Maison Margiela, une étrange beauté 

Chaque collection que dessine John Galliano pour Maison Margiela est l’expression du vocabulaire propre au couturier. Le propos d’un Anglais qui entend en découdre avec la mode et l’histoire du costume qui l’a précédé. On y retrouve cette façon qu’il a, et qu’il aime, d’inverser le vêtement upside-down, d’en révéler l’envers à l’endroit, de l’utiliser pour en faire autre chose que ce pour quoi il aurait été conçu. Son art de mêler le costume historique avec du sportswear, lui faisant subir une singulière métamorphose afin de l’adjoindre à l’époque.




Chaque pièce porte en elle une étrangeté renforcée par le choix des accessoires et du maquillage: casques, oreillettes façon Star Trek, sac à dos et matelas de Néoprène pour néo-nomade à la bouche sertie de paillettes. La beauté de l’étrange. 

Quand Jane Austen croise le Lieutenant Français chez John Galliano

Avec sa robe de mousseline rose et son décolleté “regency” on a l’impression de voir apparaître Marianne Dashwood, et toutes les héroïnes de Raison et Sentiments qui auraient croisé le Lieutenant français sans sa maîtresse dans un bal londonien. Au moment de reprendre leur manteau au vestiaire, elles auraient emprunté son manteau officier, parce que c’est quand même plus cool qu’une cape en panne de velours et surtout ça tient plus chaud… C’est à cela que je pense en regardant la collection John Galliano dessinée par Bill Gaytten. Je le lui dit d’ailleurs, et ça le fait rire.

Oui c’était une peu ça finalement! Un mix de féminité et de tayloring. Un peu de codes de l’armée, un peu de Goya, un peu d’histoire du costume.

Cette collection qui raconte une histoire de force et de fragilité est sans doute la plus cohérentes de toutes celles qu’il a dessinées pour la maison John Galliano depuis qu’il en est le directeur artistique. Sans doute parce qu’il a cessé d’en rejeter les codes et les a totalement intégrés.

Ce sont les codes classiques de Galliano, le tulle, la mousseline, l’organza, la broderie, les robes en biais.

Les robes fragiles se portent sous des manteaux militaires kaki. On relève beaucoup de transparences plus estivales qu’hivernales.

Pour être honnête on a montré beaucoup de vêtements sans la doublure. C’est plus attirant sur le podium, une peau nue.

C’est à se demander si les saisons – printemps-été et automne-hiver – sont encore nécessaires. La mode est devenue globale et comme le faisait remarquer un de mes voisins, “au moment où sortent les collections automne-hiver, il y a toujours un coin dans le monde où ce sera l’été”.

 

Maison Margiela, la touche subversive

On retrouve dans la collection printemps-été 2016 Maison Margiela dessinée par John Galliano quelques thèmes chers à la marque : les références au Japon, à la passion du tailoring (un des grand savoir-faire du couturier anglais) avec notamment de très belles vestes  peplum à basques. La collection a un esprit fifties, un côté Jolie Madame, mais avec une madame ne serait pas vraiment jolie. Qui serait même parfois un monsieur.
Elle/Il porterait de sublimes manteaux de brocards brodés de pampilles de cristal, des kimonos fermés par un obi qui n’est autre qu’un « sac-à-main-à-dos », des escarpins avec une excroissance à l’arrière du talon en forme d’avocat. Et en guise de bas de soie, du film plastique. Un mélange de pièces riches, proches de la couture, et de détails triviaux. Hommes et femmes sont pris dans des filets. Une allégorie de la mode ?


John Galliano semble revenir à ses premières explorations. Dans cette collection, il y a quelque chose d’un laboratoire d’idée qui ramène à ses débuts, lorsqu’à peine sorti de Central Saint Martins il faisait défiler un vestiaire européen vu à travers le prisme du regard d’un Afghan, à la manière des Lettres persanes de Montesquieu. Son défilé de 1985 Afghanistan repudiates western ideals (je n’y étais pas mais il y a des photos) était à sa façon une critique de la manière de se vêtir d’une certaine bourgeoisie. Les années ont passé…

Galliano so british !

Depuis plusieurs saisons, on ne comprenait plus très bien quelle direction le groupe LVMH entendait donner à la marque John Galliano. Comment définir l’identité d’une maison dont la personne qui en porte le nom dessine les collections Margiela, tandis que Bill Gaytten, son ancien bras droit, en est le directeur artistique ? La réponse semble si simple : British. La collection printemps-été 2016 est une sorte de retour aux origines, lorsque John Galliano venait d’être diplômé de Central Saint Martins à Londres en 1984.
Mais rien à voir avec les collections des débuts de John Galliano, « Les Incroyables et Les Merveilleuses » de 1984, son défilé de 1985 « Afghanistan repudiates Western Ideals » où ceux qui ont eu la chance d’être présents découvraient son talent et son goût pour l’histoire du costume et sa manière d’interpréter le passé de manière contemporaine. Ce n’est pas l’esprit des premiers vêtements qui est exhumé cette saison, mais l’époque elle-même, 1984, lorsque dans la rue se côtoyait des faunes qui ne se mélangeaient pas : punks, mods, new romantics,… Ce sont eux qui émergent de la collection printemps-été, mais revus à la sauce d’aujourd’hui : celle du grand mixage.

C’est une collection british, dit Bill Gaytten en souriant (comme si le doute était permis). J’ai toujours été un peu rock’n’roll de toute façon. Un peu excentrique.

Les filles portent des robes victoriennes et des vestes en Prince de Galles, des blousons de motard dont le dos est peint de l’Union Jack et les manches cloutées, des robes de dentelles transparentes portées avec des casques de Bobby créés pour le défilé par le chapelier Stephen Jones.

 Il y a un petit peu de Beatles, de punks, de rockers, de mods dans la collection mais ce n’est pas littéral. Les filles portent des robes de dentelle sous des vestes ou des parkas piquées à leur boy-friend. C’est un truc fille-garçon mais pas androgyne : ce sont définitivement des filles qui portent des chaussures et des vestes d’homme.

Il y a une homogénéisation des genres, des styles et des époques, poursuit-il. Les gens de ma génération on était plutôt mods ou punk ou glam rock. On ne se mélangeait pas. Aujourd’hui on mixe tout. Les gens ne dont plus mono style. Et c’est cool!