Julien Fournié, une collection comme un autoportrait

La première silhouette résume l’essence du style de Julien Fournié, en tout cas la nouvelle direction qu’il a prise: une pièce hybride mi-robe, mi-smoking. Quelque chose de terriblement féminin couleur de peau, à la fois simple et compliqué, porté par la superbe Katerina Semionova, l’égérie du couturier.





Ses robes de brocard sont parcourues d’un motif, comme si elles étaient recouvertes de cette mystérieuse matière noire repartie dans l’univers, qui en atténuerait l’éclat. Les broderies aussi sont atténuées, cachées par du tulle.

Et des teintes chair, beaucoup de chair, comme un besoin d’essentiel.

Tout le défilé marque une rupture:  Julien Fournié a décidé d’écrire un nouveau chapitre de la courte histoire de sa maison. Et pour cela il s’est délesté de certains poids du passé et de tous les carcans: finis les grands jupons et les crinolines, place à la fluidité, à la légèreté.

Il m’avait reçue quelques jours avant le défilé pour dévoiler sa collection, et pour se livrer.

Ce défilé semble marquer un virage. Dès le premier look, on sent que vous avez franchi une étape. Est-ce une mutation?

Le premier look est un tailleur morphing: ce n’est ni une robe, ni un smoking, ni un tailleur pantalon mais une pièce mutante. Tout est fait en double drap de soie, ce qui donne cette tenue hyper fluide.

Vous avez abandonné les grands jupons. Un besoin d’alléger?

 

Les jupons ça donne un coup de vieux. Je voulais montrer la quintessence de mon travail. Tout est en train de devenir beaucoup plus léger. A partir de maintenant nous intègrons à l’intérieur des jupes des plis d’organza qui vont juste donner le volume nécessaire au niveau des hanches.

Vous avez choisi d’ouvrir le défilé avec Katerina Semionova. Une femme, pas une jeune fille.

Je pense que c’est important d’avoir une présence féminine qui puisse faire parler mes vêtements. Elle a quelque chose d’une Lynda Carter (Wonderwoman) avec la froideur d’une Vivien Leigh. La femme Fournié vieillit avec moi et je trouve que Katerina est l’incarnation rêvée de ce genre de femme.

Vos broderies d’habitude éclatantes sont cachées sous du tulle. Pourquoi?

Tous les ors ont été emballés dans du tulle pour l’atténuer parce que je ne voulais pas de choses trop «bling bling ». Dans toute ma collection j’ai essayé d’exprimer une matière noire qui vient terrasser les brillances.

Dans cette collection, on passe de pièces très fermées, protectrices comme des carapaçons, à d’autres beaucoup plus vulnérables, presque des trompe l’œil de nudité.

Pour moi, la vulnérabilité a une couleur: c’est celle de la chair. c’est comme ça que j’incarne la fragilité. On passe en effet de pièces “dark”, proches du charnier, des choses abimées, presque détruites, que j’exprime grâce à un jacquard de laine, lurex et de soie à d’autres plus légères. Ce motif que j’ai dessiné et qui représente comme un réseau de veines, a été fabriqué par Sfate et Combier.

Le défilé se termine sur des robes “nude” dont une qui donne un effet “contouring”, comme un maquillage, avec 3 teintes de sequins couleur chair dont certains plus foncés sur les cotés et sous les seins pour re-galber la poitrine et le corps.  Le “nude” c’est comme une quête de vérité. Ce n’est que cela, d’ailleurs, cette collection: une quête de vérité.

Quelle vérité?

J’ai été très abimé par les critiques,  quand j’ai quitté la maison Torrente dont je dessinais les collections. Et du coup j’ai eu peur. En arrivant chez Torrente j’étais plein d’espoir, comme un enfant qui ouvre une boîte remplie de cadeaux… Et en fait on m’a tiré dessus à bout portant. Après j’ai dû tout rebâtir, monter ma propre maison. Et du coup je me suis protégé, j’ai mis des bijoux et des broderies sur les robes comme une carapace. Il faut du temps pour enlever toutes ces  couches, pour grandir.

J’ai 40 ans, et aujourd’hui, je suis libre.



Isabelle Cerboneschi

Isabelle Cerboneschi

Isabelle Cerboneschi est la rédactrice en chef des Hors-Séries du Temps. La mode est un monde qu'elle aime arpenter Iphone en main. Cette "shoe addict" sait bien qu'un vêtement ne naît pas par hasard et qu'il parle autant de nous que de notre époque. Regards côté cour et côté jardin.

Une réponse à “Julien Fournié, une collection comme un autoportrait

  1. Bonjour Madame,

    Magnifique collection !
    Il y en a deux qui me font rêver : la noire avec le dos transparent et celle qui a un “V” profond – devant – sans vulgarité.
    Belle journée à vous.

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