relate any new development (however dissonant) to it.

Leave it indeed to Parisians and their time-honored tradition in that regard to turn a distant, complex, and international set of questions, with all manners of ramifications, into a Balzacesque affair featuring posture. Faced with an increase of attacks on their soil in 2015, French state and society have thus massively invested the question of the current transnational violence pursued in recent years by both armed groups such as Al Qaeda or the Islamic State and individual operators such as Anders Breivik or the Tsarnaev brothers.  Having dutifully ticked the twin, self-serving and eminently misleading boxes of ‘they attack us because of who we are’ and ‘we will not cave in in the face of totalitarian ideologies’, the discussion moved on to try to identify an explanation that could be built into some sort of consensus. In post-9/11 United States, that was ruthlessly dealt with immediately by moving everything and everyone into ‘Global War on Terror’ territory. Such efficiency is not Gallic, and debate and strikes must here necessarily ensue.

Dichotomization, simplicity, and staging

Beyond its media-fueled theatrics, the current Islamization of radicalism vs. the radicalization of Islam fracas is revealing three key dystrophies of our era: the dichotomization of all things, the search for a single response in the face of complexity, and the constant and sterile staging of thought. From CNN’s 1990s Crossfire to RT’s Crosstalk in the 2010s, by way of Al Jazeera’s Al Itijah al Mu’akiss in the 2000s, reductionism of current affairs to essentialized viewpoints has become a most problematic trademark of our times. As a result of such socialization-in-the-making, both policy-makers and students increasingly approach international affairs with an impatience for history and multilayered sequences. Instead, they readily search ‘quick fixes’, ‘overarching concepts’, ‘lead factors’, ‘so-what’s-the-answers’, and ‘bottom lines’.

Shortcuts of this type can hardly provide helpful – much less valid – responses to the arresting mutation of violence in the late twentieth/early twenty-first century. Islamization of radicalism or radicalization of Islam? Would that it were so. What is engulfing France is much more complex and in fact underwritten by at least the following: the unsettled colonial history of France catching up with it, the evolving nature of post-colonialism itself, the legacy of Al Qaeda’s global martiality, the post-modernity of ISIS, the nascent hybridity of ‘AQISIS’ patterns, France’s military interventionism, its economic crisis, and its poor political leadership. Religion into violence or violence into religion? Really? To understand 9/11, the fall of Mosul, or the Kouachi Brothers? Not so much, nothing new, and at best providing only partial answers.

More importantly, the construction of this false debate is also characterized by the active disappearance of the global south intellectual on a set of issues that are eminently arresting for him or her. An astute New Yorker-Londoner observer of the Middle East recently asked me whether the thinkers associated with these different schools had, in that regard, a responsibility in bringing the debate to this cusp and closing the space in such a way. Certainly, the interrogation is valid and intellectual hegemony (as opposed to gamesmanship) too often finds its way in this scene. Ultimately, however, it is not the individuals themselves but the representation of their ideas by lazy media and political actors that is problematic.

Finally, truth be told, self-centeredness is not exclusive to the French. A recent Frontline documentary rehearsed extensively the familiar ‘we created ISIS’ line – used in the United States by academia, media, and policy-making  to circumvent proper analysis of the self-sustaining agency behind the groups (see earlier, ‘we created Al Qaeda’). And similarly, the countries of the Middle East bask, for their part, in the bliss of ignoring the deeper drivers of the mess in their midst. A chaos they so complacently accompanied fatalistically and whose magical conceptualizing they can now also import, at their intellectual peril.


Illustration: The Prestige, 2006 © Deviant Art, WillaTree 7.