Akris, la ligne claire

La dernière personne que j’ai rencontrée pendant cette fashion week, c’est Albert Kriemler, le directeur artistique d’Akris. Et c’est avec lui que je mets donc un terme à cette série. Chaque moment passé dans ses bureaux de l’Avenue l’Avenue Pierre-1er-de-Serbie est une parenthèse de calme, un moment sucré (en référence au gâteau au chocolat proprement démentiel servi avec le café), et l’assurance de découvrir, à travers ses collections épurées,  des tissus révolutionnaires, pure invention de ses ateliers saint-gallois.

Albert Kriemler est l’homme qui habille les femmes de pouvoir et quelques têtes couronnées, S.A.S. la Princesse Charlène notamment. Chez Bergdorf Goodman, à New York, il est traité comme un prince. A raison : il leur fait réaliser un chiffre d’affaires phénoménal, bien supérieur à celui de quelques grandes marques françaises. Les Américaines raffolent de son style minimaliste, de ses matières d’une qualité irréprochable, de son art de l’understatement chic, de sa subtilité. La puissance n’a pas d’emprise sur cet homme qui est à l’image des vêtements qu’il dessine depuis 30 ans. Il sait d’où il vient : de Saint-Gall où sa grand-mère Alice Kriemler-Schoch avait ouvert un atelier en 1922 et pour y fabriquer des tabliers. En forme d’hommage, il y a toujours une robe tablier cachée dans les collections d’Albert Kriemler. Comme un doux clin d’œil à ses racines.

Maître en son royaume, Albert Kriemler continue à se lancer, ainsi qu’à ses ateliers, des défis techniques impossibles. Chaque saison il recherche le Saint Graal : à savoir une matière, un toucher, un rendu nouveau, révolutionnaire. Sa révolution, il la fomente en profondeur, dans la trame, le droit fil du tissu. Son dernier défi en date ? Créer une collection inspirée de l’œuvre de l’architecte japonais Sou Fujimoto.

Le point de départ de cette collection était ma visite au Serpentine Pavilion qu’il a créé en 2013.

Penser qu’Albert Kriemler s’est livré à un simple travail d’interprétation serait mal le connaître. Il fallait que le tissu « incarne » la matière architecturée, qu’il rende l’effet autant que l’esprit, la transparence et les opacités, les volumes, l’espace, le lien entre l’objet et la nature qui l’entoure.

Les deux hommes se sont rencontrés une première fois à Paris. Albert Kriemler a pu montrer des tissus et des idées à Sou Fujimoto «qui a dit oui, et non. »

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Photo: Shinji Minegishi

Ensuite je suis parti quatre semaines en Asie, pour essayer de comprendre un peu les différences entre le Japon, la Corée et la Chine et surtout rendre visite à Sou Fujimoto dans son studio. Et aussi pour l’ouverture de notre magasin à Shanghai. Je me suis rendu à Naoshima où j’ai découvert le Naoshima Pavilion, qui ressemble à un diamant. On l’a reproduit en broderie de Saint-Gall.

En travaillant avec lui, j’ai découvert à quel point il est sensible au fait que les gens se sentent bien dans ses architectures. Un peu comme dans un vêtement.

Pour traduire la Taiwan Tower de 300 mètres de haut et sa structure de bambous j’ai essayé la broderie de Saint-Gall mais je n’y arrivais pas. Le rendu était trop mathématique, pas assez naturel. Alors je suis allé à Lyon chercher du velours sur chiffon soie. Il reste encore une maison qui sait le fabriquer.

Chaque passage du défilé est un hommage à une création de Sou Fujimoto. Pour les premiers looks, en coton blanc, simples comme une page blanche, ou un mur blanc, que l’on aurait troués, Albert Kriemler a développé un nouveau coton doux et chaud comme une peau de bébé. Mais pour s’en rendre compte, il faut s’approcher, tout près, et toucher. Le toucher est important dans cette maison, car la vue ne suffit pas toujours. Il y a aussi de sublimes blousons, légers comme si l’air nous avait fait la grâce de se matérialiser. Leurs reflets changeants rappellent la structure d’acier qui recouvre les Setonomori Houses, ces maisons qui semblent avoir été déposées de manière aléatoire par l’architecte au cœur d’une forêt.

Sa virtuosité était inspirante pour ma virtuosité dans le domaine du développement de tissu, confie Albert Kriemler. C’est cette passion qui me fascine. Mais je me suis retrouvé face à mes limites : c’est la première fois que je ne réussis pas à rendre un effet en broderie de Saint-Gall !

Et lorsqu’il prononce le mot « limites », il a les yeux qui brillent.

Juste après le défilé la chanteuse-auteur-compositeur Janelle Monae, vêtue en Akris est venue embrasser Albert Kriemler.

C’est un génie! J’aime les détails, les couleurs, le côté futuriste mixé avec le minimalisme, tout était impeccable.

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Isabelle Cerboneschi

Isabelle Cerboneschi

Isabelle Cerboneschi est la rédactrice en chef des Hors-Séries du Temps. La mode est un monde qu'elle aime arpenter Iphone en main. Cette "shoe addict" sait bien qu'un vêtement ne naît pas par hasard et qu'il parle autant de nous que de notre époque. Regards côté cour et côté jardin.

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