Chanel, le present au plus que parfait

Sous la verrière du grand palais, les invités de Chanel découvrent un gigantesque Chanel Data Center et entrent dans le coeur du présent. Est-ce une manière de nous rappeler que l’on ne peut plus vivre sans la technologie, qu’elle fait partie de notre quotidien?
Pour le printemps-été 2017, Karl Lagerfeld a dessiné une collection qui marche avec son temps. Si il pouvait anticiper le futur, il le ferait sûrement. Encore que: c’est l’aujourd’hui qui compte. Les looks sont le résultat d’un subtil mélange entre le jour et le soir, le sophistiqué et la rue. Les robes lingerie, non datables car elles sont de toujours, se portent sous des vestes en Néoprène, ou en tweed qui semble avoir été conçu avec des effiloché de câbles d’ordinateurs. Karl Lagerfeld appelle cela « la technologie intime ».

Les filles portent des robes avec des imprimés comme des hologrammes. Elles ont glissé leurs mains dans de micro-gants, comme si elles avaient plongé les doigts dans le mercure, tandis que le logo au double C clignote sur leur sac à main.



Elles marchent vite, à plat, en ballerines bicolores ou bien dans des sandales. Elles portent sur la tête une casquette posée de travers. Un clin d’oeil au streetwear, aux B-Boys des années 70.

Pour Karl Lagerfeld, qui hume l’air du temps qu’il fera demain comme on respire, le streetwear est une vieille connaissance. Le designer visionnaire a commencé à en saupoudrer les collections Chanel dès le début des années 1990. Sa collection automne-hiver 1991 était inspirée du monde du hip-hop avec des mannequins qui portaient des casquettes de rappeurs à l’envers, des jeans, des blousons de cuir et des grosses chaines dorées autour du cou. Depuis, il n’a jamais cessé de marier la basket aux robes de haute couture, de faire porter des casquettes aux filles, en pionnier du mixage qu’il est.

On est dans l’ère 2.0 et les filles portent du Chanel dans la rue comme elles respirent. Avec beaucoup d’humour, une culture sans pareil et un esprit aiguisé comme un sabre de samouraï, Karl Lagerfeld a réussi l’exploit d’à la fois mythifier et démythifier la maison. Respect!

Chanel dévoile les coulisses de la machine à rêves

Quand j’arrive au Grand Palais un jour de défilé Chanel, je me présente devant les portes avec l’âme d’une enfant à Noël. Je ne sais pas ce que va contenir cette grande boîte mais je sais toujours que ce sera surprenant, merveilleux, émouvant, inouï, fou, bref, renversant.Pour ce défilé haute couture automne hiver 2017, la maison a fait le choix très symbolique de reconstituer ses ateliers sous la coupole, avec les quelques 200 petites mains, leurs tables de travail, leurs aiguilles, leurs machines à coudre. Une très belle manière de dévoiler l’envers du décor à un public qui ne le connaît pas forcément et de rappeler que sans elles, sans toutes ces femmes au savoir faire unique (plusieurs centaines), la haute couture n’existerait pas.




“Certaines clientes sont allé saluer leur première d’atelier qui étaient très émues”, me confie Bruno Pavlovsky, le président des activités mode de Chanel.

Et tandis que chacune d’entre elles se livraient à leur travail extraordinaire de manière presque ordinaire sous le regard des premières d’atelier, les mannequins passaient vêtues de vestes ou de tuniques portées sur des jupes-culottes. Certains tailleurs semblaient être en tweed, mais chez Chanel, il ne faut pas toujours croire ce que l’on voit. Pour avoir découvert cette matière dans les ateliers d’art, il s’agissait en réalité d’une broderie réalisée sur un métier à tisser.


L’accent cette saison était mis sur les épaules: manches lanternes, ballons, épaulées, en pagode,… Et même des formes qui n’existent pas dans le répertoire comme ces manches biseautées qui semblent avoir été taillées comme des quart d’émeraudes.
Les mannequins portant le soir avançaient dans des robes longilignes aux manches rallongées de mitaines qui donnaient l’impression qu’elles avaient été sculptées par Giacometti. Cette impression de verticalité était renforcée par des coroles de plumes dessinant comme une aura autour des bras et épaules.


Mais l’art du merveilleux qui s’exprime de la manière la plus visible chez Chanel, c’est tout le travail des brodeurs, des paruriers, des plumassiers, qui savent faire pousser des jardins extraordinaires sur des vestes ou des manteaux.

Au moment du final, Karl Lagerfeld est allé chercher chaque première d’atelier afin de saluer avec elle. Sa manière de rendre hommage à ces femmes qui savent traduire ses dessins et les transposer de la 2ème à la 3ème dimension.

Chanel, l’étoffe dont les songes sont faits…

Il est des défilés qui pourraient se passer de mots. Ainsi fut Chanel.

Vidéo Copyright: Studio Jungle

Dans un décor de jardin japonais et de pavillon de bois d’inspiration nordique sont apparu des créatures marchant à pas lents, lenteur obligée par les robes entravées, vêtues de légèreté. Et de beige.

Gabrielle Chanel était la Reine du beige, déclare Karl Lagerfeld dans la note d’intention.

Le rythme chaloupé des mannequins juchés sur escarpins à semelle compensée en liège offrait aux invités le temps d’apprécier le raffinement du travail réalisé dans les ateliers. Travail que j’avais très partiellement découvert trois jours avant le défilé dans les ateliers Flou et Tailleur.
Une robe haute couture Chanel doit se voir de près, car de loin, elle n’est qu’illusion. Ainsi cette robe brodée d’une matière qui ressemble à des plumes alors qu’il s’agit  de fins copeaux de bois. Une manière très Lagerfeldienne de recycler en beauté.

Des copeaux comme ces chutes qui tombent des taille-crayons », révèle Hubert Barrère, directeur artistique du brodeur Lesage.

C’est la beauté du travail Chanel : plus on se rapproche et plus on voit le détail et plus on voit que c’est extraordinaire. Non ce n’est pas une simple robe : rapprochez-vous et vous allez voir, elle vous parle, explique Madame Cécile, la première d’atelier Flou.

Les silhouettes sont inversées : les jupes crayons se portent avec des vestes larges aux épaules en forme d’ogives, les jupes larges avec des vestes étroites. La légèreté des matières s’instille au fil des passages. Quand arrive les tenues de soir, les capes donnent l’illusion d’envelopper le mannequin d’une nuée de brume. Il y a une part de féérie dans cette collection-là, tissée « de l’étoffe dont les songes sont faits.”*

*La Tempête, William Shakespeare.

Chanel, Vol 005 Paris-Cambon

Il est des synchronicités fascinantes : le jour où les dirigeants d’Air France se faisaient arracher leur chemise par des employés en colère, Chanel défilait dans un décor d’aéroport. Bienvenue chez Chanel Airlines !

Un aéroport idéal, dixit Karl Lagerfeld, tel qu’il devrait être et qu’il n’est pas. Un lieu immaculé, argent et bleu, le bleu d’un ciel possible. Pas de file d’attente aux guichets où étaient distribués les dossiers du défilé. Il va de soi que le personnel navigant, ainsi que tous les voyageurs étaient habillés en Chanel.

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La collection est à l’image du monde : multiple et bigarrée. Les femmes en tailleurs à fermetures et coutures invisibles croisent des filles portant des jupes-traines en soie, légères, imprimées bleu-blanc-rouge voletant sur des pantalons, tandis que d’autres passent avec leur jeans flare à taille haute imprimés de camélia.

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Les pulls se portent en ceinture et les bagages à roulettes sont fabriqués grâce à des imprimantes en 3D SLS (frittage sélectif par laser), technique utilisée pour la première fois pour la collection haute couture automne-hiver qui a défilé en juillet dernier (Lire: https://blogs.letemps.ch/mode/2015/07/13/chanel-une-dangereuse-beaute/). Et de l’argent, parce que c’est la couleur des avions, dixit Karl Lagerfeld, et que de l’or, il y en a déjà eu beaucoup chez Chanel.

C’est gai, c’est frais, c’est joyeux, c’est léger, c’est coloré, c’est vivant, c’est drôle, c’est décalé,  c’est beau, c’est à l’image d’un monde qui n’existe que dans l’esprit de Karl Lagerfeld, et même si cela ne dure que les vingt minutes du défilé,  cela fait un bien fou!

PNC aux portes, armement des toboggans, vérification de la porte opposée…

 

 

Chanel, retour vers le futur

Avant chaque défilé Chanel je ressens cette légère ivresse des premières fois. Dans quel décor Karl Lagerfeld va-t-il projeter ses rêves de mode ? Quelle histoire souhaite-t-il raconter ? Quel métier d’art mettra-t-il en majesté ?

Un sentiment étrange m’a saisie en arrivant dans le casino vide servant de set au défilé Chanel haute couture. Il y régnait un parfum de fin d’époque. Et comme toute fin donne naissance à un début, j’avais la sensation de me trouver dans un endroit charnière, un lieu de passage.

Les employés se sont installés. Les tables de jeu peu à peu se sont peuplées. Un casting insensé: Geraldine Chaplin, Julianne Moore, Kristen Stewart, Rita Ora, Vanessa Paradis, entre autres, vêtues de robes dessinées spécialement pour elles par Karl Lagerfeld. Avec leurs parures de diamants, elles ont commencé à jouer comme s’il ne devait pas y avoir de lendemains.

Les mannequins sont arrivés, le visage maquillé outrageusement à la manière d’une Joan Crawford androïde, et vêtus de tailleurs en métal fritté créés en 3D et sans couture grâce à une nouvelle technologie (Selective Laser Sintering). Le voilà le premier métier mis en lumière : une technologie futuriste pour dire un monde en transit.

La mode doit suivre tout ce qui se passe dans le monde, dixit Karl Lagerfeld dans la vidéo du défilé. Et je me suis amusé à prendre les plus icônique des vestes du XXe siècle et à les reproduire avec des techniques dont on n’aurait même pas imaginé qu’elles puissent exister un jour.

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Chanel haute couture automne hiver 15-16. Photo backstage: Bruno Peverelli

Les épaules carrées des tailleurs, renforcées par des épaulettes rappelent les années 40 tandis que de longues robes de mousseline évoquent certaines silhouettes portées par Coco pendant les années 20 et 30.

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Chanel haute couture automne hiver 15-16. Photo backstage: Bruno Peverelli

Une collection à l’image d’une époque, dont émane une étrange beauté…

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Chanel haute couture automne hiver 15-16. Photo backstage: Bruno Peverelli

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