Dries Van Noten et ses femmes jardin

Des glaçons gigantesques dans lesquels des bouquets se retrouvent prisonniers fondent doucement sur le podium. Beauté éphémère que l’on doit à l’artiste japonaise Makoto Azuma. C’est au milieu de ce décor glacé que Dries Van Noten a choisi de faire défiler sa collection printemps-été 2017.

Les premiers looks en noir et en blanc brut d’inspiration victorienne, sont brodés de perles de jais, comme les vêtements de deuil. Le deuil de l’hiver peut-être, car juste derrière entrent en scène  les couleurs et les imprimés de fleurs.


Dries Van Noten en a mis partout, des fleurs, et surtout à des endroits inattendus comme ce pantalon qui porte son bouquet sur les hanches. Les filles passent à travers ces totems glacés portant d’amples manteaux de soie japonisants.




La fleur sous la glace, le vivant qui se fige, on pourrait y lire une très belle parabole des cycles de la vie.

Sacai, un manifeste

On ne comprend pas tout de suite l’intention qui se cache derrière la collection automne-hiver 2016-2017 de Sacai. On remarque en revanche que les vêtements hybrides auxquels Chitose Abe nous avait habitués au fil des saisons semblent avoir disparu de ses intentions. Aucune robe-cape, nul trench-jupe ou blouson-capeline de dentelle ne fait son apparition sur le podium. Ce qui est annoncé de face est confirmé de dos. La légèreté aussi en est absente. Il y a quelque chose de plus dur, de plus protecteur dans ces silhouettes caparaçonnées comme pour partir en guerre. Mais en guerre contre quoi ? En guerre contre la guerre, confie Chitose Abe juste après son défilé.

Cette collection est une réponse aux temps un peu sombres que nous traversons. Un message pacifique nécessaire dans le monde d’aujourd’hui. Des patchs, des blasons qui semblent être en train de tomber, qui se détachent des vêtements. C’est un message contre les guerres, contre les violences militaires.

Si la créatrice japonaise semble avoir renoncé à réunir plusieurs vêtements en un, elle continue son œuvre de transformation et modifie les silhouettes grâce à des attaches façon ceintures d’avion ou harnais de parachutes. Mais au lieu de ceindre la taille, certaines ceinturent les fesses, créant de nouveaux volumes là où ils s’y trouvaient déjà. Ou, le haut des cuisses, ou la lisière de la poitrine, à la façon du hanbok, la robe traditionnelle coréenne et son Otgoreum qui pend sur le devant.

Ces harnais, c’est une référence aux punks, à leur esprit en rébellion. Et en utilisant ces attaches, à la façon d’un bondage par endroit, cela me permet de changer les silhouettes.

Les bras notamment qui semblent avoir été bandés après une blessure, alors qu’il s’agit simplement de déplacer les points d’appuis et contraindre les formes.

Quelques jupes en transparence se portent sous une veste en mouton retournée dont les manches ont été bandées. Les pulls sont imprimés de calligraphies et de lettres gothiques dont on peine à discerner le sens. Seul un blouson de cuir bleu nuit semble enclin à délivrer son message : Love will save the day, lit-on difficilement des deux côtés du zip. C’est justement la phrase écrite sur le T-shirt que porte Chitose Abe en coulisse. « L’amour sauvera le jour », comme la fameuse chanson de Whitney Houston. Une autre manière sans doute de dire que « la beauté sauvera le monde ».

FullSizeRender (51)
Photos: Isabelle Cerboneschi. “Love will save the day” lit-on de part et d’autre du zip.

And the winner is… Anthony Vaccarello chez YSL

“Une nouvelle organisation  créative pour la maison sera annoncée en temps voulu”. Ainsi se terminait le communiqué du Groupe Kering annonçant le départ d’Hedi Slimane de chez Yves Saint Laurent le 1er avril. On s’attendait à patienter un certain temps avant de connaître la teneur de cette nouvelle organisation – sans doute moins longtemps que chez Dior, qui a mis deux saisons pour nommer Jonathan Saunders à la place de Raf Simons – mais certainement pas 3 petits jours. Le nom du remplaçant d’Hedi Slimane au poste de Directeur Artistique de la maison Yves Saint Laurent a été annoncé aujourd’hui en fin d’après-midi et cette annonce officielle a mis fin à une interrogation qui n’en était plus vraiment une: c’est bien Anthony Vaccarello qui reprend les rênes de la maison. Ce créateur Italo-belge de 36 ans partait de toutes les façons comme favori dans la course qui menait à l’un des postes les plus convoités de la mode française.

Avec cette nomination, le groupe Kering démontre qu’il possède une vision extrêmement précise des profils qu’il souhaite nommer à la tête des maisons de mode historiques de son portefeuille: de jeunes designers possédant une vision, un univers bien à eux, avec des idées très tranchées sur ce que doit être la mode en l’an 2015 et suivants.  Ce fut le cas avec Alessandro Michele, un quasi inconnu nommé chez Gucci qui a réussi à redresser la maison et rendre la marque désirable en quelques saisons à peine, ce fut encore le cas avec Demna Gvasalia, un créateur underground, fondateur du collectif VETEMENTS nommé chez Balenciaga et qui a monopolisé toute l’attention et toute l’admiration de la presse avec son premier show pour la marque en mars dernier. Ce sera sans doute encore le cas avec Anthony Vaccarello qui a de fait quitté son poste de directeur artistique de Versus Versace avec effet immédiat et les regrets de Donatella Versace.

Même si je suis triste de le voir quitter la famille Versace, je souhaite à Anthony Vaccarello un fabuleux succès pour le nouveau chapitre qui s’ouvre devant lui, déclare Donatella Versace dans un communiqué. Ces dernières années j’ai travaillé avec trois immenses talents sur la marque Versus Versace: Christopher Kane, JW Anderson et Anthony Vaccarello. Leur passage chez Versus Versace les a conduit à faire une avancée immense dans leur carrière. J’ai apprécié la chance que j’ai eue de travailler avec chacun d’eux et j’ai aimé voir ce qu’ils ont apporté à une marque que j’aime profondément.”

Après avoir étudié le droit pendant une année, puis la sculpture, Anthony Vaccarello a suivi les cours de stylisme de la fameuse école d’art et de design La Cambre dont il est sorti diplômé avec les félicitations du jury en 2006. La même année il remportait le grand prix du Festival International de Mode & de Photographie à Hyères.  C’est là qu’il fut remarqué par Karl Lagerfeld qui lui a ouvert les portes de Fendi où le jeune créateur a passé deux ans à la création des collections fourrure. En 2009 il présente sa première collection sous son nom. En 2011, il remporte le prestigieux prix de l’ANDAM Fashion Award, assorti d’une somme de 200’000 euros. Ayant compris que son univers stylistique collait parfaitement avec celui de sa maison, Donatella Versace l’a choisi pour dessiner les collections de Versus Versace, d’abord comme consultant indépendant, puis, depuis 2015, comme Directeur Artistique. Trois heures avant l’annonce de sa nomination chez YSL, Versace annonçait son départ.

Anthony Vaccarello, c’est un style à la fois sexy et structuré, une manière radicale de cacher et de montrer le corps de femmes qui assument leur féminité et leur pouvoir de séduction. Bien obligée d’ailleurs, d’assumer quand on porte ses vêtements. Sans doute que son goût pour l’art et l’architecture y est pour quelque chose dans cet amour du corps et des formes. En cela il prend le contrepied d’Hedi Slimane, plus porté sur la ligne droite que sur la courbe.

Je suis ravie qu’Anthony Vaccarello nous rejoigne pour diriger la création d’Yves Saint Laurent, déclare Francesca Bellettini, Présidente-Directrice générale d’Yves Saint Laurent. La modernité et la pureté de son esthétique s’accordent parfaitement avec l’esprit de la Maison. Les silhouettes d’Anthony Vaccarello équilibrent impeccablement des éléments d’une féminité provocatrice et ceux d’une masculinité aigüe. Anthony Vaccarello est un choix naturel pour exprimer l’essence de la maison Yves Saint Laurent. Je suis enthousiaste à l’idée d’ouvrir cette nouvelle ère avec Anthony Vaccarello et de conduire ensemble la maison vers de nouveaux succès.

Ce à quoi Anthony Vaccarello répond:

La créativité, le style et l’audace de M. Saint Laurent sont légendaires. Je suis extrêmement reconnaissant de cette opportunité qui m’est offerte de pouvoir contribuer à l’histoire de cette maison extraordinaire.

Antony Vaccarello reprend les rênes d’une maison qui a fait des résultats extraordinaires depuis la nomination d’Hedi Slimane. En 2015, le chiffre d’affaire affichait une croissance à deux chiffres: + 36.9% au troisième semestre. Les résultats financiers ont été redressés, la maison de couture est née de nouveau dans un hôtel particulier de la rue de l’Université, le nom de Saint Laurent a retrouvé le prénom d’Yves, dont Hedi Slimane avait souhaité se passer. Il n’y a désormais plus qu’à…

La première collection d’Anthony Vaccarello pour la maison Yves Saint Laurent sera présentée en octobre 2016 lors de la semaine de la mode de la saison Printemps-Eté 2017 à Paris. Ce sera l’une des trois collections les plus attendues de la saison avec celle de Jonathan Saunders pour Dior et celle de Bouchra Jarrar pour Lanvin.

L’hiver sera chaud…

 

Yohji Yamamoto, l’œuvre au noir

 

Vidéo: Studio Jungle

Depuis trois saisons on assiste à l’émergence d’un nouveau courant antifashion qui prend la mode de front. Ce n’est pas nouveau, mais la vague est suffisamment puissante pour qu’elle atteigne des marques établies depuis les origines du système : Balenciaga, et même Dior dans une certaine mesure. Dans le domaine de la déstructuration, de la proposition alternative, il y a deux maîtres : Rei Kawakubo, fondatrice de la marque Comme des Garçons, et Yohji Yamamoto.

La dernière collection de Yohji Yamamoto est une épure : pas de crinoline démesurée, cette fois-ci, mais de la mesure en (presque) tout. Une collection pour femme aux lignes masculines : pantalons, longs manteaux aux manches qui cachent les mains, comme si celle qui le porte l’avait emprunté à un homme.

Une palette réduite au minimum : le noir, sa signature, et le blanc. A peine un fil rouge qui scande une manche et s’envole d’un manteau. Et un tout petit peu de gris, mais du gris qui se fait manger par le noir sur un manteau hybride, mi- cuir mi- drap de laine, comme si l’un se fondait dans l’autre. En réalité une couche de cuir, fine comme du papier à cigarette a été apposé sur la matière. Une technique que le couturier avait déjà utilisée pour l’homme la saison passée.

Parce que le noir de Yohji Yamamoto n’est jamais à prendre au premier degré, au fur et à mesure du défilé, il y ajoute des effets. Les fameuses applications de cuir qui donnent un effet de brillance à la matière mate des manteaux. Mais surtout cette matière brillante étonnante qui semble dégouliner et donne l’impression que certains manteaux ont été arrosés d’eau. Il s’agit en réalité d’un geste maîtrisé : un coup de pinceau trempé dans une sorte matière servant à faire des collages, qui, en séchant, donne cet effet mouillé.

Pour le final, Yohji Yamamoto envoi une tribu de filles portant des manteaux sur lesquels il a fait ajouter des phrases – « A I come back Soon B » – « Don’t let me f…l again », messages qu’il nous laisse libre d’interpréter. Ou pas.

IMG_7876
Photo: Isabelle Cerboneschi

Rick Owens, mémoires d’outremonde

Vidéo: Studio Jungle

Ce qu’il y a de fascinant avec les défilés de Rick Owens, c’est que le créateur nous raconte à chaque fois une histoire, mais sans vraiment en dévoiler le synopsis. Le cadre, les personnages, les costumes, l’unité de lieu, tout est posé, mais il nous appartient d’y voir ce que l’on veut bien y percevoir.  Tout est question de projection.

Si son dernier défilé prenait le parti d’une bouleversante sororité, celui-ci, que raconte-t-il? Devant ces silhouettes, un sentiment difficile à définir. Les femme sont placées sous la haute protection d’un jumpsuit oversize orange,  ou blanc, comme on imagine devoir les porter dans des zones de danger. Elles semblent s’être vêtues des restes d’une civilisation, emmitouflées dans des vêtements-abri. Que s’est-il passé avant? On ne sait dans quelle ère on est sensé se trouver. Ni si Rick Owens s’était employé à faire des raccourcis avec l’espace-temps, façon Interstellar.

Et puis l’on remarque ces boules de cheveux qui servent à la fois de coiffure et de bulle protectrice, camouflant entièrement le visage: une sorte de scaphandre poreux. Elles ressemblent à des chrysalides.

Je me demande alors si  cette collection n’est pas la manière très personnelle de Rick Owens d’exprimer la révolution que vit le monde, et accessoirement, la mode? Ces chrysalides symbolisent-elles un monde en transformation? Ce serait un  message d’espérance: on sait que de la chrysalide sortira un papillon.

Paco Rabanne, un certain futur

Croisé à l’issue du défilé Paco Rabanne, Nicolas Ghesquière ne cachait pas son plaisir :

C’était un show formidable ! Julien Dossena monte en puissance à chaque saison.

Ce qui est formidable, c’est de voir un designer adoubé par un autre. Et quel autre !
Cela fait deux ans que Julien Dossena a repris la direction artistique de la maison. Il fait partie de cette nouvelle génération de designers qui transmettent à la mode une nouvelle énergie. Paco Rabanne était un visionnaire, mais sa mode était rétro-futuriste. Ce qu’il envisageait comme un futur possible n’est jamais véritablement advenu. Ce pourrait-être différent avec Julien Dossena. Sa vision de demain est réaliste, parce que les lendemains, en termes de mode, ne sont pas si différents que les hiers. Dans le cas présent, hier, ce seraient les années 90.

Les femmes portent des robes métalliques rouges et des bombers jackets ornés des flammes, comme pour dire : attention danger ! Des sweats argentés et des pantalons baggy. Elles ont les seins triangle qui pointent sous les tops façon Cœur Croisé de Playtex, mais en noir et en moderne. On n’approche pas ces femmes-là de trop près. Julien Dossena les arme à même la peau.

Dans la mouvance du « See-now, buy-now » (je vois, j’achète) Une partie de la collection était en vente dès le lendemain du défilé. On ne navigue plus dans le futur, mais dans un présent palpable.

Chloé, fille du vent

« En haut, l’automne m’attendait, sec, transparent, mordant. Je savais qu’il serait au rendez-vous, j’avais dans ma sacoche de réservoir un gros pull-over et un foulard, La piste n’est pas bien facile (…) Mais le pays en est mille fois plus beau, parce qu’on le mérite. »

Et j’ai suivi le vent, Anne-France Dautheville, 1975

Ces mots ont été déposés sur les rangs, en attente d’être lus, en attente d’emporter. Comme la collection Chloé, d’ailleurs.

Dès le premier passage, on sent que la fille Chloé, sous ses airs bohème, a pris une nouvelle assurance et la tangente, affichant un désir de liberté absolue. Son vêtement est son armure, sa protection, sa fragile carapace. Une femme qui n’a besoin de personne en moto Guzzi, comme la journaliste Anne-France Dautheville, qui avait fait Paris-l’Afghanistan sur son engin en 1972, et dont l’esprit libre a inspiré à Clare Waight Keller cette collection.

C’est une femme différente que j’ai voulu cette saison. Un peu plus dure, confie Clare Waight Keller. Elle ose, elle est aventureuse. Je voulais apporter quelque chose de nouveau à l’esprit Chloé. Elle a un côté un peu masculin, un peu rude, mais en même temps elle possède une part de romantisme. C’est d’ailleurs ce qui était intéressant dans ce personnage. Quand elle voyageait, elle emportait des robes, des sweaters, de très belles capes. Même si elle portait une combinaison de cuir. C’est une attitude très pertinente aujourd’hui, cette manière de tout mélanger.

La fille Chloé de l’automne 2016 porte un poncho en drap de laine camel, comme une couverture dans laquelle elle pourrait se lover, si les circonstances le demandaient. Elles le demandent rarement, les circonstances. Mais rien que l’idée d’une chevauchée fantastique, avec son poncho en guise d’abri pour dormir dans le désert, donne tout son sel à ce vêtement.

Accrochées sur le mur, en backstage, quelques reproductions de photos d’Anne-France Dautheville la montrant en combinaison de motarde, mais aussi en robes hyper féminines aux imprimés ethniques, avec lesquelles elle faisait de la moto.

On retrouve cette attitude en regardant les filles passer dans des robes de mousselines ornées de dentelle, ou bien brodées de motifs indiens, les pieds bien ancrés sur la terre dans une paire de bottes.

Travailler ces contrastes extrêmes, cette tension entre les matières, entre la part féminine et masculine, c’était très inspirant.

Une collection qui donne envie. Envie d’avoir et de partir vers des ailleurs qui laissent présager de beaux lendemains.

 

Lemaire, mode incarnée

Elles passent comme dans la rue, regardant à droite, à gauche, droit dans les yeux du public. Des filles qui défilent comme elles vivent.

Je voulais qu’elles soient incarnées, souligne Christophe Lemaire. Il n’y a rien de pire dans la mode que ces petits soldats de la mode qui défilent avec une allure martiale. On a passé du temps au fitting à les “déprogrammer” en quelque sorte. On leur a dit que c’étaient elles, avec leur personnalité, qui nous intéressent. Et les filles adorent!

La collection raconte une femme curieuse intellectuellement, amoureuse de l’art, de la littérature. Elle a beaucoup d’imagination et quand elle s’habille, elle aime bien se raconter des histoires, être l’héroïne de sa propre vie, mais sans se déguiser. C’est ça le style, je crois, non? “

Les filles qui défilent ont un style en tout cas. Une sorte de nonchalance précieuse, une décontraction maîtrisée, jusqu’au sac en cuir moulé. Tout est tellement pensé chez Lemaire, tellement réfléchi pour donner cette illusion de simplicité. On peut s’amuser à rechercher les références dans les collections, mais c’est un jeu sérieux. Elles sont toujours si subtilement mêlées au propos qu’il faut prêter une attention tout particulière pour les identifier. Il y a quelque chose de médiéval dans robes à taille très basse qui s’évasent comme des corolles, ces décolletés de danseuse, ces manches amples.

Oui, il y a une touche médiévale dans cette collection. Renaissance aussi: les silhouettes allongées, le volume dans les manches, les clavicules dégagées, mais tout en étant ultra contemporain.

La palette de couleur est restreinte à peu de choses: du noir, du blanc, une touche de jaune safran, une pointe de vermillon.

On adore les couleurs, mais on les utilise avec parcimonie.

Quand on demande à Christophe Lemaire ce qu’il pense des maisons qui ont décidé de mettre en vente leur collection juste après le défilé, il répond:

On sait bien que le système est à bout de souffle. Et les gens aussi sont à bout de souffle à cause de ces rythmes infernaux de pré-collections, de défilés… Est-ce qu’il n’y a pas un autre moyen de montrer son travail?  Sortir du cycle. Retrouver du sens. Surtout dans ce monde où l’on n’a plus beaucoup envie de rigoler. Cela fait longtemps qu’on se pose la question…

Rochas, jardin d’hiver

Vidéo: Studio Jungle

Alessandro Dell’Acqua a présenté sans doute sa plus belle collection Rochas depuis qu’il a été nommé à la direction artistique de la maison. Il faut quelques saisons pour s’emparer des codes d’une marque qui n’est pas la sienne.

“Je voulais de la légèreté, de la fraîcheur, et surtout beaucoup de couleurs. Comme un jardin d’hiver.”

Le défilé Rochas possède un parfum des belles années du Club 54, quand les filles lancées faisaient les garage sales à Los Angeles pour dénicher du vintage qui ne portait pas encore ce nom et mixaient leur chaussures à plateforme avec des robes en lurex doré à volants. Sauf que les volants, chez Rochas, sont apposés d’une façon qui semble hasardeuse mais qui ne l’est pas et qui  donne aux robes une contemporanéité.

“J’aime les mélanges et les contrastes: les brocarts, la mousseline, les paillettes, les matières brillantes, les tissus mats”

Alessandro Dell’Acqua a fait un usage frénétique de la couleur et des associations dangereuses: un caban de cuir rose thé porté sur un pantalon moutarde, une robe vert pistache avec des chaussettes bleu canard et des chaussures de satin orange, une veste orange sur un pull vert anis et des chaussettes fuschia. Tout une palette de l’extrême hyper maîtrisée. Quelques imprimés floraux délicats, très Rochas, s’envolent sur des robes de mousseline.

Les filles sont juchées sur des talons compensés de satin, ou de brocard brodé de fleurs.
Un automne comme un éternel printemps.

 

Chanel, l’étoffe dont les songes sont faits…

Il est des défilés qui pourraient se passer de mots. Ainsi fut Chanel.

Vidéo Copyright: Studio Jungle

Dans un décor de jardin japonais et de pavillon de bois d’inspiration nordique sont apparu des créatures marchant à pas lents, lenteur obligée par les robes entravées, vêtues de légèreté. Et de beige.

Gabrielle Chanel était la Reine du beige, déclare Karl Lagerfeld dans la note d’intention.

Le rythme chaloupé des mannequins juchés sur escarpins à semelle compensée en liège offrait aux invités le temps d’apprécier le raffinement du travail réalisé dans les ateliers. Travail que j’avais très partiellement découvert trois jours avant le défilé dans les ateliers Flou et Tailleur.
Une robe haute couture Chanel doit se voir de près, car de loin, elle n’est qu’illusion. Ainsi cette robe brodée d’une matière qui ressemble à des plumes alors qu’il s’agit  de fins copeaux de bois. Une manière très Lagerfeldienne de recycler en beauté.

Des copeaux comme ces chutes qui tombent des taille-crayons », révèle Hubert Barrère, directeur artistique du brodeur Lesage.

C’est la beauté du travail Chanel : plus on se rapproche et plus on voit le détail et plus on voit que c’est extraordinaire. Non ce n’est pas une simple robe : rapprochez-vous et vous allez voir, elle vous parle, explique Madame Cécile, la première d’atelier Flou.

Les silhouettes sont inversées : les jupes crayons se portent avec des vestes larges aux épaules en forme d’ogives, les jupes larges avec des vestes étroites. La légèreté des matières s’instille au fil des passages. Quand arrive les tenues de soir, les capes donnent l’illusion d’envelopper le mannequin d’une nuée de brume. Il y a une part de féérie dans cette collection-là, tissée « de l’étoffe dont les songes sont faits.”*

*La Tempête, William Shakespeare.