Dior en noir et or sur page blanche 

La maison Dior avait choisi jusqu’à présent de ne pas communiquer sur le remplacement de Raf Simons. Mais depuis l’annonce du départ de Maria Grazia Chiuri de chez Valentino, on peut être sûr que cette collection haute couture automne-hiver 2017 est bien la dernière des deux Suisses Serge Ruffieux et Lucie Maier qui dirigent le studio de création depuis le départ du directeur artistique.

Cette collection est la plus pure qu’ils aient dessinée. La plus Dior aussi. Comme un retour aux sources, à l’essence de la maison, une manière de dire qu’un nouveau chapitre peut enfin s’écrire.

Pour leur première collection couture, la saison dernière, ils avaient commis l’erreur de croire que l’on pouvait faire tabula rasa d’une tradition et introduire une sorte de “prêt-à-couture” urbain et déstructuré chez Dior. Et croire que les clientes suivraient. Ils semblent avoir compris que “la haute”, c’est autre chose, une exception qui possède une clientèle dédiée, connaisseuse et exigeante.

Serge Ruffieux et Lucie Maier ont lancé sur le podium des robes en mousseline de soie et mousseline d’organza débarrassées de toutes les structures qui pourraient les soutenir ou les alourdir. Ils se sont piqués d’une épure qui évoque l’esprit de Cristobal Balenciaga, avec une mini cape rappelant celle qu’avait dessinée le maître en 1963. Le tailleur Bar est modernisé, long et fluide.


Les couleurs elles aussi sont réduites à l’essentiel: du noir, du blanc et l’or des broderies qui viennent comme des étoiles mettre des touches de lumière dans le noir.



Avant d’en rendre les clefs, le duo s’est enfin emparé de l’esprit de la maison, avec délicatesse et un certain sens de ‘l’understatement”.

Dior, laboratoire de formes

Juste avant un défilé – lequel ? Impossible de m’en souvenir – j’ai entrevu une jeune femme, très belle, qui s’est avancée pour prendre une star en photo. C’est son allure qui a attiré mon regard. Elle portait une robe avec une épaule asymétrique : l’une couverte et l’autre dénudée, mais pas entièrement. Comme si le tissu avait glissé nonchalamment, dénudant la clavicule, dans un jeu de séduction pas si naïf, sauf que ce glissement n’avait rien de fortuit. Il faisait partie de la structure même de la robe. Je l’ai reconnue tout de suite (pas la fille, mais la robe): collection Dior haute couture printemps-été 2016  qui a défilé en janvier dernier.
Et ce jour-là j’ai pris conscience du fait que le vocabulaire stylistique mis en place par Lucie Meier et Serge Ruffieux, les deux Suisses à la tête du studio de création Dior, lors du dernier défilé haute couture était suffisamment puissant pour être reconnaissable en une fraction de seconde. Alors que cette collection ne semblait pas totalement aboutie, en janvier dernier.

La collection prêt-à-porter qu’ils ont dessinée pour l’automne hiver est dans la même veine : l’esprit de modernité hérité de Raf Simons, mais avec leur twist à eux.

On retrouve des éléments jaunes purs, comme une réminiscence du premier défilé du designer belge pour Dior, des imprimés panthère et un manteau rouge vermillon. Le tailleur bar a gardé sa taille abaissée, comme l’avait redessiné Raf Simons. Mais les cols-écharpe, les hauts zippés, les martingales inversées sur les manteaux et les cabans qui deviennent éléments de décoration, les effets de manches, d’épaules, de coupe, c’est leur signature.

Comme si la collection haute couture avait été leur laboratoire – avec les idées fulgurantes et les ratés naturels– et que l’on découvrait l’aboutissement de leurs recherches dans cette collection automne hiver.

Et l’on se prend à désirer ce caban en cachemire kaki, ce blouson ou ce manteau de cachemire Camel avec le col comme une écharpe arrêtée dans son envol, comme une sculpture baroque. Et l’on se prend à se demander : et si Lucie Meier et Serge Ruffieux restaient ?

Deux Suisses assurent la transition chez Dior

En l’absence d’un directeur artistique à la tête de la maison depuis le départ de Raf Simons  en septembre dernier, la collection haute couture Dior (et la prochaine collection de prêt-à-porter) a été confiée à deux stylistes de la maison. Deux Suisses: Serge Ruffieux, 41 ans, Head Designer de la Couture et du prêt-à-porter, entré chez Dior en 2008 et Lucie Meier, 33 ans, dans la maison depuis 2 ans. Le résultat? Une collection de transition, forcément sous influence, celle de Raf Simons bien sûr, mais peut-être un peu celle de Marc Jacobs, époque Louis Vuitton, Lucie Meier ayant été à son école.

Vidéo Copyright: Studio Jungle

Une allure “pas-sage”, une interprétation spontanée des archives, comme si elles avaient été passés au filtre de l’abstraction. On retrouve les symboles porte-bonheur de la maison brodés sur les vêtements. Quelques looks exploratoires, le tailleur Bar qui poursuit son évolution vers une modernité assumée, des effets d’épaules dénudées de manière asymétrique comme sous emprise, qui laissent apparaître des dos à la fragilité émouvante. Quant-à l’emblématique muguet, il perd son côté “jolie Madame” pour devenir un imprimé façon panthère.

Les deux stylistes voulaient une couture plus facile à porter. Ce n’est sans doute pas la direction que prendra Dior une fois que sera nommé le nouveau directeur ou la nouvelle directrice artistique. Mais la mise en lumière de Serge Ruffieux et de Lucie Meier ne restera pas sans effet.

Pendant la semaine de la mode, les noms circulaient entre les rangs: qui pour reprendre la création de Dior ? Alber Elbaz ou Hedi Slimane, qu’on annonce sortant de Saint Laurent ? Phoebe Philo (Céline) ou Riccardo Tisci  (Givenchy)? Ou bien encore Sarah Burton directrice artistique d’Alexander McQueen?

Si je pouvais me permettre d’émettre un souhait,  j’aimerais retrouver le sens du merveilleux chez Dior. La maison ne semble pas faite pour s’adapter au principe de réalité sur le long terme. Et qu’une touche de storytelling, dans l’époque que l’on traverse, ne ferait pas de mal.

Rêver, encore…

Raf Simons quitte Dior

Raf Simons quitte la maison Dior. La nouvelle a été annoncée officiellement aujourd’hui. La collection printemps-été 2016, qu’il a présenté il y a deux semaines fut donc la dernière que le créateur belge aura dessinée pour Dior. Une collection tout en pudeur, mêlant la lingerie victorienne aux voiles transparents réchauffés de doux pulls aux manches raglan. Une parenthèse innocente, candide. Elle n’avait pas l’air d’une collection de fin, plutôt de recommencement. lire review

C’est après mûre réflexion que j’ai décidé de quitter mon poste de Directeur Artistique des collections Femme de Christian Dior Couture. C’est une décision fondée à la fois sur mon désir de me concentrer sur d’autres centres d’intérêts dans ma vie, notamment ma propre marque, et les passions qui me motivent au-delà de mon activité professionnelle. Christian Dior est une société extraordinaire et cela a été un immense privilège de pouvoir écrire quelques pages de son histoire magnifique. Je souhaite remercier M. Bernard Arnault pour la confiance qu’il a placée en moi, me donnant l’incroyable opportunité de travailler dans cette magnifique Maison entouré de la plus extraordinaire équipe dont on puisse rêver. J’ai aussi eu la chance durant les dernières années de bénéficier du leadership de Sidney Toledano. Sa direction, attentionnée, sincère et inspirée restera l’une des expériences les plus importantes de ma carrière professionnelle. »

En trois ans et demi Raf Simons aura réussi à écrire de nouvelles pages de l’histoire de la maison, réinventant de grands classiques, comme le fameux tailleur Bar, modifiant ses proportions tout en le modernisant. Il a joué avec les codes du passé pour les inscrire dans la modernité. Je n’oublierai jamais le choc ressenti lors de son premier défilé.

Dans le film Dior et Moi de François Cheng on découvrait son premier jour chez Dior. Aujourd’hui aura été le dernier.

Selon un communiqué daté du mois d’avril 2015, le groupe Christian Dior a réalisé sur les neuf premiers mois de l’exercice 2014-2015 (du 1er juillet 2014 au 31 mars 2015) un chiffre d’affaires de 26,2 milliards d’euros, en croissance de 11% par rapport à la période précédente. La haute couture a vu son chiffre augmenter de 16%. Raf Simons est un homme discret, mais son apport tant au niveau stylistique qu’en terme de résultat, est remarquable.

La question qui se pose désormais est de savoir qui va le remplacer. John Galliano avait été licencié en février 2011. La nomination de son successeur, Raf Simons, n’avait été annoncée qu’une année plus tard, en avril 2012. Entretemps Bill Gaytten, le bras droit de Galliano, a assuré la création des collections intermédiaires et dirigé les ateliers. Une situation qui ne saurait se reproduire aujourd’hui. La nomination doit intervenir avant les prochaines collections haute couture en janvier prochain.

Quel profil pour ce poste? Difficile de tirer une règle en observant les remplacements réussis – Hedi Slimane chez Saint Laurent, Nicolas Ghesquière chez Louis Vuitton, Alessandro Michele chez Gucci, Jonathan Anderson chez Loewe. On attend de voir ce que donnera l’union de Balenciaga et de Demna Gvasalia (VETEMENTS). Profil haut? Profil bas? A voir…

 

 

Dior, la candeur dévoilée

Dans la cour carrée du Louvre a jailli une montagne magique. Bleue. Plus de 400000 delphiniums la recouvrent. A l’intérieur de cet antre mystérieux, un mur de fleurs, le reste est d’un blanc virginal, le podium est miroir. Parfaite mise en scène pour une collection Dior immaculée.

Photos: Isabelle Cerboneschi
Photos: Isabelle Cerboneschi

Raf Simons renoue avec l’innocence. Celle d’une fille qui porterait de la lingerie victorienne sous des parkas de soie où s’épanouissent des fleurs en 3 dimensions ; une femme, jeune, qui laisserait entrevoir ses dessous à travers des voiles translucides. Raf Simons invente le déshabillé candide. Les modèles sont vêtues de peu d’opacités et de beaucoup de transparences, mais sans que le mot « sexy » ne vienne à l’esprit. Ce n’est pas le propos. On est dans l’univers de la carte du tendre. Il y a beaucoup de douceur dans cette collection, aucune rigidité, tout est doux, tout est flou, et les épaules sont réchauffées par des pulls courts en shetland. Ils donnent envie de s’y lover.
Les silhouettes semblent conçues en différentes strates historiques. Ce travail sur le passé reconduit dans le présent, Raf Simons l’explore depuis plusieurs saisons. Mais pour le printemps-été 2016, les références à l’histoire du costume sont moins littérales: elles ont été assimilées au point qu’elles en sont devenues un langage contemporain.

Un assemblage qui me semble à la fois singulièrement futuriste et étrangement romantique, explique Raf Simons dans le dossier du défilé. Comme si cette femme était sur le point de voyager à travers l’espace et le temps.

Il y a quelque chose d’éminemment romantique dans la collection Dior du printemps-été.

Je voulais que la collection dégage une certaine pureté, explique Raf Simons dans le dossier du défilé. Une collection simplifiée à l’extrême, focaliser sur une seule ligne directrice qui exprimerait l’idée même de la féminité, de la fragilité, et de la sensibilité sans pour autant sacrifier la force et l’effet : une simplicité qui n’est qu’apparente car la collection est extrêmement compliquée techniquement.

Les filles qui défilent ont la beauté des aubes enchantées.

Dior en son jardin des délices

Un jardin dans un jardin. Le premier est symbolique, le second appartient au Musée Rodin.

Le long chemin qui mène à la structure éphémère servant de décor pour le défilé Dior haute couture fait partie de la scénographie. Les pas, obligatoirement lents quand on est juchée comme moi sur 12 cm de talon, laissent tout loisir d’observer l’architecture éphémère faite de multiples panneaux transparents peints à la façon des pointillistes. A l’intérieur règne une chaleur de serre, mais le lieu est trop beau pour que l’on s’en plaigne : les parois, comme des vitraux contemporains qui auraient été dessinés par Jackson Pollock, forment une chapelle païenne. Elle ne peut être dédiée qu’au culte du beau. Dans le dossier du défilé, j’apprends que je suis entrée dans “Le jardin des délices”, évocation du fameux triptyque de Jérôme Bosch. Vais-je passer du paradis à l’enfer ? Suis-je destinée à rester suspendue entre les deux?

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Raf Simons a commencé une saga en arrivant chez Dior et poursuit son œuvre, chapitre après chapitre. Pour sa dernière collection haute couture il convoque les peintres primitifs flamands. Les mannequins qui défilent, enveloppés de manteaux amples aux plis lyriques, semble être échappés d’un tableau empli de symboles dont  la signification échappe. Cet étrange jardin pourrait être une allégorie de notre quotidien.

La palette de couleurs semble avoir été empruntée à celle de Jan Van Eyck: des verts tirant sur le jaune, des rouges cinabre, des roses pâle. Les manches amples ont été bordées de vison comme le surcot que porte Giovanna Arnolfini sur le fameux tableau “Les époux Arnolfini”. Les modèles marchent en ayant  un bras étrangement replié sur le plexus, à la façon des portraits de Rogier van der Weiden, l’un de mes peintres préférés.

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J’étais intrigué par l’idée de fruit défendu et par ce que cela peut signifier de nos jours, explique Raf Simons dans le dossier. Comment l’idée de pureté et d’innocence s’oppose à celle d’opulence et de décadence(…).

Le créateur semble choisir le parti de l’innocence, évoquée par de longues robes virginales à peine protégées par bijoux façonnées comme des gilets sans manches en cottes de maille.

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Un défilé à clés. Par-delà son évidente beauté, il faudrait prendre le temps d’en décrypter les multiples symboles. Mais comme dans les tableaux de Jan Van Eyck, on suppose que l’auteur s’y révèle aussi.