Jean Paul Gaultier, les années Palace

Une échappée belle dans le passé, le défilé Jean Paul Gaultier haute couture. Mais pas n’importe lequel : direction les années Palace. Les années 80, celles qu’il connaît sur le bout de ses doigts, sur le bout du cœur.


Tout au bout du podium, gardant la porte du Palace version Gaultier, un mannequin joue le rôle d’Edwige Bellmore, vestale aux cheveux courts peroxydés, disparue l’an dernier, qui d’un battement de cils laissait entrer ou pas dans l’antre de la nuit une faune qu’elle savait mélanger.

Des sosies de Farida Khelfa (présente au premier rang) arpentaient la salle, la chevelure de lionne enragée, la clope à la bouche, la bière à la main, vêtues ou dévêtues de pyjamas du soir fastueux. Elles n’avaient peur de rien ni de personne en teddy brodé de pierres porté sur une jupe crayon à rayure rebrodée, robes lamés et collant résille, les épaules en triangle, pour se frayer un chemin dans la vie, dans la nuit. Les bouches laquées de rouge, comme un sens interdit, comme un permis de tuer… Du regard seulement.

Leur port de tête de reines de la nuit leur servait de sésame à toutes ces filles-là.
Douce nostalgie d’un temps qui ne reviendra plus.

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Elie Saab prend la route des Indes

Vidéo: Copyright Studio Jungle

Dès les premiers looks on comprend qu’Elie Saab a changé radicalement sa manière d’appréhender la haute couture. Alors que d’habitude on assistait à ses défilés pour voir passer des robes de tapis rouge, des rêves de tissu conçus pour parer stars et princesses, les premiers passages de sa collection printemps-été –  shorts de dentelle, robes de guipure, pantalons blancs, portés avec des bottes plates – s’adressent à une tout autre clientèle. Plus jeune, plus désinvolte, plus volatile aussi.

On a présenté la haute couture de manière différente, un peu plus cool un peu plus décontractée, avec des boots plates, explique Elie Saab. Le changement est venu des clientes de la haute couture, surtout les jeunes: elles veulent des pièces qui peuvent se mélanger à d’autres, une veste, un pantalon, un sac différent.

La collection a été construite autour du personnage d’une femme Britannique de l’époque victorienne qui va découvrir l’Inde.

D’où les ceintures indiennes, les robes de dentelle et les écharpes portées de biais comme des saris. Chaque pièce est ultimement précieuse, mais la foison broderies, ou de guipure, se justifie pleinement avec ce thème de la route des Indes.

Les broderies aussi ont été travaillées de manière différente, parfois avec des chaînes ou de la passementerie. Mais tout en conservant une façon de faire traditionnelle avec de la guipure, de la dentelle, des cristaux.

Une collection qui évoque une époque où chaque voyage était une épopée.

Quand je demande à Elie Saab si cette collection précieuse est une manière de conjurer l’époque il répond:

«On traverse une période un peu difficile, mais en tant que Libanais, on vit avec cela depuis quarante ans, confie-t-il. Honnêtement, si je voulais entrer dans ces considérations, cela ne m’influencerait pas de la bonne manière. Pour continuer à créer comme cela, je dois garder en tête que la vie est en rose… »

Franck Sorbier et ses déesses dansantes

Dans une salle du musée Guimet, passant parmi des statues de divinités cambodgiennes du VIIe et VIIIe siècle, une robe de crin or constellée d’étoiles s’avance sur un corps dansant. Quelques instants plus tard, une danseuse fait quelques piqués, déboulés et arabesques dans une longue robe en organza teint, surteint, peint et ornementé de « dripping » ambre et or.

Une robe sans corps n’a pas de raison d’être. Celles de Franck Sorbier en ont doublement.

Le maître couturier a choisi depuis deux saisons de montrer ses créations sur des danseuses, parce que, dit-il :

Je ne trouvais plus mon compte dans le fait de faire défiler des mannequins. Elles sont désincarnées. Les danseuses, elles, ont une vraie grâce.

“Si l’amour nous était conté”, le titre de sa collection, donne l’intention du couturier. L’idée lui est venue d’un petit livre sur le Kamasoutra. « Un art de vivre avant tout », tient à souligner Franck Sorbier. Jamais les couturiers n’ont-ils autant convoqué l’amour sur le podium que cette saison. Le rêve et la douceur aussi.

C’est une collection à périples, comme toutes mes collections, confie Franck Sorbier.

On connaît les problèmes financiers récurrents que cet indépendant rencontre. Et l’on s’émerveille quand même de voir qu’il sort malgré tout une collection à chaque saison. Quand je lui demande si le fait de créer des robes pour des corps qui vont danser n’est pas une difficulté supplémentaire, il réfute.

Non pas du tout justement! L’idée était de trouver une légèreté que je n’avais pas avant. Les choses se sont un peu libérées. Cela fait deux saisons que je ne fais pas de dessin préparatoire. Que je fais la robe directement.

Des robes couleur de soleil…

L’or c’est le rapport au divin, c’est très solaire. Et puis nous avions de l’or en stock confie le couturier, en riant.

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Photos: Isabelle Cerboneschi

Margiela Artisanal, galvanisante gallianisation

Tout son vocabulaire est là. Toutes ses passions récurrentes, son goût de la déconstruction pour mieux reconstruire, l’envers qui passe à l’endroit et vice versa, les rajouts, les couches qui se superposent, la touche de kitsch anglais nécessaire, l’effleurement du point de déséquilibre,… Les vêtements qui ont défilé lors du dernier défilé Margiela Artisanal disaient « John Galliano » et le disaient très fort.

Pourtant le show avait commencé par un murmure. Celui d’une veste de safari dotée d’une très légère brillance, un tissu lamé placé comme on souligne. Les cinq premiers looks sont blancs, référence aux toiles qui viennent en prélude du vêtement. On a à peine eu le temps d’admirer le manteau blanc à la coupe sublime, dont les plis devant formaient comme une robe bustier que les courbes baroques et tissus d’inspiration rococo font leur apparition. C’est Versailles qui s’invite dans un loft de la mer du Nord.

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Au fil du défilé, les looks prennent de l’épaisseur, gagnent en dramaturgie – une robe du soir rose se porte en sac à dos sur un caban –  pour terminer dans l’excès absolu d’une accumulation de tissus lamé, de brocards autour d’un blouson d’homme, comme si le mannequin avait pris avec elle toutes ses possessions les plus précieuses, et en avait fait une nouvelle création.

Les collections Margiela Artisanal, telles que les avaient conçues le créateur de la marque, étaient une manière de créer avec de la matière recyclée. On sent John Galliano dans son biotope. On oscille entre baroque et surréalisme. L’avantage, c’est que l’on n’a pas à choisir.

Alexandre Vauthier, un Paris nommé désir

Sa muse, c’est Paris. Pour sa collection haute couture printemps –été 2016, Alexandre Vauthier s’est laissé inspirer par la ville lumière, ses couleurs, la teinte un peu dorée de ses bâtiments, le noir, le blanc, le rouge à lèvres des filles aussi. Celles qui sortent la nuit. Et qui ne rentrent pas toujours. Ah, j’allais oublier: il s’est aussi inspiré du costume de polytechnicien qu’il a décliné en caban. Pas forcément pour la caution morale: plutôt pour le jeu des contrastes.

On est parti de ce côté un peu strict de l’uniforme et on l’a l’assoupli jusqu’à ce qu’il devienne le plus évanescent possible, avec un travail de plissés et de mousseline.

Le mélange de ces éléments disparates forme une collection où l’hypersexyness est atténuée par cette touche de masculinité un brin intello du costume, sorte d’hybridation inattendue. Une collection qui serait la fille naturelle d’Einstein et de Marilyn Monroe.

Sexy? Mais la Française est sexy!, dit-il

Dans la salle règne un parfum de patchouli et de violette, à la fois doux et sauvage. C’est le parfumeur Francis Kurkdjian qui crée une identité olfactive de tous les défilés d’Alexandre Vauthier.

Le brief ?, demande le parfumeur. Le parfum de la maîtresse du polytechnicien qui porterait du rouge à lèvres.

 

Armani, toutes les nuances de mauve

Le carton d’invitation du défilé Armani Privé donnait le ton. Mauve. Une couleur difficile, sauf pour les hortensias. Le mauve, comme le violet, ne sont pas des couleurs « mode ». Le seul vêtement célèbre de cette couleur que je connaisse est La robe mauve de Valentine, le roman de Françoise Sagan. Mais quand on s’appelle Giorgio Armani on a le pouvoir d’imposer ce que l’on veut sur le podium. Et le savoir-faire pour l’imposer en majesté.


Les mannequins portaient le cheveu noir de jais, personnages irréels d’une comédie dramatique qui se jouait en un acte au Palais de Tokyo. Par quel tour de force Giorgio Armani a-t-il réussi à ranger tout le monde ou presque sous sa bannière mauve ? Sans doute déjà grâce au choix de la teinte, qui empruntait toutes les nuances d’un ciel crépusculaire. Ensuite, il était surtout question de matière. L’organdi de soie jouait le personnage principal de ce songe d’une nuit d’été. On retrouvait cette délicate mousseline sur presque tous les looks, y compris sur les shorts. Rares, les shorts en haute couture.

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Soie, dentelle, gaze, crêpe georgette, crépon, des volants, des envolées, des robes de fées… Une collection comme hymne à la légèreté.

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Collection Armani Privé, haute couture printemps-été 2016. Photos: Isabelle Cerboneschi

Yiqing Yin ou la beauté du reste

Le 16 décembre dernier, La Commission de Classement Couture Création du Ministère de l’Industrie, réunie à la Fédération française de la Couture, accordait l’appellation Haute Couture à Yiqing Yin.
Ses collections, je les suis passionnément depuis la première. Elle avait défilé en juillet 2012, dans une toute petite salle surchauffée sous les toits, mais dès le premier look, je me suis laissé emporter par cet univers onirique, servi par une technique magnifique. Le pli est roi au royaume de Yiqing Yin. Le drapé le suit de près.
La jeune couturière a une manière unique de magnifier les matières les moins nobles. Dans sa collection haute couture printemps-été 2016, ce sont les boutons-pression liés de fils de cuivre qui sont élevés au rang de broderies, formant une cotte de maille délicate et sensuelle. Elle invente une couture alternative.

« Si l’on accepte des jeunes comme moi dans le calendrier de la haute couture, c’est aussi pour venir bousculer les conventions, inventer un nouveau langage, dit-elle. »

Sa collection haute couture printemps-été 2016 s’appelle Blooming Ashes. Les cendres en fleur. La beauté de ce qui reste quand il ne reste plus rien.

Vidéo Copyright: Studio Jungle

« On était déjà à moitié dans la collection en novembre dernier quand ont eu lieu les attentats parisiens. J’avais l’impression qu’il n’y avait plus aucun sens à rien, que l’on était dans les gravats de la civilisation.»

Yiqing Yin s’est alors interrogée sur les effets possibles d’une apocalypse.

«Les survivants deviendraient-ils des barbares ou est-ce qu’ils iraient les uns vers les autres, dans un besoin de connexion, de contact, sans pudeur, sans retenue? Dans les deux cas j’imagine qu’il y aurait un retour au primitif, à l’instinct de survie ou à l’instinct de civilisation. Je pense que c’est un instinct de combler notre mal-être le plus profond qui est la solitude. »

Yiqing Yin a donc fait le pari du beau. Et c’est une femme amazone qui est sortie debout de cette histoire.

« Une femme dénudée de tout artifice, qui se reconstitue une armure avec les restes de la civilisation, en inventant une propre gestuelle, rapide, comme dans l’urgence. »

Les tissus semblent jetés, enroulés, noués à la hâte, avec ces robes du soir en jersey de soie, même si en réalité, il s’agit de drapés, de plissés à la construction complexe.

« Il y a un paradoxe entre des éléments durs, architecturés – métal, peau tressée, harnais de cuir irisé – et les tissus très libres qu’ils retiennent. Une dualité entre le mou et le dur, l’armure et la seconde peau, dit-elle. »

Les robes de cocktails sont en laine double face avec des couleurs terrestres, des teintes de cendre, parsemés de touches de lumières. Les voiles tissés de minuscules chaines de métal épousent le corps comme de l’eau, tout en faisant office de cotte de maille.
La femme porte des voiles harnachés de cuir, ceints de cordages, comme pour la retenir. Elle joue la belle métamorphe dans sa robe de mosaïque de fourrure pensée avec le créateur textile Coen Carsten. Animale. Sa robe liane, faite de branchages de passementerie, l’enveloppe telle une douce armure. Et dans sa robe de LED, d’organza liquide irisé et de cordes de piano co-créée avec le sculpteur Bastien Carré, elle semble révéler son aura.

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Photo: DR/ Yiqing Yin

« Il y a une humilité des matières, du jersey de soie, de la laine, du cuir, de la corde, des boutons pression, confie Yiqing Yin. L’extrêmement brut devient quelque chose de noble, de souverain. »

Sa collection dessine les contours d’une reine errante, souveraine portant précieux lambeaux, prêtresse d’une nouvelle ère.

Julien Fournié en son sulfureux Eden

Il ne nous avait pas habitués à cela. Julien Fournié, le prince de la robe à la française et des inspirations historiques joue au Dr No avec une collection que ne renierait pas Honey Rider ou Pussy Galore.

Cette collection est une réaction à la noirceur que l’on a connue à Paris à la fin de l’année. C’est une invitation au voyage dans un pays paradisiaque, sur des musiques de john Barry qui a composé le thème de James Bond. On voit des filles un peu dangereuses qui attendaient les hommes, armées d’un verre de Tequila Sunrise, confie Julien Fournié.

Elles portent des jupes longues qui ne tiennent qu’à quelques boutons pressions et une chevelure façon “Drôles de Dame”. Elles peuvent se déshabiller en un seul geste. Crac.

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L’usage de couleurs acidulées étonne aussi. Julien Fournié a l’âme romantique et joue en général sur des palettes en demi teintes et des couleurs empruntées aux tableaux de la Renaissance. Cette saison, il est nettement plus cash. Splash! On est aux Caraïbes, on est je ne sais où, mais dans un lieu où les filles portent leurs jambes comme des trophées, et de la couleur, passionnément. Des fleurs aussi: strelitzias, philodendrons, hibiscus ou fleurs de paradis…

C’est toujours un pari, la couleur. J’aime mélanger le fuchsia, l’orange et le pourpre, ou le jaune citron avec le bleu nuit.

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Julien Fournié éprouve une certaine jubilation à faire entrer dans la lumière les fabricants français de tissus avec qui il collabore. Comme Sfate et Combier à Lyon, où furent réalisés ces précieux tissages de lurex et de soie imprimés de philodendrons et recouverts d’un filtre métallique. Il évoque encore la sublime dentelle rebrodée de Sophie Halette, maison qu’il adule.

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Julien Fournié est un indépendant et pour survivre dans ce monde, il faut savoir adapter son business model aux besoins du marché.

Les dix premiers passages sont du prêt-à-porter upgradé avec certaines pièces de haute couture et seront dans deux jours en vente au Printemps, dit-il. Nous avons fait les ventes très en amont. Dès lors que les modèles sont passés sur le podium, ils sont en vente dans les boutiques. Ce qui évite les copies.

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Stéphane Rolland, le pli à l’infini

Stéphane Rolland aurait aimé être architecte, ou sculpteur, il me l’a souvent répété. Et ces dernières années il a prouvé à quel point ses robes étaient le prolongement de son rêve : des architectures de tissu allant parfois jusqu’à l’équilibre instable.

Il faut croire que le couturier est allé au bout de ses fantasmes afin de revenir à une couture plus facile à aimer. Pour sa collection haute couture printemps-été 2016, il a choisi de défiler à l’ancienne, dans sa maison de couture, avec des mannequins portant des numéros et une voix racontant le modèle.

Sa collection  est une ode au pli. Peut-être pas à la manière de Gilles Deleuze, mais plutôt façon Diva. D’ailleurs son 17eme et ultime modèle portait ce nom: “Casta Diva”, cette chaste déesse qu’incarnait Maria Callas de manière bouleversante dans Norma.

Plissé soleil, froissé, cassé, orné de nuages d’organza, le pli est un parti pris car il est animé d’un mouvement qui lui est propre, indépendant de celui du corps qui le porte. Une beau message d’insubordination.

Bouchra Jarrar, l’absolue

« Vive la beauté », lance Bouchra Jarrar en coulisse juste après son défilé.

On reconnaît une femme qui porte des vêtements Bouchra Jarrar. Elle est à la fois d’une modernité et d’une élégance absolue. Une allure forte, mais qui se murmure sotto voce.

Défilé après défilé, la couturière bâtit une garde-robe faite de rigueur et de déviations à cette rigueur. Elle poursuit une ligne, mais, sa ligne suit parfois des courbes. Celles des corps qu’elle révèle sans les dévoiler tout à fait.Elle a introduit dans sa dernière collection haute couture quelques passages d’une sensualité subtile, qui ont défilé sur des mots de Proust qu’elle récitait de sa voix si reconnaissable.

Bouchra Jarrar réinterprète à chaque saison ses pièces signatures: le perfecto et le smoking grain de poudre à la coupe parfaite. Et comme un vocabulaire en évolution auquel elle ajouterait des lettres, elle introduit des éléments nouveaux, une couleur, ou une matière. Cette saison le gris perle apparaît. Le plastron de dentelle chantilly se porte sous un gilet dos nu de jacquard d’orfèvre de soie avec un pantalon de smoking façon uniforme en gabardine bleue. Belle manière d’embraser le masculin grâce au féminin.

J’aimerais travailler mes phrases comme elle travaille ses tissus : sans adjectif.
Mais je ne suis pas Bouchra Jarrar.

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