Akris, carnets d’Afrique

Alizarine, Amarante, rouge d’Andrinople, bordeaux, carmin, cerise, cinabre, coquelicot, carmin, cramoisi, écarlate, garance, grenat, incarnat, pourpre, vermillon, toutes les nuances de rouge ont défilé chez Akris.

Parce que le rouge est la couleur de l’amour, mais aussi du danger, relève Albert Kriemler. On vit une époque où l’on aspire à l’amour, mais en même temps on se sent dans un certain état de danger, on ressent une certaine urgence. Et le rouge symbolise tout cela. Le danger et l’urgence provoquent une autre perméabilité à l’amour. J’ai décidé de faire un défilé rouge en novembre.

Il n’a pas besoin d’ajouter que novembre, ce fut le mois des attentats à Paris. Nous devions nous y retrouver à l’occasion de Paris Photo. Et puis il y a eu les événements. Albert Kriemler n’est pas le seul à avoir conçu une collection en réaction aux attaques qui ont eu lieu un peu partout dans le monde fin 2015. Mais personne ne le mentionne ouvertement. Une pudeur de créateur.Les inspirations étant toujours multiples, c’est surtout un voyage en Afrique qui a donné non pas une couleur, mais des impressions à la collection Akris.

C’est une collection très personnelle. J’ai vécu de grandes émotions lors d’un voyage au Kenya l’an passé, en découvrant le mode de fonctionnement des animaux dans leur environnement : comme ils se protègent, comme ils s’aiment, comme ils se battent, comme ils se dévorent. Et combien la nature est belle.

Je n’avais jamais voulu utiliser un imprimé animal auparavant. A mes yeux, c’était réservé à Yves Saint Laurent. Mais là c’était différent. L’Afrique était mon inspiration principale. J’ai donc choisi de reproduire des peaux qui m’inspiraient: la tortue, le zèbre, le gnou, le guépard, l’antilope. Il y a même une broderie façon peau d’éléphant et un effet zèbre en 3 D en néoprène moulé, développés par Forster Rohner, à Saint-Gall.

Chez Akris, il faut s’approcher pour voir. De loin, une chose a toujours l’air d’être une autre : les écailles de python par exemple, qui sont en réalité des écailles de cuir.

Elles ont été réalisées en quatre couleurs de cuir et découpées au laser. Elles ont été épinglées puis cousues une à une à la main. C’est du prêt-à-porter mais avec un savoir-faire haute couture.

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Et lorsque l’on voit apparaître un mannequin hiératique vers la fin du défilé, vêtu d’un manteau en cachemire double face rouge et bordeaux, le portant avec un port de tête de reine, on ressent cette puissance dont Albert Kriemler parlait : celle de l’amour et du danger réunis.

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Parce qu’entre deux défilés l’un des sujets principaux de toutes les conversations tournait autour du débat See now, Buy now,  (Je vois, j’achète), je demande à Albert Kriemler comment il se positionne à ce propos.

Les règles varieront selon les maisons, mais on doit se préparer. Cela prendra du temps. Notre métier est basé sur quatre piliers : la création, la communication, la distribution, et la vente. Ces quatre piliers tiennent un toit qui est encore beau. Internet a affaibli ces piliers. Il faut voir comment redresser cela. Cela fait longtemps que l’on trouve que faire défiler l’été en octobre n’a pas beaucoup de sens. Mais comment faire en sorte qu’une collection soit prête, en 4 tailles, avec toutes les pièces qui l’accompagnent – le T-shirt, la maille, le sportswear – au moment même où elle défile ? C’est déjà un miracle de tout produire dans le timing actuel.

Ce débat nous permet aussi de nous interroger sur la pertinence de toutes ces collections : a-t-on besoin de ces six collections Akris par an ? Nous faisons une pré-collection automne, une croisière, une collection prêt-à-porter printemps-été, une automne-hiver et deux collections de défilés. Et avec les collections Punto cela fait 10 par an. Plus les accessoires. A quel point est-ce intéressant pour les journalistes de voir tous ces produits ?

Cela fait des années que Didier Grumbach (l’ex-président de la Fédération française de la couture, du prêt-à-porter des couturiers et des créateurs de mode, ndlr) m’encourage à défiler en juillet, pendant la semaine de la haute couture. Il faut y réfléchir…

Et tandis qu’Albert Kriemler réfléchit, des reines passent sur le podium, indifférentes à tous ces débats, avec leur beauté comme offrande.

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Isabelle Cerboneschi

Isabelle Cerboneschi

Isabelle Cerboneschi est la rédactrice en chef des Hors-Séries du Temps. La mode est un monde qu'elle aime arpenter Iphone en main. Cette "shoe addict" sait bien qu'un vêtement ne naît pas par hasard et qu'il parle autant de nous que de notre époque. Regards côté cour et côté jardin.

2 réponses à “Akris, carnets d’Afrique

  1. Akris
    Albert Kriemler est originaire de la même ville que moi. C’est un plaisir de le voir devenir de plus en plus international et indépendant, mais toujours lié au savoir faire et au raffinement de l’industrie textile si présente dans la ville et la région de St. Gall

    1. Albert Kriemler est une merveilleuse figure de la mode. Il n’est pas aussi médiatisé que d’autres créateurs, mais son talent est immense.

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