Le sacre d’Albert Kriemler à New York

“Nul n’est prophète en son pays”, dit-on, mais cela n’a jamais empêché les gens de talent d’aller prêcher ailleurs.

Aux Etats-Unis, Albert Kriemler, le directeur artistique de la marque Akris, est une star, bien qu’il réfute cette appellation. Il est plus et mieux connu là bas qu’en Suisse, son pays natal. Il aspirait à se faire un nom aux USA depuis qu’il s’est rendu à New York à l’âge de 19 ans et qu’il s’est surpris à rêver devant les vitrines du grand magasin Bergdorf Goodman d’y exposer un jour ses créations.

Il doit y avoir des anges qui veillent sur les souhaits des jeunes gens de 19 ans: aujourd’hui, la boutique Akris au sein de Bergdorf est l’une de celles qui fait le plus gros chiffre d’affaires. Les femmes de pouvoir portent ses vêtements: Michelle Obama, Condoleeza Rice, Charlène de Monaco, pour ne citer qu’elles. Sans doute parce qu’Albert Kriemler maîtrise à la perfection l’understatement et que l’esprit de ses collections pourrait s’expliquer grâce à quelques oxymores: une sophistication épurée, une intemporalité contemporaine, un luxe discret.

Sa mode n’est pas “dispersible” après une saison, son minimalisme, la préciosité des savoir faire, la qualité des matières utilisées, tout cela possède la vertu de savoir durer dans le temps.

Mercredi dernier, il recevait à New York le “Couture Council Award for Artistry of Fashion”, un prix prestigieux décerné par le conseil du Musée du Fashion Institute of Technology (FIT). Lui qui défile habituellement à Paris a exceptionnellement présenté sa  collection printemps-été 2017 à New York, à Lever House sur Park Avenue.

Une collection qui lui a été inspirée par l’artiste américaine d’origine cubaine Carmen Herrera. “J’ai découvert son oeuvre l’an passé au Whitney Museum, une peinture en particulier m’a fascinée: “blanco y verde”. C’est d’une telle force, d’une telle beauté dans son minimalisme! Un minimaliste très strict.  J’ai eu la chance de la rencontrer le jour de ses 101 ans cette année dans son atelier-loft sur la 19ème rue, où elle habite depuis 1954. Je lui ai montré le travail que j’avais réalisé d’après les oeuvres de l’architecte Sou Fugimoto il y a deux saisons. Et elle m’a donné sa bénédiction pour que je fasse de même avec ses toiles. J’ai commencé à développer tout de suite des tissus.”

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La collection Akris est une interprétation subtile des oeuvres de l’artiste. Rien de littéral, hormis une robe rouge avec une marge orange qui est une transposition de Orange and Red de 1889. Le minimalisme de l’une répond au minimalisme de l’autre, donnant naissance à un résultat foisonnant. Le tondo “Iberic” se métamorphose en robe chemise. Le dernier look du défilé est une évocation très pure de Blanco y Verde, cette peinture de 1959 dont Albert Kriemler est tombé amoureux: une longue robe immaculée, arbore sa cicatrice verte sur toute sa longueur. Contre toute attente, en ajoutant des moins, on obtient des plus.

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Ce que ne savait pas encore Albert Kriemler lorsqu’il a souhaité rencontrer Carmen Herrera en mai dernier, c’est qu’une exposition lui étant dédiée – Lines of Sight – ouvrira ses portes le 16 septembre 2016 (et durera jusqu’au 2 janvier) au Whitney Museum of American Art, à New York. Il y a sûrement des anges qui veillent sur les désirs des jeunes gens devenus grands…

Akris, carnets d’Afrique

Alizarine, Amarante, rouge d’Andrinople, bordeaux, carmin, cerise, cinabre, coquelicot, carmin, cramoisi, écarlate, garance, grenat, incarnat, pourpre, vermillon, toutes les nuances de rouge ont défilé chez Akris.

Parce que le rouge est la couleur de l’amour, mais aussi du danger, relève Albert Kriemler. On vit une époque où l’on aspire à l’amour, mais en même temps on se sent dans un certain état de danger, on ressent une certaine urgence. Et le rouge symbolise tout cela. Le danger et l’urgence provoquent une autre perméabilité à l’amour. J’ai décidé de faire un défilé rouge en novembre.

Il n’a pas besoin d’ajouter que novembre, ce fut le mois des attentats à Paris. Nous devions nous y retrouver à l’occasion de Paris Photo. Et puis il y a eu les événements. Albert Kriemler n’est pas le seul à avoir conçu une collection en réaction aux attaques qui ont eu lieu un peu partout dans le monde fin 2015. Mais personne ne le mentionne ouvertement. Une pudeur de créateur.Les inspirations étant toujours multiples, c’est surtout un voyage en Afrique qui a donné non pas une couleur, mais des impressions à la collection Akris.

C’est une collection très personnelle. J’ai vécu de grandes émotions lors d’un voyage au Kenya l’an passé, en découvrant le mode de fonctionnement des animaux dans leur environnement : comme ils se protègent, comme ils s’aiment, comme ils se battent, comme ils se dévorent. Et combien la nature est belle.

Je n’avais jamais voulu utiliser un imprimé animal auparavant. A mes yeux, c’était réservé à Yves Saint Laurent. Mais là c’était différent. L’Afrique était mon inspiration principale. J’ai donc choisi de reproduire des peaux qui m’inspiraient: la tortue, le zèbre, le gnou, le guépard, l’antilope. Il y a même une broderie façon peau d’éléphant et un effet zèbre en 3 D en néoprène moulé, développés par Forster Rohner, à Saint-Gall.

Chez Akris, il faut s’approcher pour voir. De loin, une chose a toujours l’air d’être une autre : les écailles de python par exemple, qui sont en réalité des écailles de cuir.

Elles ont été réalisées en quatre couleurs de cuir et découpées au laser. Elles ont été épinglées puis cousues une à une à la main. C’est du prêt-à-porter mais avec un savoir-faire haute couture.

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Et lorsque l’on voit apparaître un mannequin hiératique vers la fin du défilé, vêtu d’un manteau en cachemire double face rouge et bordeaux, le portant avec un port de tête de reine, on ressent cette puissance dont Albert Kriemler parlait : celle de l’amour et du danger réunis.

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Parce qu’entre deux défilés l’un des sujets principaux de toutes les conversations tournait autour du débat See now, Buy now,  (Je vois, j’achète), je demande à Albert Kriemler comment il se positionne à ce propos.

Les règles varieront selon les maisons, mais on doit se préparer. Cela prendra du temps. Notre métier est basé sur quatre piliers : la création, la communication, la distribution, et la vente. Ces quatre piliers tiennent un toit qui est encore beau. Internet a affaibli ces piliers. Il faut voir comment redresser cela. Cela fait longtemps que l’on trouve que faire défiler l’été en octobre n’a pas beaucoup de sens. Mais comment faire en sorte qu’une collection soit prête, en 4 tailles, avec toutes les pièces qui l’accompagnent – le T-shirt, la maille, le sportswear – au moment même où elle défile ? C’est déjà un miracle de tout produire dans le timing actuel.

Ce débat nous permet aussi de nous interroger sur la pertinence de toutes ces collections : a-t-on besoin de ces six collections Akris par an ? Nous faisons une pré-collection automne, une croisière, une collection prêt-à-porter printemps-été, une automne-hiver et deux collections de défilés. Et avec les collections Punto cela fait 10 par an. Plus les accessoires. A quel point est-ce intéressant pour les journalistes de voir tous ces produits ?

Cela fait des années que Didier Grumbach (l’ex-président de la Fédération française de la couture, du prêt-à-porter des couturiers et des créateurs de mode, ndlr) m’encourage à défiler en juillet, pendant la semaine de la haute couture. Il faut y réfléchir…

Et tandis qu’Albert Kriemler réfléchit, des reines passent sur le podium, indifférentes à tous ces débats, avec leur beauté comme offrande.

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Akris, la ligne claire

La dernière personne que j’ai rencontrée pendant cette fashion week, c’est Albert Kriemler, le directeur artistique d’Akris. Et c’est avec lui que je mets donc un terme à cette série. Chaque moment passé dans ses bureaux de l’Avenue l’Avenue Pierre-1er-de-Serbie est une parenthèse de calme, un moment sucré (en référence au gâteau au chocolat proprement démentiel servi avec le café), et l’assurance de découvrir, à travers ses collections épurées,  des tissus révolutionnaires, pure invention de ses ateliers saint-gallois.

Albert Kriemler est l’homme qui habille les femmes de pouvoir et quelques têtes couronnées, S.A.S. la Princesse Charlène notamment. Chez Bergdorf Goodman, à New York, il est traité comme un prince. A raison : il leur fait réaliser un chiffre d’affaires phénoménal, bien supérieur à celui de quelques grandes marques françaises. Les Américaines raffolent de son style minimaliste, de ses matières d’une qualité irréprochable, de son art de l’understatement chic, de sa subtilité. La puissance n’a pas d’emprise sur cet homme qui est à l’image des vêtements qu’il dessine depuis 30 ans. Il sait d’où il vient : de Saint-Gall où sa grand-mère Alice Kriemler-Schoch avait ouvert un atelier en 1922 et pour y fabriquer des tabliers. En forme d’hommage, il y a toujours une robe tablier cachée dans les collections d’Albert Kriemler. Comme un doux clin d’œil à ses racines.

Maître en son royaume, Albert Kriemler continue à se lancer, ainsi qu’à ses ateliers, des défis techniques impossibles. Chaque saison il recherche le Saint Graal : à savoir une matière, un toucher, un rendu nouveau, révolutionnaire. Sa révolution, il la fomente en profondeur, dans la trame, le droit fil du tissu. Son dernier défi en date ? Créer une collection inspirée de l’œuvre de l’architecte japonais Sou Fujimoto.

Le point de départ de cette collection était ma visite au Serpentine Pavilion qu’il a créé en 2013.

Penser qu’Albert Kriemler s’est livré à un simple travail d’interprétation serait mal le connaître. Il fallait que le tissu « incarne » la matière architecturée, qu’il rende l’effet autant que l’esprit, la transparence et les opacités, les volumes, l’espace, le lien entre l’objet et la nature qui l’entoure.

Les deux hommes se sont rencontrés une première fois à Paris. Albert Kriemler a pu montrer des tissus et des idées à Sou Fujimoto «qui a dit oui, et non. »

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Photo: Shinji Minegishi

Ensuite je suis parti quatre semaines en Asie, pour essayer de comprendre un peu les différences entre le Japon, la Corée et la Chine et surtout rendre visite à Sou Fujimoto dans son studio. Et aussi pour l’ouverture de notre magasin à Shanghai. Je me suis rendu à Naoshima où j’ai découvert le Naoshima Pavilion, qui ressemble à un diamant. On l’a reproduit en broderie de Saint-Gall.

En travaillant avec lui, j’ai découvert à quel point il est sensible au fait que les gens se sentent bien dans ses architectures. Un peu comme dans un vêtement.

Pour traduire la Taiwan Tower de 300 mètres de haut et sa structure de bambous j’ai essayé la broderie de Saint-Gall mais je n’y arrivais pas. Le rendu était trop mathématique, pas assez naturel. Alors je suis allé à Lyon chercher du velours sur chiffon soie. Il reste encore une maison qui sait le fabriquer.

Chaque passage du défilé est un hommage à une création de Sou Fujimoto. Pour les premiers looks, en coton blanc, simples comme une page blanche, ou un mur blanc, que l’on aurait troués, Albert Kriemler a développé un nouveau coton doux et chaud comme une peau de bébé. Mais pour s’en rendre compte, il faut s’approcher, tout près, et toucher. Le toucher est important dans cette maison, car la vue ne suffit pas toujours. Il y a aussi de sublimes blousons, légers comme si l’air nous avait fait la grâce de se matérialiser. Leurs reflets changeants rappellent la structure d’acier qui recouvre les Setonomori Houses, ces maisons qui semblent avoir été déposées de manière aléatoire par l’architecte au cœur d’une forêt.

Sa virtuosité était inspirante pour ma virtuosité dans le domaine du développement de tissu, confie Albert Kriemler. C’est cette passion qui me fascine. Mais je me suis retrouvé face à mes limites : c’est la première fois que je ne réussis pas à rendre un effet en broderie de Saint-Gall !

Et lorsqu’il prononce le mot « limites », il a les yeux qui brillent.

Juste après le défilé la chanteuse-auteur-compositeur Janelle Monae, vêtue en Akris est venue embrasser Albert Kriemler.

C’est un génie! J’aime les détails, les couleurs, le côté futuriste mixé avec le minimalisme, tout était impeccable.

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