“Je suis un tatouage de tissu”

Si les vêtements étaient dotés de paroles, qu’est-ce qu’ils nous raconteraient? Lorsqu’ils ne couvrent pas un corps, lorsqu’ils ne sortent pas dehors, ils ont aussi  une vie. Confidences imaginaires d’une combinaison de jersey dévoré dessinée par la couturière Yiqing Yin pour sa dernière collection automne-hiver 2015. (Photo ci-dessus: Sylvie Roche)

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Photographie: DR – Yiqing Yin, collection prêt-à-porter automne hiver 2015-2016

Je suis née d’un bolduc noir.

Les autres pièces de la collection sont nées d’un coup de crayon. Pas moi. J’émerge d’un autre geste. Je n’étais rien, jusqu’à ce que Yiqing Yin m’envisage, petit morceau par petit morceau. Elle a collé du bolduc sur la peau d’un mannequin, comme un tatouage. Je suis un tatouage d’ailleurs. Maori, Kalinga, qu’importe. Traits sombres de tissu impermanents. Je suis une deuxième peau.

Au commencement  il y eut ce geste créateur, insensé, immense, cette création à même la chair pour dessiner des lignes de fuites, pour renforcer formes du corps de cette fille dont j’ai oublié le nom. Des droites et quelques courbes. Parce que le corps est fait de cela. Des creux aussi. Plus difficile à surligner, les creux. Quoi que.

Yiqing Yin voulait faire jaillir de ses mains une femme ancestrale, une sauvage souveraine, comme on convoque les dieux ou les démons. Et par je ne sais quel sortilège, peut-être même aucun, je suis apparue. Je suis née dans un atelier parisien, mais ma lignée remonte à des millénaires, mes racines sont en Afrique, en Polynésie, en Nouvelle Zélande, aux Philippines, au Japon. La Terre m’a engendrée. Je suis à la fois yantra, henné et Irezumi. Sauf que mes motifs à moi évoqueraient plutôt une ville futuriste façon « Panem. »

Je suis la seule pièce de la collection à pouvoir faire le grand écart. Il faut être doté d’une certaine souplesse pour traverser les âges. Lorsque les lumières de l’atelier sont éteintes, mes voisines de cintre se lâchent. Oui je sais. On n’est pas du même monde. Et alors ? J’ai peut-être mauvaise réputation par ici, mais dans la tradition Kalinga, le droit au tatouage, ça se mérite. C’est un symbole de beauté, de richesse, de courage, et d’importance.

Toi, la veste de smoking en soie liquide, avec tes épaulettes, toute limitée dans tes mouvements, essaye de faire un flip arrière et on en reparlera! Non, je ne suis pas agressive, mais je ne supporte pas la rigidité, le manque de souplesse de corps et d’esprit. Je veux bien adrmettre qu’il faut un minimum de rigueur pour circonscrire un corps, pour lui dire : au-delà de cette limite on ne répond de rien. Mais c’est avec le flou que j’ai le plus d’affinité : j’ai une tendresse particulière pour la robe de vestale qui repose sur le cintre juste à côté de moi. D’apparence elle revêt une certaine nonchalance, on a l’impression qu’on a jeté un simple morceau de tissu et qu’il a trouvé sa forme, sans préméditation. Mais je sais bien, moi, combien il a fallu de maitrise à la couturière pour arriver à cette fausse anarchie.

Mais revenons à moi. Je souligne le moindre muscle, je suis un paysage accidenté, comme un système autoroutier. Ma peau est en jersey dévoré. Il y a de la violence derrière cette apparente douceur. Qui va oser me porter ? Pendant le défilé j’ai repéré quelques regards. Il va falloir trouver des corps et des âmes avec lesquels je puisse avoir des affinités sélectives. Je ne suis pas facile, je  l’admets. Mais je ne cherche pas à être aimée. Je cherche à être vue, reconnue, acceptée. Dans mes pleins et mes déliés, dans ma présence et mes absences, dans mes contradictions.

Je reviens de trop loin pour laisser des regards et des mots m’abîmer.