Lemaire, filles de l’air

Dès les premiers passages on sent que Lemaire prend l’air. Comme si le duo de créateurs Christophe Lemaire et sa compagne Sarah-Linh Tran aspiraient à une nouvelle légèreté, quelque chose de plus fluide, de plus gai, de moins intello aussi.


Ils osent. Ils osent même les imprimés floraux et les couleurs. Pas un truc Lemaire, ça, les fleurs. Et pourtant.

On voulait un patchwork de fleurs, d’imprimés bizaroides, très frais, un peu stupides. A un moment donné, c’est bien d’intellectualiser les choses, mais il faut que la mode soit un peu plus directe.


En regardant la collection on ressent quelque chose de léger, de drôle, qui flotte dans l’air et le sillage des jupes. Cela n’a pas échappé aux invités, d’ailleurs.

Ah si j’étais une femme! lance l’artiste et graffeur André Saraiva après le défilé.

Il n’est pas trop tard, lui répond Christophe Lemaire.

En faisant les looks on s’est rendu compte que, dans cette collection, il y avait des réminiscences un peu persanes, un peu japonaises, chinoises, gitanes. La mode est un jeu, on joue avec les références. On habille une fille qui se fait des films.

En tout cas cette saison, on voulait qu’elle soit plus légère. On avait envie d’imprimés, de couleurs, de fleurs, de fluidité, d’un peu d’asymétrie. C’est toujours la fille Lemaire mais qui aurait bu un petit coup, peut-être…, s’amuse Christophe Lemaire.

Si la fille Lemaire commence à boire, où va-t-on la retrouver la saison prochaine?

Rochas, un été acidulé

Une robe de prom girl jaune citron sur une sous-jupe plissée rose pâle et des chaussures à plateforme bleu Klein: le premier passage donne le ton. Le deuxième, le troisième et les suivants aussi. 
Vert sapin versus jaune poussin, fuschia contre bleu pétrole et vert Jaguar, chair allié au jaune contre le beige,… Alessandro Dell’Acqua ose des juxtapositions de couleurs improbables qui se heurtent dans leur intensité.

C’est ce que je voulais, des combats de couleurs: les chaussures, les robes, les sous-robes, s’entrechoquent. Je me suis inspiré de certaines photos d’Erwin Blumenfeld des années 40, très positives élégantes. Et de sa palette de couleurs. Cette collection c’est un état d’esprit.

C’est gai, c’est léger, c’est coloré, c’est joyeux. Une collection comme un parfait antidote à l’époque.

Dries Van Noten et ses femmes jardin

Des glaçons gigantesques dans lesquels des bouquets se retrouvent prisonniers fondent doucement sur le podium. Beauté éphémère que l’on doit à l’artiste japonaise Makoto Azuma. C’est au milieu de ce décor glacé que Dries Van Noten a choisi de faire défiler sa collection printemps-été 2017.

Les premiers looks en noir et en blanc brut d’inspiration victorienne, sont brodés de perles de jais, comme les vêtements de deuil. Le deuil de l’hiver peut-être, car juste derrière entrent en scène  les couleurs et les imprimés de fleurs.


Dries Van Noten en a mis partout, des fleurs, et surtout à des endroits inattendus comme ce pantalon qui porte son bouquet sur les hanches. Les filles passent à travers ces totems glacés portant d’amples manteaux de soie japonisants.




La fleur sous la glace, le vivant qui se fige, on pourrait y lire une très belle parabole des cycles de la vie.

Bouchra Jarrar chez Lanvin, un instant de grâce…

Les voix de Rachida Bakni et Christine Bergstrom disent les dialogues d’India Song de Marguerite Duras, tandis que s’avance un mannequin dans son kimono de jour. C’est ainsi que commence le premier défilé Lanvin de Bouchra Jarrar, sur cet entrelacement de voix, ce théâtre à la parole décalée. Cela fait sens.

Marguerire Duras est un auteur absolu qui m’inspire. Elle est rock’n roll. C’était une femme qui aimait et j’aime les femmes qui aiment et aiment être aimée.

Puis suivent des créatures vêtues de fulgurances de lumière. Bouchra Jarrar met des touches de brillance et des chaînes d’or sur des points du corps de la femme souvent laissés dans l’ombre: la hanche, le poignet, la cheville, la clavicule.

Ce sont des points d’ancrage féminins sur lesquels on attire très peu l’attention mais que je trouve très beaux.

J’ai voulu croiser les matières que j’aime. Je voulais apporter de la lumière. Ce fut une obsession pendant tous le processus de choix des tissus, les réglages de proportions, de silhouettes. J’aime l’idée d’illuminer une femme. Cela m’a permis aussi d’inventer de nouveaux portés, de nouveaux objets, des manchettes, des mitaines,…

Les noirs sont extrêmement lumineux, ce n’est pas une gamme de couleurs mais de matières. Les brillances croisent l’opaque, les transparences, la dentelle.


Les mannequins passent en blanc et noir, silhouettes hybrides mêlant le masculin et le féminin portant des biker jackets sur des robes de mousseline, l’une des pièces signature de Bouchra Jarrar, le blouson de motard. 

On m’a choisie pour qui j’étais et pour ce que je faisais. C’est génial! Je suis libre! Et libre de faire bien. Alors mon job, je le fais bien. Il y a de moi, forcément dans cette collection, mais un moi inspiré par la maison Lanvin.

Lanvin justement?

Ce nom est magique! Il m’inspire. Il m’évoque toute l’histoire de la mode parisienne et française. C’est ça Lanvin, c’est la grâce, l’élégance, l’épure. Cela ne m’intéresse pas de cristalliser la femme Lanvin. Je m’adresse à toutes les femmes. C’est le présent qui compte et je suis ravie de m’inscrire dans l’histoire de cette maison.

Ce défilé arrive à la fin d’un processus où j’ai travaillé, réfléchi, pensé une histoire avant de développer un vestiaire pour la maison Lanvin. Un premier vocabulaire. La féminin peut croiser parfois un masculin mais l’on reste toujours dans une émotion, une tendresse, une force, un charme, une grâce.

J’ai fait un vrai choix dans ma vie pour prendre les rennes de la direction artistique de Lanvin et à chaque fois que j’ai fait des choix ils été portés par une vision que j’ai développée dans mon quotidien et par mon travail. Aujourd’hui c’est un vrai vocabulaire que j’apporte à la maison Lanvin et une vraie vision à 360 degrés. Ce que vous avez vu là vous raconte l’axe où je vais aller avec grand bonheur. Avec un grand travail aussi.

Maison Margiela, une étrange beauté 

Chaque collection que dessine John Galliano pour Maison Margiela est l’expression du vocabulaire propre au couturier. Le propos d’un Anglais qui entend en découdre avec la mode et l’histoire du costume qui l’a précédé. On y retrouve cette façon qu’il a, et qu’il aime, d’inverser le vêtement upside-down, d’en révéler l’envers à l’endroit, de l’utiliser pour en faire autre chose que ce pour quoi il aurait été conçu. Son art de mêler le costume historique avec du sportswear, lui faisant subir une singulière métamorphose afin de l’adjoindre à l’époque.




Chaque pièce porte en elle une étrangeté renforcée par le choix des accessoires et du maquillage: casques, oreillettes façon Star Trek, sac à dos et matelas de Néoprène pour néo-nomade à la bouche sertie de paillettes. La beauté de l’étrange. 

YSL reloaded 

 

Une chose est sûre: Anthony Vaccarello connaît le vocabulaire d’Yves Saint Laurent et a dû passer du temps dans les archives. Même Pierre Bergé, à qui l’on n’a pas demandé son avis lors de la nomination du nouveau directeur artistique de la maison, le reconnaît volontiers.

J’ai été agréablement surpris de retrouver des éléments des collections de Yves » confie-t-il après le show.

C’est presque une légion d’honneur dans la bouche de l’ancien compagnon du couturier.


Ces éléments dont il parle, je les connais sur le bout des doigts, sur le bout des yeux, à force d’avoir lu et relu les monographies destinées à cet immense couturier du XXème siècle: le smoking noir avec les épaulettes marquées, le bolero a brandenbourgs, le décolleté en forme de coeur, l’imprimé panthère, la robe à une seule épaule, la dentelle noire, le sein qui apparaît en transparence, faisant référence à la « see-through blouse » de 1968. Et aussi cette sandale, avec le talon reprenant le sublime logo dessiné par Cassandre, qui évoque le soulier dessiné par Christian Louboutin pour la collection d’adieux du maître en 2002.


Le terme qui résume le mieux le vocabulaire stylistique d’Antony Vaccarello c’est le mot « sexy ». C’est d’ailleurs ce qui a fait le succès des collections Versus qu’il a dessinées pour Versace. Sexy, c’était un mot qui correspondait aussi à une partie des collections d’Yves Saint Laurent. Il aimait les collections à thèmes et n’hésitait pas à choquer. Comme par exemple avec sa collection Libération de janvier 1971, qui était une citation de l’allure des femmes pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais 1971 était bien trop proche de 1945 pour que le public avale la pilule. La collection s’est fait descendre par le public et la presse du moment.

Aujourd’hui la presse ne descend plus personne car ce n’est plus le propos. On vit dans un univers régi par l’instantanéité ce qui génère d’autres formes de ressentis, d’appréciation, plus versatiles, plus immédiats.

Mais cela n’empêche pas de regarder dans le rétroviseur pour mieux avancer. C’est ce qu’a fait Anthony Vaccarello, me semble-t-il, pour sa première collection YSL.

Aalto, collection singulière

Il y a quelque chose d’étrange dans le défilé d’Aalto: il fait naître des sentiments mitigés. A la fois réjouissants, et troubles, inquiétants. Cela tenait sans doute dans les couleurs – très vives quand il y en a – les mélanges un peu foutraques, vestes de jeans qui s’embourgeoisent de broderies, les imprimés inspirés des personnages de la BD Moomins, célèbre en Finlande, le pays dont vient Tuomas Merikoski, le directeur artistique de la marque.

Chaque vêtement de la collection semble avoir été customisé: pantalon découpé sur le devant, trench brodé sur un seul côté, collier de perle ajouté à un chapeau de pluie. On oscille entre décontraction et tradition, entre vintage et contemporanéité, entre robes de velours et jupes asymétrique, entre veste à poches démesurées et pull grunge déchiré.

J’ai essayé de faire quelque chose de constructif avec l’actualité qui n’est pas toujours très positive. Créer une collection qui embrasse la diversité. Chaque pièce est différente et unique, fabriquée de manière singulière et cela crée un ensemble qui trouve un point d’équilibre créatif et réjouissant.

La collection dessinée par s’appelle Tuomas Merikoski Uusi Fantasia, nouvelle fantaisie en finlandais, sorte d’utopie de placard.

On a travaillé un imprimé sur la base de la bande dessinée Moomins de Tove Jannson’s, une BD très connue en Finlande et qui reflète pour moi la société que l’on devrait construire.

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Tuomas Merikoski s’est inspiré  de l’histoire “le dangereux voyage”, faisant reproduire sur des pantalons, des vestes, des manteaux l’histoire de cette petite fille dont la vie réglée comme du papier à musique ennuie. Elle veut de l’inconnu et du danger. Et c’est ainsi que les mannequins se faisaient porteuses de parabole, encourageant à suivre les flux de la vie et ne pas résister au chaos, car du chaos naît finalement l’harmonie. En tout cas c’était le message.

 

 

L’ode à la femme (et l’enfant) d’Elie Saab

Pour sa collection haute couture automne hiver 2016 2017, Elie Saab s’est inspiré de toutes les reines du glamour hollywoodien, Ava Gardner et toutes ces actrices sculpturales qui ont bercé son imaginaire. Il les a accompagnées de leurs mini-me, enfants-mannequins portant la même robe que le modèle. Parce qu’Elie Saab habille les petites filles depuis des années, sans vraiment le montrer.


Il y a quelque choses d’irréel dans ce défilé, comme dans la haute couture d’ailleurs. On entre dans un univers qui ne nous appartient que par le regard. Ces robes parsemées de fleurs et de papillons, brodées d’oiseaux qui saisis avant l’envol sont faites de la même matière que les rêves…



Alexandre Vauthier en majesté

Quand on pense à Alexandre Vauthier on songe à des créatures sculpturales, à des femmes forcément sublimes, des chanteuses, des actrices françaises. On se souvient de Sophie Marceau montant les marches du festival de Cannes, dévoilant son corps de reine, on pense à la renversante Cécile Cassel. La haute couture qu’Alexandre Vauthier a présentée en juillet est moderne et sensuelle. Elle s’adresse à des femmes qui se redressent quand elles se savent belles et désirables.


Ce à quoi en revanche on ne s’attend pas, c’est de voir défiler sous son nom des robes de grands volumes, dans la tradition des robes de bal historiques mais réinterprétées pour être portées par des filles d’aujourd’hui.

 J’ai toujours eu une certaine fascination pour ces volumes un peu «Fifties». Mais je n’ai jamais trouvé le bon moment pour les traiter. Cette fois c’est venu de façon très naturelle. Je les ai un peu détournées, j’y ai infusé un peu de l’esprit de la maison et cela à donné ça…


Je travaille toujours sur un équilibre entre sensualité et affront. Je trouve que l’équilibre des deux crée une bonne alchimie.

L’affront, peut-on le lire dans le pantalon militaire brodé?

Oui c’est un clin d’œil à tout ces camouflages que l’on voit partout dans la rue. Le problème étant de transformer cette pièce du vestiaire quotidien en un produit de luxe. C’est aussi cela la couture: créer des pièces portables et pas uniquement pour le spectacle et le tapis rouge. Je tenais vraiment à avoir des vêtements détournés faciles à porter pour la journée notamment: des chemises avec des jupes ou des pantalons, des choses comme ça.

Le sacre d’Albert Kriemler à New York

“Nul n’est prophète en son pays”, dit-on, mais cela n’a jamais empêché les gens de talent d’aller prêcher ailleurs.

Aux Etats-Unis, Albert Kriemler, le directeur artistique de la marque Akris, est une star, bien qu’il réfute cette appellation. Il est plus et mieux connu là bas qu’en Suisse, son pays natal. Il aspirait à se faire un nom aux USA depuis qu’il s’est rendu à New York à l’âge de 19 ans et qu’il s’est surpris à rêver devant les vitrines du grand magasin Bergdorf Goodman d’y exposer un jour ses créations.

Il doit y avoir des anges qui veillent sur les souhaits des jeunes gens de 19 ans: aujourd’hui, la boutique Akris au sein de Bergdorf est l’une de celles qui fait le plus gros chiffre d’affaires. Les femmes de pouvoir portent ses vêtements: Michelle Obama, Condoleeza Rice, Charlène de Monaco, pour ne citer qu’elles. Sans doute parce qu’Albert Kriemler maîtrise à la perfection l’understatement et que l’esprit de ses collections pourrait s’expliquer grâce à quelques oxymores: une sophistication épurée, une intemporalité contemporaine, un luxe discret.

Sa mode n’est pas “dispersible” après une saison, son minimalisme, la préciosité des savoir faire, la qualité des matières utilisées, tout cela possède la vertu de savoir durer dans le temps.

Mercredi dernier, il recevait à New York le “Couture Council Award for Artistry of Fashion”, un prix prestigieux décerné par le conseil du Musée du Fashion Institute of Technology (FIT). Lui qui défile habituellement à Paris a exceptionnellement présenté sa  collection printemps-été 2017 à New York, à Lever House sur Park Avenue.

Une collection qui lui a été inspirée par l’artiste américaine d’origine cubaine Carmen Herrera. “J’ai découvert son oeuvre l’an passé au Whitney Museum, une peinture en particulier m’a fascinée: “blanco y verde”. C’est d’une telle force, d’une telle beauté dans son minimalisme! Un minimaliste très strict.  J’ai eu la chance de la rencontrer le jour de ses 101 ans cette année dans son atelier-loft sur la 19ème rue, où elle habite depuis 1954. Je lui ai montré le travail que j’avais réalisé d’après les oeuvres de l’architecte Sou Fugimoto il y a deux saisons. Et elle m’a donné sa bénédiction pour que je fasse de même avec ses toiles. J’ai commencé à développer tout de suite des tissus.”

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La collection Akris est une interprétation subtile des oeuvres de l’artiste. Rien de littéral, hormis une robe rouge avec une marge orange qui est une transposition de Orange and Red de 1889. Le minimalisme de l’une répond au minimalisme de l’autre, donnant naissance à un résultat foisonnant. Le tondo “Iberic” se métamorphose en robe chemise. Le dernier look du défilé est une évocation très pure de Blanco y Verde, cette peinture de 1959 dont Albert Kriemler est tombé amoureux: une longue robe immaculée, arbore sa cicatrice verte sur toute sa longueur. Contre toute attente, en ajoutant des moins, on obtient des plus.

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Ce que ne savait pas encore Albert Kriemler lorsqu’il a souhaité rencontrer Carmen Herrera en mai dernier, c’est qu’une exposition lui étant dédiée – Lines of Sight – ouvrira ses portes le 16 septembre 2016 (et durera jusqu’au 2 janvier) au Whitney Museum of American Art, à New York. Il y a sûrement des anges qui veillent sur les désirs des jeunes gens devenus grands…