Moustapha Akkad et le Cinéma de l’Émancipation

L’esprit des indépendances postcoloniales des années 1960 et le moment révolutionnaire mondial de la décennie suivante président conjointement aux deux récits cinématographiques uniques, Al Rissala (Le Message, 1976) et Omar al Mukhtar (Le Lion du Désert, 1981), que nous a légué le défunt metteur en scène américano-syrien, Moustapha Akkad.

Au-delà du talent de Akkad et de sa vision, c’est visiblement cette combinaison libératrice et créativement émancipatrice qui avait irrigué ce dont, rétrospectivement, nous pouvons faire l’expérience aujourd’hui comme un cinéma d’indépendance, à la fois régional et mondial.

Al Rissala est une chronique de l’émergence de l’islam en Arabie au septième siècle et de l’épopée de la vie du prophète Mohamed de la révélation jusqu’à la prise de La Mecque en 630. Omar Al Mukhtar présente le récit de la rébellion du leader nationaliste libyen contre l’occupation italienne au début du vingtième siècle.

La trilogie cinématographique arabo-islamique inachevée de Akkad allait inclure un dernier film sur Salah al Din al Ayubi (Saladin), le leader politique et militaire musulman qui avait repris Jérusalem au Croisés en 1187, projet sur lequel Akkad travaillait jusqu’à sa mort lors d’un attentat terroriste à Amman en Jordanie en novembre 2005. Le metteur en scène avait, après la sortie d’Al Rissala, fait fortune en obtenant les droits de la série des films d’épouvante Halloween dont il produit plusieurs épisodes.

Au vrai, les deux films de Moustapha Akkad sont deux œuvres majeures qui, ensemble, constituent un précieux condensé de l’imaginaire politique arabo-islamique durant la seconde partie du vingtième siècle. D’un coté, le versant religieux, de l’autre le sentiment nationaliste (campé ici par un leader libyen mais qui aurait pu tout autant mettre en scène les rébellions nationalistes algériennes, marocaines, irakiennes ou égyptiennes). Ce faisant, Akkad a donné vie cinématographique aux deux grands narratifs – au demeurant mutuellement compétitifs – qui ont dominé l’aire moyen-orientale et nord-africaine au lendemain des indépendances et tout au long de la seconde moitie du vingtième siècle.

La critique élitiste occidentale avait à l’époque eu – le contraire aurait étonné – « du mal » avec un metteur en scène arabe célébrant, avec dextérité, les faits d’armes arabo-islamiques. Même si celui-ci sortait d’Hollywood et de l’école Sam Peckinpah, maîtrisant codes et techniques de la profession, et gérant, l’une à la suite de l’autre, deux superproductions internationales (Al Rissala fut filmé simultanément en deux versions l’une avec des acteurs arabes, dont Abdallah Ghaith et Mouna Wassef, et l’autre avec des acteurs américains et européens dont Anthony Quinn et Irène Papas), on pouvait allègrement l’accuser, comme le fit le magazine français Première, de « ne pas savoir filmer le désert » (l’on ne sait comment cela est supposer être fait, mais il serait ainsi entendu que le standard est celui du britannique David Lean dans Lawrence d’Arabie).

En réalité – pour ceux qui connaissent le désert – Akkad en avait parfaitement peint à la fois l’évanescence confondante et l’ondoyance hypnotisante, et ce dès la première image du film sous une musique onirique de Maurice Jarre.

Seuls l’Orientalisme et l’Eurocentrisme peuvent expliquer que ces deux films demeurent cantonnés à une consommation culturalisante et leur épique valeur filmique largement inconnue (oubliés ainsi des listes BFI et autres). A la différence de nombreux films religieux, sur l’islam ou le christianisme, dénotant ferveur et passion, le travail de Akkad est tout en retenue de traitement et en contextualisation historique. Al Rissala aborde ainsi avec précision le milieu antéislamique et la fonction économique de la religion dans cet environnement, et dépeint avec nuance les hésitations d’une aristocratie mecquoise empruntée face au tourbillon d’une nouvelle religion portée par leur propre cousin. Omar al Mukhtar loge l’émancipation autant chez l’enseignant cyrénaïque devenu chef militaire que chez le jeune soldat italien rejetant sa mission d’occupation et ces ordres iniques.

Si tout œuvre a une sociogenèse révélatrice, celle de Akkad est celle, non pas d’une revendication, mais d’une réappropriation. Son travail, à l’instar d’un autre metteur en scène de l’émancipation injustement oublié, le mauritanien Med Hondo, n’est pas une simple synthèse de Lawrence d’Arabie ou de Gallipoli – qui serait ainsi un simple rendu de bon élève – mais bien plus ; à savoir un tableau peint au près de l’authenticité de ces expériences. Et c’est bien là que réside l’importance du travail de Akkad, une représentation de moments profondément historiques à un moment politique et historique en soi.


Photo: Moustapha Akkad et Anthony Quinn, tournage de Omar Mukhtar© 1981, United Film Distribution Company

Tribalizing the World

The fast-advancing tribalization of the world is ushering a dangerous era of global toxicity.

The story of the early 2020s is being written under an ever-deepening theme of divide around identity. To be certain, such divisions have long been present, in many places and across cultures, and we may well be indulging presentism by forgetting how even recent historical phases were replete with such antagonisms. Besides exploitation and violence, colonialism was but that story as was Cold War enmity disguised under the cloak of ideology, and all of that was followed by Huntingtonian Clash of Civilizations, ahead of the Global War on Islam, err Terror.

This time around, however, the dynamics seem to be getting nastier every step of the way and at many different levels – individual, communal, domestic and international with geopolitical ramifications.

Whether it is the sum total of twenty years of ‘9/11’ terrorism and securitization paranoia or the post-pandemic misery now fully landing on us, the decade-long unceasingly impoverishing economic crisis, the return of racism, or the accumulation of a generation of dumbed-down, tech-operated me-myself-and-ism, or indeed the nastiness and vulgarity of the Trump years now gone global inspiring open racism in France and normalizing systemic injustice in the United States, we have in 2021 stepped in fully into an age of global morosity underwritten by nonchalant obnoxiousness and self-comforting dismissal of the other.

Why bother building bridges when they can be burned with no consequences?

If the current moment is so arresting – again, we should be wary of considering it in total abstraction of other such historical phases – it may, however, be because of the absence of a single overarching reason to such dreariness (as opposed to, say, a war context or post-war period). Because today’s morosity can alternatively find multifaceted anchoring in loss of rights or economic status, invasive technology, repressive authority, discriminatory capital, stigmatizing news or health anxiety, the duskiness has acquired a layered and penetrating nature.

The marked divisions of this democratized and malleable malaise within and amongst societies is also objectively a marker of human social step down. This zeitgeist moves on a logic that is essentially one of denial of its negativity while pretending to be a thought-out legitimate positioning. The reality, however, is that the current scene is largely dominated by non-conversations and non-thinking posturing as serious political and social engagement (my perception and my belief first and last). The net result is camp demarcation, flag waving and the erasing – indeed the very delegitimizing – of common ground.

With a steady stream of apocalyptic narratives, dystopia is the new normal with tribes in Europe, in America, in Asia, in Africa, in the Middle East, in Latin America. The artifice of dystopia is in effect no longer exaggeration or mere fiction but more and more a simple way to represent metaphorically the divided, tribalized present or underscore its dominant traits-to-come. With metaverse options around the corner, such celebrated tribalism will impact not merely states at war but also the very disambiguation of individuality in peace.

Whereas once the logic of ‘crisis’ implied an expected return to some normality (of norms and of behavior, in particular), sometime at the turn of 2020 (call it the Covid Turn) a fatalistic mindset settled in, in turn rationalizing the obnoxious impatience with others which descended only too fast and almost too naturally.

What next? True to this century’s fast-paced everything, history itself may symbolically go into overdrive and the 2020s ‘skip’ their own 1920s analogous decade to take us fully into the 1930s and that familiar maelstrom of dehumanization. For if the makings of the 1930s were cast fifteen years earlier, then the current normalized weaponized acrimony should be cause for concern for the years to come, years of the drying up of empathy.


Illustration: Mark Rothko, No.3/No.13 (Magenta, Black, Green on Orange), © 1949

Abécédaire du (non-)débat sur la Palestine

Affrontements

Symétrie entre les modalités de recours à la force par un état occupant et une société occupée ; synonymes : hostilités, combats.

 

Antisémitisme

Racisme à ne pas confondre avec l’opposition aux politiques dépossessives et discriminatoires de l’occupant.

 

Conflit

Guerre.

 

Communauté internationale

Euphémisme englobant ; dénotant principalement les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité formé en octobre 1945.

 

Débordements

Lynchages.

 

Démocratie

Privilège et faux-fuyant analytique.

 

Diplomatie

Soumise au droit de veto.

 

Droit

Valeur cardinale enfreinte, norme violée impunément ; voir droits de l’Homme, droit international, droit international humanitaire.

 

Engrenages

Évacuation de la question de justice et celle de résolution politique par un recours à un fatalisme culturaliste (exemple : l’engrenage historique des affrontements entre Palestiniens et Israéliens)

 

Escalade

Terme de remplacement de celui de dégénération ; synonyme : spirale.

 

États-Unis

Sponsor historique et durable de l’occupant.

 

Europe

Suppléant emprunté et affable des États-Unis

 

Exode

Expulsion.

 

Gaza

2.047.969 million d’individus vivants sous occupation sur 365 kilomètres carrés.

 

Histoire

Soumise à l’actualité.

 

Injustice

Hors-sujet de l’analyse politique.

 

Journalisme

Auto-censure.

 

Ligue Arabe

erreur 404

 

Nations-Unies

Producteur de résolutions outrepassées ; souvent profondément préoccupées ou attristées.

 

Racisme

Question absente de l’analyse médiatique.

 

Rétorsions

Attaques.

 

Sécurité

Terme réservé à l’occupant.

 

Terrorisme

Violence réservée aux acteurs non-étatiques et autres factions armées.

 

Violence

Voir affrontements.

 


Illustration : Palestine Map Poster © 2016.

The Colonial Republic, time and again

Colonialism travels. Back and forth.

Usually thought of linearly, colonial practices may be best understood in a logic of cycles. Such perspective can help us see more clearly the problematic seesawing of a dispossessive history whereby France is seemingly unable to unlearn its colonialism.

The policy actions and declarations of President Emmanuel Macron about Islam during the autumn 2020 were but the latest in an unceasing French obsession with a religion and a community. Such idée fixe masks, however, the larger and more important contextual issue of the persistence and mutation of the legacy of French colonialism.

What can be assessed as repeated state-sanctioned stigmatization of a community of French citizens, whose religion is Islam, is neither accidental nor merely the positioning of one politician surfing on populist and racist waves ahead of an election. Rather, such current affairs partake of a more historically-consequential pattern of a prevalent mindset. Over the past decades, French authorities have repeatedly shown their inability to shake-off discriminatory controlling practices. These tropes, systematically and systemically dominant throughout the colonial era of the country, are today reemerging under the convenient guise of ‘security’ and per a narrative of preventing ‘threats to the republic’.

In this context, the current discussion about French policies being merely a particular understanding of laicité one has to understand misses the larger point. The one-dimensional story of variation on secularism is euphemistic and incomplete. Denoting sympathy for the French travails with ‘their Muslims’, it indulges the self-serving posture of a specific radical interpretation of that republican value and, rationalizing its excesses, moves to elevate exclusionary logic to democratic necessity.

The deeper issue is that France is a country that remains stuck in a colonialism-influenced mindset. The direct control of African, Arab, and Asian lands may be gone but the paternalistic outlook on these individuals’ culture “of origin” is not. Provenance-fixation and religion-exceptionalism are the keys to understanding today’s republican racism in what Jim Wolfreys calls “respectable racism” in the French Republic of Islamophobia.

“Radicalization” and “separatism” are today the culturally-coded vernacular of the neo-imperial state, part of a phraseology portfolio including “integration” and “assimilation” – a panoply all along used stealthily against l’ennemi intérieur who is also, then and now, l’ennemi intime.

If indeed there is a French particularity relevant here, it is the one of the French resistance to address its colonial past. The impact of that past on the ways through which the French state deals today with the resulting societal composition in the aftermath of decolonization is arresting. It is precisely this combination of amnesia, taboo, and editing of colonial history that presides over the current authoritarian and discriminatory policies towards Muslim communities.

Revealingly in that regard, French historians took a long time before turning to the World War II collaboration period. It was an American historian, Robert Paxton, who, first in 1966 in his book Parades and Politics at Vichy and then in 1972 in the follow-up Vichy France, initially articulated the extent of the French government role in the deportation of French Jews during the occupation. (Parades and Politics was only translated in French in 2003.) The human depth of that experience was as well told by the Anglo-Hungarian author Arthur Koestler in his The Scum of the Earth in 1941, amongst others.

Colonialism is similarly “another story of amnesia”. Not only has the public debate in France not come to grips fundamentally with the racist manner in which the French authorities have – through an artifice of administrative techniques, cultural coding, and media pronouncements – continued after the 1960s to perpetuate a practice whereby ‘the Muslim’ (a category de facto synonym with “Arab”; “the two are routinely conflated, making it both necessary and impossible to try to separate them” points out Ruby Hamad in White Tears, Brown Scars), but today the questioning of this history is painted as suspicious intellectual inquiry. In February 2005, the French government adopted a law demanding that teachers at schools all over the country and textbooks emphasize “the positive role” French colonialism played overseas, especially in the Maghreb. Today, instead of fighting systemic racism, France wants to reform a religion.

Forgotten and invisibilized is the colonial subtext of this sequence. Post-decolonization France featured several important episodes of violence against Muslims and Arabs. On October 17, 1961, Frenchmen and women threw an estimated 300 Algerians to the Seine who had been peacefully demonstrating for independence. As the filmmaker Michael Haneke captured it in a film-à-clef, the ghost of this history still remains Caché in contemporary and allegedly post-racial cosmopolitan Paris – yet merely hidden for all to see. Ratonnades (a term coined to specifically describe physical violence against North Africans) took place throughout the 1960s and 1970s. In her 2020 novel, Marseille 73, Dominique Manotti tells the story of such normalized societal discrimination, today’s forgotten bloody violence. Then as now, such racist witch-hunts took place in the context of economic crisis. From the 1970s to the 1990s, some estimated 200 cases of ‘Arab killing’ were unearthed by Fausto Giudice in his Arabicides (a unique investigation, which Chris Woodall remarks in Race and Class “has received scarcely any attention”). Since the 2000s, amidst the global post-9/11 era, Islamophobia gained footing in France.

Emmanuel Macron in the 2020s, François Hollande in the 2010s and Nicolas Sarkozy in the 2000s have rejected accusations of being opposed to Islam. They claim that their defense of secularism is religion- and color-blind. This is misleading. Asking a segment of his society to hide any public sign of their religion, Macron publicly celebrated another. The policies adopted by the French government on this front have demonstrably and increasingly been concerned with one religious community: Muslims. Above and beyond police clampdown on mosques, in an unprecedented move, in November 2020, the French government demanded that Muslims sign a ‘charter of republican values’. Upping the Orwellian ante, it moved to introduce a National Identification Number meant to trace in particular the schooling of Muslim children and in effect criminalizing home schooling.

Observing the manifestation of such state-led discrimination as ‘policy drift’ or reaction to ‘radicalization’ blinds us to the go-to tactics French power is making to align itself on a history of martiality towards what once were ‘children of immigration’ and are now – or indeed have been for a while – French citizens.

More importantly, ‘the republic’ is here a term concealing the privileges of the non-ethnicised population. Such currency has been successfully used to banalize racism against Muslims. Today’s democratically-degenerated language perpetuates the negative representations of Islam, which, Olivier Le Cour Grandmaison and the late Jalila Sbai remind us, were developed per a long pedigree of French academic, scientific, literary, and political elites since the nineteenth century.

What the French colonial history has produced is not so much secessionism, as disingenuous alarmist Macron would have it, but rather a repository of real and symbolic violence which can be unleashed against any group decreed to be in communautariste opposition to the values of the republic. Further down the historical rabbit hole, the 2020 flare-up in French Islamophobia carries on not merely a modern colonial history but a longer history of hatred, as Jacob Rogozinski traces it to the literal medieval witch hunts – processes time and again concealed behind the law.

What Frances needs today, to escape such long and divisive shadow of colonialism, is to practice what Ariella Aisha Azoulay calls potential history, that is an unlearning of its regime of past and recurring discriminatory ways.


Illustration : Collage of “Soldats français harcelant une Algérienne” (1954-1962), Coll. Gilles Boëtsch. coll. Olivier Auger ; and cover of Saidiya V. Hartman, Scenes of Subjection – Terror, Slavery, and Self-Making in Nineteenth Century America, Oxford University Press, 1997.

L’Étouffement du Monde

Le monde suffoque. Les masques que tous portent aujourd’hui n’ont pas seulement une fonction hygiénique et médicale ; ils sont la métaphore, à peine forcée, du halètement qui caractérise désormais la marche de notre époque.

Le monde suffoque, et seuls les dictateurs respirent – ôtant leurs masques pour révéler un autre accoutrement, celui de l’indécente et grotesque posture de cette domination crue qui préside désormais aux destinées de tant de sociétés. Désemparées par ce qui leur arrive, les populations ne réalisent pas ce qu’elles sont en train de devenir, tant cet engourdissement sociétal fait le lit d’un étiolement moral. La culpabilité des élites, extraordinairement inaptes face aux défis surgissant ou n’y voyant qu’opportunités de contrôle accru, est ainsi décuplée par une soumission volontaire des masses, geste disculpé par l’urgence de la survie et rationalisé par la promesse du confort de l’habitude – au Nord comme au Sud.

Ce monde étouffe. À l’image de cet Américain cruellement assassiné par son gouvernement, asphyxié publiquement, à l’instar de centaines d’autres au cours des décennies passées, par la haine suintante des représentants d’un ordre raciste qui évince toute responsabilité et transmet impunité d’une génération l’autre. Tel ce Saoudien étranglé et horriblement démembré par son régime, clique corrompue dont les crimes documentés sont effacés et oubliés, frustrant ainsi les velléités de démocratisation. Comme ces citoyens démunis qui – au Liban, aux Philippines, en Chine, au Brésil, au Chili, en Turquie, en Équateur, en Côte d’Ivoire et ailleurs – voient leurs demandes pour plus de justice et d’équité bâillonnées, et leur citoyennetés criminalisées.

Aussi, un environnement aseptisé prend le pas et prend le souffle. Invisibilisant la mort chronique de migrants Africains réduits a l’esclavage en Libye , le sort de Chinois « reprogrammés » par leur état afin d’effacer leur religion, de Mexicaines stérilisées dans des centres détentions ou de Yéménites torturés par les Émirats Arabes Unis et autres Rohingyas victimes de génocide au Myanmar, le monde naissant fonctionne sur le mode de la dissimulation. Masqués par conviction et par convention, mais aussi par convenance, nous accompagnons la mise en scène d’un monde dans lequel nous nous dissipons face aux froides technologies qui nous « réécrivent » et nous autorisent ou nient l’accès à nos vies.

Notre monde s’efface. Il s’abroge et, perdant ses repères pour ne pas perdre pied, il n’exprime que peur panique et ne voit les autres que comme menace. Telle une Amérique dont le déclin (et la fermeture de l’esprit) annoncé depuis bien longtemps est aujourd’hui bel et bien devant nos yeux – une démocratie-phare d’antan devenue une dictature post-moderne au sein de laquelle des groupes hors-la-loi peuvent préparer allègrement le kidnapping et le jugement d’officiels. Telle la France qui n’en finit pas de se décliner obsessionnellement islamophobe, à l’incitation de son chef d’État et aux exhortations incessantes de ses intellectuels.

Dénonçant alarmisme négatif et vantant les mérites d’un « monde en progrès » les chantres du néo-libéralisme socialement dévastateur, et autres défenseurs de l’ordre, manquent voir cette chute entamée mondialement. Bien plus que des patterns d’échanges en mutation, c’est l’essence même de nos codes d’interaction qui est en restructuration – à la fois, objectivement, par les changements autour de nous, et, plus problématiquement, par nos subjectives incantations des bienfaits du monde nouveau. Le mode premier de l’échange est devenu la suspicion.

Si celle-ci est doublée de quelque autre paramètre (géographie, ethnie, religion, classe, genre), elle s’autorise derechef l’action criminalisante et punitive. Nous interagissons par écrans et firewalls (murs de feu) interposés, fonctionnant de façon hybride et nous assurant d’une distance réellement asociale. Paramétrant ces dysfonctionnements comme une normalité inévitable, nous institutionnalisons celles-ci et transformons de loin en loin notre rapport au devenir et au possible.

Un monde se meurt. Celui de l’intelligence, de la nuance, de la générosité, de la contextualisation, du bon sens, de la mémoire historique, de la liberté. Il se perd pour une génération, ne connaissant que le diktat de l’immédiat, déjà socialisée au tout-ludique et a l’über-cynique, et qui désormais se méfie de l’esprit critique. L’incarcération en cours du monde est en réalité surtout le fait de nos actions face à une suffocation qui nous défigure tant nous nous accommodons de sa logique annihilante.


Illustration : The Masque of the Red Death de Roger Corman © American International Pictures, 1964.

Burning the Field

I once overheard an economist suggesting to a political scientist: “We should get him on the committee, he’s got field experience”.

What does that really mean?, I thought to myself.

Over the years, I had heard this sentence uttered too often in academe and in policy-making – used as an accepted and valued benchmark to assess credentials and expertise. That the referred-to colleague was a distinguished sociologist made the remark appear innocuous, indeed flattering.

Yet something was off.

The issue was not the context but the subtext, indeed the acceptability of it and the unseen coded nature of the term – often too as used by those reflexively resorting to the phrase.

For all practical purposes, ‘the field’ is an accepted term of art for the Global South. It presents and represents it as a normal destination of a type of study whose nature is particular. The chosen ‘field’ metaphor conveys a clear idea of open land and nature environment.

Those using it may not realize it. Their work, after all, is in favor of that ‘global south’. Benign humanitarians acquire experience ‘in the field’ before returning to headquarters to display that gained knowledge.

The fact remains that an allegedly scientific term is eminently non-scientific for it is associated with a given destination rather than left open.

Unsurprisingly, the concealed soundscape of the field is the result of its history and the asymmetric power relations it establishes. Eurocentrism travels. Orientalism as well, in imagery and in sound. Most importantly, both constructs do so in language. In this case, the semantics are that the field is that which stands away from the center.

More specifically, the field is Africa, the Middle East, Asia, at times Latin America. It most certainly never is Europe or North America. If it is Western, it is merely in circumscribed places in its midst; troubled, so-called no-go areas, which as it were are inhabited by ‘communities’ ‘whose citizens originally ‘come from’ somewhere else. And so, even in the center, the field is imported periphery.

As dominion, the field can be surveyed. One flies over it romantically as do the characters of Meryl Streep and Robert Redford – hurriedly followed on foot by the helping local Kenyans – in Sidney Pollack’s Out of Africa, with John Barry’s lush violins smoothing that imperial privilege of unquestioned ownership.

Elsewhere in North Africa, the field – also a derivative battlefield in this case as Rommel Afrika Korps squared off with Montgomery’s troops – is similarly the normalized backdrop of colonial ownership and field studies as in The English Patient‘s archeological team. One passes through it safely, in David Lean’s A Passage to India.

For the field is for the taking, that is by the non-fielder so to speak. Historically a playground or dominion, it logically became a place of study and social sciences codified it this way.

The true nature of the field is, however, revealed by the violence such language erases. The field is where the ‘field negro’ lives – in resentment and exploitation – as Malcolm X famously brought it home.

The field can never be another place which can be researched similarly. And therein lies the hypocrisy of the term as used contemporaneously. ‘Field research’ in the corridors of the European Union in Brussels or those of the World Bank in Washington is incongruous. Can one gain field experience in the police precincts of Alabama or the courtrooms of Mississippi? Or are only interviews of tribesmen in Yemen or rebels in Burkina Faso to be listed in vitaes?

If the field can never be in North, it is because by definition that realm has been defined as the center and the field is derivative of an equally identifiable ‘center of power’.

Tired of being paternalistically asked by the wielders of such claimed authority whether he had ‘done field work’, a brilliant and cherished Lebanese friend once retorted: “I was born in the field”.

 


Photo: Tron directed by Steven Lisberger, © 1982, Walt Disney Productions

Le Conseiller Bienveillant

Le troisième épisode de la nouvelle saison de la série télévisée Homeland – dont la sophistication du racisme échappe à beaucoup – met en scène le personnage du Conseiller national américain pour la sécurité, Saul Berenson (interprété par Mandy Patinkin), en négociations avec le chef des Talibans, Haissam Haqqani (campé par Numan Acar). Dans une scène nimbée de lyrisme, les deux hommes, scrutant un émouvant lever de soleil sur Kaboul, se mettent d’accord pour enterrer leurs différences (culturelles autant que géostratégiques) afin, comme l’indique Saul Berenson, ex-chef de la CIA, d’ouvrir un jour nouveau pour le monde et « apporter la paix et la prospérité au peuple afghan ».

Ce couple et ce moment sont une des plus anciennes vignettes de l’Orientalisme, autant dans la réalité politique du Moyen-Orient que dans sa représentation romanesque. Suivant ce trope, le décideur Oriental – dans son acception large – se retrouve dans l’intimité d’une relation de confiance avec un envoyé politique, officiellement ou officieusement, et ce premier en arrive à être influencé par le second, invariablement à des fins nobles et envers la poursuite d’objectifs transformant pour le meilleur la vie de ses sujets.

Si au départ le décideur moyen-oriental est quelque peu soupçonneux et sur la réserve – il faut bien construire une tension narrative à dissiper par la suite – il n’en est pas pour le moins intrigué par cet intriguant opérateur externe « différent », et lui ouvre donc derechef l’accès à son monde, le faisant envers et contre l’avis de ses propres conseillers, autant circonspects que jaloux de leur prérogatives d’influence.

Rencontrant T.E. Lawrence (Peter O’Toole) pour la première fois sous sa tente dans le désert d’Arabie, le prince Faysal (Alec Guinness) lui rappelle, pour le garder quelque peu à distance, que d’autres amoureux de l’Orient, tels « Gordon of Khartoum », ont emprunté ce chemin par le passé. Le parcours de ce général et administrateur colonial britannique, Charles George Gordon, également surnommé « Chinese Gordon » et « Gordon Pasha » suivant ses autres missions en Chine et en Égypte, illustre plus en avant ce positionnement d’influence stratégique. Séduction, oui, mais service national d’abord.

Ce rapport, non de forces, mais de sentiments, dissimule bien entendu le but premier du conseiller bienveillant, à savoir remplir sa mission qui est d’obtenir l’alignement du décideur oriental sur une politique décidée en métropole. L’invisibilisation de l’assujettissement passe par la mise en scène d’une camaraderie qui viendrait transcender les différences au nom d’un service rendu au subalterne.

Cette camaraderie peut, parfois, se muer en véritable fratrie, à l’image d’un T.E. Lawrence rédigeant au lendemain de son aventure avec les Arabes, son opus majeur, Les Sept Piliers de la Sagesse, parsemé autant d’admiration pour ces derniers que de réprobations à l’égard de ses supérieurs britanniques. Elle peut aussi, souvent, demeurer un calcul hypocrite et efficace de l’agent capable de se jouer de la psychologie (fragile et dépendante) du politique orientale. Même s’il en arrive à développer empathie, voire sympathie, à l’égard de celui-ci, l’agent externe, un « missionnaire » cliniquement, est par la force des choses ramené à cette nécessaire distance, par le fil des évènements ou par quelque décision révélatrice de la nature « intrinsèque » du prince Oriental.

Dans le film Syriana (2005), le personnage de Matt Damon (Bryan Woodman, un représentant d’une compagnie pétrolière américaine) rencontre celui d’Alexander Siddig (Prince Nasir Al Subaai) dans un hôtel à Genève pour le convaincre d’introduire des réformes qui apporteraient démocratie, droit de l’homme et émancipation des femmes à son émirat du Golfe. Le touchant dithyrambe de bonne gouvernance du conseiller énergétique masque difficilement les intérêts de son mandataire commercial, de la même manière que celui d’indépendance de Lawrence occultait la mainmise britannique sur l’Arabie bientôt post-Ottomane ou encore que celui de Saul Berenson de dépassement des conflits voile l’administration néocoloniale de l’Afghanistan post-11 Septembre.

La tâche du conseiller bienveillant, que l’on rencontrera hors-fiction sous les traits d’un Thomas Friedman ou d’un Jared Kushner, est néanmoins rendu plus aisée par la demande despotique des leaders moyen-orientaux, qui, admiratifs et touchés par l’attention qui leur est portée, s’épanchent volontiers, avec ce partenaire, de façon fataliste sur leur fardeau d’avoir à diriger des peuples « arriérés » et « indisciplinés », et donc ingrats et incapables de les suivre dans leur haute mission de modernisation. Autant de paternalisme, élitisme et récits auto-gratifiants qui font bon ménage avec la mission orientaliste de leur proche-lointain conseiller.


Photos : © Homeland, 2020; Lawrence of Arabia, 1962; et Syriana, 2005

Open Season in the Age of Apathy

On January 21, 1996, the New York Times published a story entitled “Seeing Green; The Red Menace is Gone but Here’s Islam”. Five solid years before the events of ‘9/11’ forcefully unleashed a global moment in that direction, Islam had already been introduced or decreed as the new enemy – of the West, that is.

Notwithstanding the problematic nature of the “Islam vs. the West” construct, the reality is that the artifice has been successful beyond the wildest dreams of its proponents or adherents, from Bernard Lewis to Niall Ferguson by way of Samuel Huntington and Francis Fukuyama.

Close to a quarter century after that self-explanatory essay by Elaine Sciolino substituting midway into the post-Cold War the Muslim to the Communist as the needed bête noire (et marron), anti-Islam feelings have now vastly expanded across the world as discrimination, repression, and hostility towards Muslims have been routinized. In the event, Islamophobia features now as mere background noise of international politics.

In his new, paradigm-shifting book Europe and its Shadows – Coloniality after Empire, Hamid Dabashi offers a key insight on the misleading and skewed nature of the ideological tenet that has underwritten this past and current phase of global politics. As he writes: “In what particular way can the 1,400 years of civilizational unfolding of a world religion be summoned into just one word, ‘Islam’ – placed next to the allegorical gathering of a recent imperial concoction called ‘the West’ and offered as the towering binary of our time – be the explanatory frame of reference for the current events?…What happens to historical accuracies, analytical nuances, judicious cultural comparativism when it comes to ‘Islam and the West’”.

Such nuances and accuracies, as the Columbia University professor terms them, are indeed now widely absent, and the ‘Islam as a problem’ narrative has been normalized. As seen in the current flare-up between the United States and Iran, the cultural-religious narrative features alongside each new geopolitical crisis playing out in the region. It can be summoned or it can surface on its own, at will.

How did we get here?

To be certain, the colonial and the post-colonial experiences are the heart of the matter. Foundationally, however, it is the years following the Second Gulf War of 1990-1991 that had allowed the George H. Bush administration to turn the initially-empty-slate post-Cold War into a period of military interventionism in the Middle East. What had been done in a limited way and indirectly by way of the decade-long United Nations embargo on Iraq was then unleashed directly in 2003 with the George W. Bush administration occupation of that country.

Since then, and as the successive stories of Al Qaeda and the Islamic State materialized, the so-called 9/11 wars in Afghanistan, Iraq, Somalia, Libya, Yemen, and in the Sahel all played out back-to-back amidst a religious theme. By the time, President Donald Trump announced in January 2016, a racist ‘Muslim Ban’, the ground had been laid for the acceptability of that discriminatory measure.

Whereas that Trumpian high point of unprecedented contemporary institutionalized animosity towards Islam could have been a marker triggering de-escalation, it stood rather as the harbinger of a more insidious insertion of that disposition in the fabric of global politics. And so over the past three years, rather than simmering in Western societies, particularly those with a colonial past or an imperial present, the anti-Muslim bias traveled to Asia or resurfaced thereabout. Better yet, it was accompanied by tolerance of it in…Muslim societies.

Under the leadership of a former Nobel Peace Prize winner, Myanmar has been perpetrating a modern-day genocide against the Rohingya people since 2016. In parallel, China has been conducting another genocide on the Uighur community, sending millions to so-called ‘re-education camps’.

The crimes of Myanmar – which included infanticide – and of China on these Muslim groups have been widely reported and denounced by the United Nations, the International Criminal Court, human rights organizations, investigative journalists and athletes. In November 2019, the New York Times released 400 pages of leaked internal documents exposing the scale of the Chinese cultural genocide against the Uighur of whom reportedly three million are held in concentration camps.

By and large, however, these two genocides and Islamophobia more generally have been allowed to continue. Just as they did with the Myanmar ‘fallen icon’, many instead drew a line under the problem and moved on, sweeping aside dissonance in their favourite saviour narrative, and mezzo voce expressing ‘concern with Islam’, hardly dissociating the religion of one-fourth of the world’s population from its militant Islamist use. The tepidity has found itself replayed in social media where Facebook turned a blind eye on anti-Muslim hate.

It is in this degenerated context that India’s Narendra Modi was able to introduce in November 2019 a Trumpian Muslim Ban-like citizenship bill excluding Muslim refugees.

Not only have Muslim and Arab states not been vocal or active on this issue, but they have actually enabled and whitewashed it. It was not Saudi Arabia, where the holy sites of Islam are located, or the United Arab Emirates, which hosted a ‘tolerance’ summit in spite of their dismal human rights record, who took the initiative of filing a case against Myanmar before the International Court of Justice but Gambia. In July 2019, Saudi Arabia signed a letter defending China’s policies against the Uighurs. Earlier, in February, the country’s Crown Prince Mohammed Bin Salman, had already declared that China had “the right” to do so.

Such complicity and apathy in the face of fast-advancing anti-Islam policies and feelings is arresting at the dawn of a new decade. With those whose communities themselves are or have in the past been targeted by discrimination now onboard, one wonders what the next frontier is.

 


Illustration: Chinese Exclusion Act poster, 1882

Le Vietnam de l’Arabie Saoudite

Militairement, politiquement et stratégiquement, l’aventure de Mohamed Ben Salman au Yémen s’est avérée un désastre

Lorsque le président égyptien Gamal Abdel Nasser rendit l’âme en septembre 1970, prématurément à l’âge de 52 ans, beaucoup y virent le contre-coup physique et psychologique du choc de la défaite arabe en juin 1967 face à Israël. Certes, la Naksa avait indéniablement diminué à la fois le camp arabe et son leader de facto, Nasser, rendant ce dernier un fantôme politique les trois années qui suivirent. Pour autant, à l’examen historique, c’est un autre conflit, à savoir la guerre larvée au Yémen dans laquelle le président égyptien s’était impliqué depuis septembre 1962, déployant ses troupes en soutien aux nationalistes du nord-Yémen, qui, au cours de la décennie, avait graduellement anémié son armée.

À terme et à l’image de la guerre perdue militairement et politiquement par les États-Unis en Asie à la même époque, le Yémen, cet ingérable casse-tête, s’avéra bel et bien le « Vietnam » de l’Égypte et de Nasser. Aujourd’hui, c’est à un autre pays de la région et à un autre leader moyen-oriental que le Yémen est, petit à petit, en train de réserver le même sort : l’Arabie Saoudite de Mohamed Ben Salman.

Récemment nommé par son père, le roi Salman ben Abdelaziz al Saoud, ministre de la défense et vice-prince héritier du Royaume wahabite, l’ambitieux trentenaire décide le 26 mars 2015 de déclencher une intervention militaire pour mettre fin au chaos ambiant qui règne chez son voisin du sud depuis la chute du président Ali Abdallah Saleh, son remplacement par le pro-saoudien Abdrabbu Mansour Hadi et la montée en puissance du mouvement islamiste des Houthis de la secte Zaidi chiite et sa prise de contrôle de la capitale Sanaa.

Calquée sur les interventions américaines en Irak et en Afghanistan – briefings « format Pentagone » et campagne de communication à l’appui – l’invasion saoudienne est dotée du nom de ‘Asifat al Hazm (Tempête Décisive, autre référence à la « Tempête du Désert » des États-Unis en 1991 contre l’occupation irakienne du Koweït) à laquelle sont ralliés neuf autres pays arabes – le royaume pouvant être insistant auprès de ses amis-clients. Quatre ans et demi plus tard, nul des objectifs du blitzkrieg envisagé n’a été atteint et c’est l’envahisseur du nord qui est désormais sur la défensive ; les incursions yéménites en territoire saoudien se multipliant et redoublant d’impact.

Militairement, politiquement, économiquement et stratégiquement, l’aventure de Ben Salman au Yémen s’est avérée un désastre. Les milices Houthis sont devenues une force militaire des plus redoutables, mettant en pratique tout le volet des guerres asymétriques – véritable cauchemar pour une armée classique telle celle de Riyad formée et encadrée de longue date par les États-Unis – tout comme ils ont pu tenir tête aux mercenaires occidentaux soutenus notamment par les Émirats Arabes Unis, allié de l’Arabie Saoudite mais avec lequel des dissensions ont vu le jour depuis l’été dernier. Les combattants yéménites ont surtout inséré une donne des plus dangereuses pour Riyad en contre-attaquant par le biais d’une campagne soutenue d’attaques de drones. Le 14 septembre dernier, le siège de la principale compagnie pétrolière, Aramco, à Abqaiq a été visée par une flotte de dix-huit drones envoyés par les Houthis, paralysant de moitié la production nationale saoudienne et déstabilisant les marchés internationaux. L’opération de la mi-septembre avait été précédée par des attaques de drones similaires provenant du Yémen qui avait frappé l’Arabie Saoudite en août et en mai derniers.

Si Ben Salman, désormais prince héritier depuis juin 2017, a pu, pour l’heure, poursuivre impunément cette aventure-bourbier, c’est principalement grâce au soutien des États-Unis, mais également parce que la communauté internationale ferme les yeux de facto sur la tragédie humanitaire au Yémen. En avril dernier, une étude du PNUD estimait que si le conflit venait à prendre fin en 2019, il aurait déjà causé la mort de 233.000 personnes dont 140.000 enfants de moins de cinq ans, de nombreuses violations du droit humanitaire et de droits de l’Homme, ainsi que 89 milliards de dollars de pertes matérielles pour ce qui était déjà le pays arabe le plus pauvre. La décision de l’administration Trump – annoncée ce 10 octobre alors que la procédure d’impeachment du président américain s’accélère – d’accroître son soutien à Riyad en envoyant 3.000 soldats supplémentaires et en déployant son système Patriot de protection anti-aérienne indique que le conflit perdurera au-delà de cette année.

« Tout pouvoir repose sur un acte fondateur », avait appris Nicolas Machiavel à un autre prince. Le pouvoir du prince héritier saoudien, initialement JFKisé en « MBS » par la presse occidentale avant son implication dans le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi en octobre 2018 dans le consulat saoudien à Istanbul, n’est semblablement ni ce crime, ni les arrestations au sein de l’élite saoudienne en novembre 2017, ou même le conflit avec le Qatar divisant le Conseil de Coopération du Golfe, mais peut être bien plus l’invasion de ce Yémen qui a déjà été si préjudiciable à d’autres dirigeants arabes.


Illustration : Cristal qui Songe (The Dreaming Jewels) de Theodore Sturgeon ©J’ai Lu 1978

Whitewashing White Supremacist Terrorism

The euphemizing of white supremacist terrorism is a discriminatory practice long enabled by irresponsible media, populist policymakers, and tunnel-vision terrorism researchers

 

Terrorism at the hands of white supremacists has been treated differently than any other forms of terrorism. This historical trend has become widespread in the 2000s and 2010s. Media outlets, national governments, international organizations, scholars and researchers have in their vast majority consistently dealt with this type of terrorism in ways that were strikingly at variance with the terminology, policies, and analyses put forth to represent other terrorisms, notably radical Islamist terrorism.

If the August 3 and 4, 2019 terrorist attacks in El Paso, Texas and Dayton, Ohio in the United States have shown how untenable such bias has now become, and if more and more voices are coming forth to denounce this representational asymmetry and to call for political and societal remedies to the situation, the problem is deeper as it has been indulged for far too long. In many ways and for many, the current epiphany – embodied in an August 4 New York Times editorial, soon enough contradicted by angled coverage of President Donald Trump’s statements on the recent attacks, as US Representative Alexandria Ocasio-Cortez aptly noted – is too little too late. It is so because terrorism has been the single most important security question over the past two decades and, consequently, one of its major manifestations cannot be disingenuously misrepresented as either gun violence or mental health issues.

White supremacist terrorism or white nationalist terrorism (in the larger constellation of the “white power movement”, as Kathleen Belew examines it in her 2018 book Bring the War Home: The White Power Movement and Paramilitary America) has been the dominant form of terrorism in the United States over the past ten years.

Since 2009 – while public attention was near-exclusively focused on Al Qaeda’s and the Islamic State’s terrorism – close to 75% of the terrorist attacks in that country were committed by white supremacists. Similarly, White supremacist or right-wing terrorism is also the fastest growing type of terrorism globally. In 2017, out of 65 attacks round the world, 37 (that is 56.9 per cent) were committed at the hands of racist, Islamophobic, anti-Semitic, or neo-fascist attackers. The trend continued in 2018 as that year was the fourth deadliest on record for domestic extremist-related killings in the United States since 1970, with the murders overwhelmingly linked to right-wing extremists. And in 2019, FBI director Christopher Wray told the US Congress that most of the domestic terrorism arrests made so far this year have been associated with white supremacy.

As the evidence piled up, most news media conspicuously refrained from representing the violence as terrorism, policymakers did the same and terrorism researchers minimally examined the problem – overwhelmingly devoting their resources to the manifestation of radical Islamist terrorism.

Particularly consequential has been the resistance by most news media organizations to depict white supremacist terrorist attacks as precisely that. Time and again, including in the recent cases of El Paso and Dayton, the terror is referred to as “shooting” and the terrorist as “shooter”. This was so notably in the cases of the attacks in Charleston, South Carolina on June 17, 2015; Finsbury Park, London on June 19, 2017; Charlottesville, Virginia on August 12, 2017; Las Vegas, Nevada on October 1, 2017; Pittsburgh, Pennsylvania on October 27, 2018; Sutherland Springs, Texas on November 5, 2017; and Christchurch, New Zealand on March 15, 2019.

Whether against Muslims, African-Americans, Jews, or counter-protestors to a neo-Nazi march, these attacks were all factually terroristic in nature, not simply shootings or car-rammings. For all the debate about the definition of terrorism and the political subjectivity attached to it, these actions matched clinically the core elements of what terrorism is; specifically they were violent unlawful acts conducted illegitimately and indiscriminately against a non-combatant population with a view to further the advancement of a political, religious, or ideological goal by creating a psychological climate of fear beyond the physical limitations of the original act of violence.

And yet in London, the BBC initially referred to the Finsbury Park terrorist attack by Darren Osborn as a “collision” (in contrast to the same terrorist car-ploughing modus operandi used earlier in Nice, France on July 14, 2016), as did most other international media outlets. Policymaking tagged along. In Charlottesville, the terrorist James Fields was initially charged with one “hit-and-run count”. In Charleston, then-FBI director James Comey chose to not refer to the rampage as a terrorist attack. In the same vein – terrorism being also about attacks on property – the White House refused to call a terrorist incident the January 2-February 11, 2016 armed occupation of the Malheur National Wildlife Refuge in Harney County, Oregon by the Sovereign Citizen Movement militia.

Besides the shortcoming due to the widespread predisposition to readily see white supremacist terrorism differently than other terrorism, there is here the additional, outsized, and crucial factor of the litany of racist statements by US President Donald Trump which have been seized on by white supremacists to further their political agenda. Brenton Tarrant, who killed fifty-one people in the Christchurch attacks against two mosques, hailed President Trump as “a symbol of renewed white identity and common purpose”. Patrick Crusius, who killed nineteen people in the Cielo Vista Mall in El Paso, Texas, was an ardent supporter of Trump and his ideas against immigrants. The two communities targeted by the terrorists, Muslims and Latinos, had been repeatedly and explicitly vilified by President Trump.

The sum total of this problematic double-standard is that, whether unwittingly or wittingly, what can analogously be termed the ‘white privilegisation’ of white supremacist terrorism corresponds to a form of racism. In effect, the invisibilization of white supremacist terrorism is the combined result of the mainstream news media euphemizing the terror (invariably terming it a “shooting” or “incident”), politicians reflexively speaking of “mentally-disturbed” individuals when the terrorist is not brown or black, officialdom failing to prosecute right-wing terrorism under the relevant anti-terrorism laws (whereas anti-terrorism laws have been strengthened and expanded in most countries since 9/11), and researchers failing to properly decipher the contemporaneously-cementing patterns of neo-KKK, neo-Nazi, and neo-fascist terrorism.

Incessantly talking only radical Islamist violence, terrorism experts failed to contextualize the historical lineage of this other violence going back to the attacks by Anders Breivik in July 2011 in Norway – who bombed a government building before proceeding to a youth camp to kill 77 people –; Timothy McVeigh and Terry Nichols who truck-bombed the FBI offices in Oklahoma City in April 1995 killing 168 people; the assassination of the Denver, Colorado Jewish talk show host Alan Berg in June 1984 by members of the white nationalist group The Order, or indeed much earlier another form of terrorism that is never called thus, the racial terror lynching from the 1870s to the 1950s.


Illustration: Jackson Pollock, White Light, 1954