Jaquemus corps et larmes

Vidéo:  Sébastien Bauer/ Studio Jungle

Un enfant, tout petit, pousse péniblement une boule rouge immense. Il traverse la scène pieds nus en chemise blanche. Puis entrent les filles… Puis un cheval blanc. Une histoire sans queue ni tête comme le sont les rêves. On retrouvera l’enfant (le petit cousin de Simon Porte Jacquemus) plus tard, comme un bel entracte, tirant derrière lui une cravate rouge immense, bien trop grande pour lui. Est-ce si dur de devenir un homme ?

Il est des défilés à la beauté émouvante. Pas besoin de moyens grandioses. Il faut des vêtements justes et une mise en scène qui raconte une histoire pas tout à fait simple. Simon Porte Jacquemus est connu pour ses publications sur Instagram qui vont trois par trois et pour sa mode joyeuse, marquée par son histoire familiale et les années 60. Un vestiaire très gai, porté par des files qui sourient, toujours. Ses défilés légers ont quelque chose des Parapluies de Cherbourg. Avec sa collection printemps été 2015, il nous plonge dans Les Choses de la vie.

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Photos: Isabelle Cerboneschi

Mardi soir, à la porte de la Villette à Paris, il a présenté sa collection printemps-été 2016. Un mélange de matières et de genres, un vestiaire qui semble avoir été créé dans l’urgence après une nuit blanche ou noire. Devant quelques vêtements trompe-l’œil, on pense à certaines collections de Martin Margiela. Celles du temps où il œuvrait dans sa maison.

Les chemises, portées sous des demi-vestes de costume paraissent avoir été empruntées et nouées à la hâte. Déchirés même parfois. La fin d’une histoire d’amour ou le début d’une histoire de soi ? On ne le saura pas car à l’issue du défilé, Simon Porte Jacquemus était ému aux larmes et ne tenait pas à parler de vêtement. Ou alors de manière anecdotique.

Sa collection s’appelle Nez Rouge. Cela pourrait ressembler à une blague si ce n’était pas un incident qui lui est arrivé.

J’ai passé l’été dans la campagne chez ma mère. Et quand j’ai retrouvé le studio, que j’ai commencé la collection, j’avais le nez rouge. Cela a duré deux mois et demi.

D’où le nom de la collection : « Nez Rouge ».

Je voulais des filles Jacquemus qui ne sourient pas. Certaines manches sont presque des handicaps. Il reste une certaine fraîcheur de mon travail d’avant dans cette collection : elle n’est pas « dark ». Il s’en dégage une sorte de pureté. Une sensualité aussi. C’est sexuel et clownesque à la fois. Bien sûr, il y a des coupes masculines, des patronages classiques, mais tout a l’air d’avoir été créé de manière rapide et instinctive – un costume d’homme que l’on déchire, un morceau de popeline qui dépasse, un bout de cravate.

Cette collection c’était comme une obsession

J’ai l’impression que c’est mon premier défilé.

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Burberry dévoile sa collection sur Snapchat un jour avant le défilé

Ce dimanche, à 16h5o précises je recevais une alerte du service de presse de Burberry m’annonçant que la collection prêt-à-porter printemps-été 2016, qui défilera demain (lundi 21 septembre) à 13h dans les jardins de Kensington, allait être présentée aujourd’hui (20 septembre) à 19h (heure de Londres, soit 20h) sur Snapchat. Et que les photos disparaîtraient après 24h, comme il se doit.

Vous me suivez? Je reprends: je suis rentrée de Londres hier et je viens de découvrir sur mon IPhone une collection qui ne sera dévoilée aux invités que demain après-midi. Voici d’ailleurs quelques images prises au vol sur Snapchat.

La première réflexion que je me suis faite en lisant ce mail c’est: peut-on aller plus loin dans la course contre le temps? Depuis que les blogueurs sont invités aux premiers rangs des défilés et postent en temps réel des images sur les réseaux sociaux, entraînant à leur suite les journalistes, le monde de la mode s’est retrouvé prisonnier de l’immédiateté. Mais comment aller plus vite que le temps présent, hormis le voyage spatio-temporel ? Burberry, qui a toujours un temps d’avance lorsqu’il s’agit de technologie, propose une piste : pour aller plus vite que le présent il faut rendre celui-ci obsolète. Et donc montrer hier ce qui défilera demain. CQFD.

Arrivée à ce constat, j’ai commencé à me demander s’il valait encore la peine de payer un billet d’avion, une chambre d’hôtel,  se battre pour obtenir une invitation, précieux sésame, pour assister à un défilé que le monde entier aura eu le loisir de voir avant moi ?

Et j’ai eu envie de me répondre oui. Oui, mille fois oui, parce que Snapchat n’est qu’un teaser. Parce qu’on n’y percevra jamais l’énergie qui émane d’un show. Un défilé est un tout, une manière très scénarisée de présenter des propositions de créateurs dans un contexte choisi, avec une musique, un rythme, une couleur. Les défilés, dans leur forme actuelle, n’ont peut-être pas d’avenir. Peut-être. Mais tant qu’il y aura des investisseurs pour permettre à des créateurs d’exprimer leur vision d’une époque à travers des vêtements mis en scène, c’est au bord de cette scène que j’ai envie d’être.

Photo: Keystone

Le secret de la traîne de Rihanna

On l’a surnommé « l’omelette », alors qu’il s’agit d’un manteau de cour brodé dans les ateliers de la couturière chinoise Guo Pei. Les photos de Rihanna portant cette pièce insensée en mai dernier sur le tapis rouge du traditionnel Met Ball, qui avait pour thème  «La Chine, de l’autre côté du miroir »*, ont fait le tour de la planète. Photos moquées, traine détournée en pizza, en omelette et autres délicatesses culinaires sur le Web. (Photo: Keystone).

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Photo: Isabelle Cerboneschi

Quatre mois plus tard, on découvre que tout ce buzz négatif a eu des effets vertueux.

Primo : au lieu de desservir Rihanna, son choix l’a menée jusqu’à la Une du Vogue américain et son édition spéciale Met Ball.

Secundo : en choisissant d’être vêtue par Guo Pei, la chanteuse a rendu célèbre une quasi inconnue, l’une des rares couturière chinoise autodidacte de l’ère Deng Xiaoping.

Tertio : l’exposition « La Chine de l’autre côté du miroir », qui s’est tenue au Metropolitan Museum jusqu’au 7 septembre, et où l’on pouvait voir, entre autres choses, des collections de Guo Pei, a battu un record d’entrées : plus de 735’000 visiteurs. (En comparaison, l’exposition « Alexander McQueen, Savage Beauty » avait attiré 661’509 personnes).

Guo Pei. Paris, Musée des Arts Décoratifs le 6, 7 et 8 juillet 2015. © Julio Piatti
Guo Pei.
Paris, Musée des Arts Décoratifs
le 6, 7 et 8 juillet 2015.
© Julio Piatti

J’ai eu l’occasion de rencontrer Guo Pei en juillet dernier pendant la semaine de la haute couture. Et malgré une conversation laborieuse en (mauvaise) traduction simultanée, j’ai réussi à obtenir une réponse étonnante à cette question qui me tarabustait :

Mais comment ce manteau de cour s’est-il retrouvé sur les épaules de Rihanna ?

Rihanna l’avait vu sur Internet. Elle m’a envoyé un mail pour me demander si elle pouvait l’emprunter. Quand j’ai reçu sa demande, je me suis dit que jamais elle n’allait pouvoir le porter ! C’est imposant, c’est lourd, c’est une pièce de musée. C’est un manteau de cour créé pour une reine. Et pas n’importe quelle reine! Comme il devait être transporté à New-York pour être exposé au Metropolitan Museum, je me suis dit que cela ne se faisait pas de refuser. Qu’il fallait laisser Rihanna essayer cette pièce pour qu’elle se rende compte par elle-même que cela n’allait pas être possible. Et finalement elle l’a portée !

Comment s’est passé la relation avec Rihanna ?

La relation avec Rihanna est passé inaperçue parce que je ne la connaissais pas. C’est quand elle a réussi à porter le manteau sur le tapis rouge que j’ai cherché à savoir qui elle était. Sinon, il n’a a pas eu beaucoup de contacts entre nous : pour moi, c’était juste une femme qui voulait porter un de mes vêtements.

Quand avez-vous créé ce manteau de cour?

Il y a cinq ans. Il appartient à une collection intitulée Les mille et deux nuits et fait partie d’un ensemble de quatre manteaux de cour.

Malgré les réactions plutôt ironiques sur le Net, cela vous a apporté une notoriété invraisemblable !

Je n’ai jamais pensé faire un tel bruit avec ce manteau : on l’a vu partout !

Guo Pei a commencé sa carrière en 1982, sous Deng Xiaoping, l’année où la République populaire de Chine adoptait sa quatrième constitution qui posait les bases d’une modernisation à venir. Quand on replace l’année 1982 dans un contexte très large, cela donne cela : on est deux ans après l’adoption de la politique de l’enfant unique, sept ans avant Tian’anmen et dix ans avant la déclaration de Deng Xiaoping encourageant les Chinois à s’enrichir. Déclaration qui a marqué le début d’une nouvelle ère de libéralisation. Fin de la parenthèse historique.

Guo Pei a suivi une école industrielle où on lui a appris les bases de la couture : à savoir qu’un vêtement cela a des manches et un col (les broderies et autres décorations n’étant pas d’actualité). Mais elle rêvait d’autre chose que d’un uniforme. Les histoires que lui racontait sa grand-mère sur les broderies de l’époque Qing la faisaient rêver. Les habits brodés au fil d’or de Napoléon, qu’elle a découverts aux Invalides aussi. Elle a appris à broder, créant sa propre technique inspirée de savoir-faire traditionnels observés au fil de ses voyages. En regardant certaines pièces dans les musées elle a imaginé comment les reproduire. Pour réaliser certaines de ses robes, il a fallu 50’000 heures travail. Parce que justement, personne ne maîtrisait la technique. Aujourd’hui 300 personnes brodent pour elle, des femmes et des hommes vivant dans les campagnes qui ne savaient pas broder et qui ont appris.

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Photo: Isabelle Cerboneschi

Quand je lui demande si elle espère exhumer des techniques chinoises anciennes, elle répond qu’elle n’est pas archéologue. Qu’elle est créatrice et qu’à ce titre elle a envie de créer.

Si je creuse trop loin dans la Chine lointaine, j’ai peur que mes créations restent trop chinoises. Je veux avoir une image internationale. Que lorsque les gens voient mes vêtements, ils ne pensent pas tout de suite à la Chine. On n’a pas besoin d’aller chercher des choses que l’on a déjà perdues…

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Photo: Isabelle Cerboneschi

NB : L’exposition du Met « China, through the looking glass », qui a fermé ses portes le 7 septembre a vu passer 735’000 visiteurs. Il s’agit de l’exposition la plus vue du Costume Institute et fait partie des top ten du Musée .

 

Les mains de Maurizio Galante

Le travail de Maurizio Galante est difficile à circonscrire: il est à la fois designer d’objets, artiste, couturier et tout s’imbrique.

Son prochain projet? La décoration du lobby et de deux suites dans un hôtel flottant qui ouvrira en janvier Quai d’Austerlitz à Paris. Mais lorsque je l’ai rencontré à Paris, en juillet dernier, il présentait sa collection de vêtements en regard de quelques meubles de sa création – lustre, commodes – au milieu des oeuvres d’art de la galerie Hélène Bailly. Et chaque objet se répondait comme s’il s’agissait de mener d’une conversation subtile mais silencieuse.
Le pli est sa signature. Bien sûr, ses lustres de cristal qui semblent avoir été plissés ne relèvent pas du même geste que celui ayant donné naissance à ses robes, mais de la même intention esthétique. Tandis que le tissu se laisse plier par la main, le cristal a besoin d’un moule pour prendre le pli.

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Photos: Isabelle Cerboneschi

Son pli n’est pas un vrai pli d’ailleurs, mais une répétition d’éléments de tissu coupés dans le biais en forme de demi-lune ou de demi-cercles. Le poids crée un effet de vague, d’enroulement, qui occupe l’espace et confère au vêtement un mouvement indépendant de celui du corps. Mais il suffit qu’on replie la pièce comme un origami pour qu’elle devienne plate.

«J’aime l’idée que mes vêtements ont deux vies : une à plat et une tridimensionnelle. Et même une troisième : quand ils sont portés et qu’ils sont interprétés par la gestuelle. Qu’ils entrent en mouvement. Mes vêtements, ce sont des « conversation pieces »

Dans son travail le vide est aussi important que le plein.

« C’est un peu comme avec les personnes : leur beauté vient aussi du dedans ».

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Lorsque je lui ai demandé de me montrer ses mains il m’a répondu :

« Lesquelles voulez-vous: mes mains publiques ou mes mains privées ?

J’ai répondu : « Les deux ». Forcément. Alors il a pris la pause deux fois : m’a d’abord montré l’extérieur puis la paume de ses mains.

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« La partie privée, c’est la paume, c’est celle qui reçoit. Vous pouvez tout découvrir en regardant certains gestes, la manière dont je positionne mes mains. C’est une sorte de langage codé. »

Je regarde ses mains et je me demande si ce sont elles qui ont trouvé le chemin vers ces origamis de tissu s’enroulant sur eux même comme des guirlandes japonaises.

« Oui. Mes mains sont des instruments : elles captent et elles fabriquent. Comme des antennes. Par exemple quand vous avez mal, la première chose que vous faites, c’est de toucher avec vos mains l’endroit où vous avez mal. Les mains transmettent de l’énergie. »

Lorsqu’il parle d’énergie, je me dis qu’il ne révèle pas tout,  qu’il garde une information  pour lui. Sans doute parce qu’elle relève de l’intime. Je lui demande alors : « Vous connaissez le Reiki ?» (Cette méthode de soins énergétiques d’origine japonaise pratiquée par apposition des mains, ndlr.)

« Oui je fais du Reiki ! Ça a beaucoup changé ma vie. Je le pratique aussi avec les plantes d’ailleurs. »

Donc la partie privée des mains de Maurizio Galante peut soigner. L’information est intéressante, mais nous éloigne du pli. Encore que, il faut certainement des doigts magiques pour donner naissance à ces vêtements-sculpture qui semblent dotés d’une vie propre .

Quel fut le geste originel qui vous a mené vers cette courbe baroque ?

« Un jeu d’enfant : du papier, un ciseau, et voilà. L’idée de donner de la vie à quelque chose qui est plat. Mes parents avaient une papeterie. Ma grand-mère découpait des figurines dans du papier journal et soudain elles devenaient des guirlandes. J’ai vite compris que la répétition des choses simples générait de la beauté. »

Vous les aimez vos mains ?

« Oui mais j’ai un drôle de rapport avec mon corps. Je ne me suis jamais trouvé très beau, mais en revanche j’ai toujours reçu des compliments sur mes mains. Mon professeur de violon me disait que j’avais des mains parfaites pour le violon : très longues, très fines. J’aime l’idée qu’avec cet instrument, rien n’est fixe : les notes ne sont pas là, contrairement à un piano. Avec un violon il faut les chercher, les créer.»

Le travail de Maurizio Galante est difficile à circonscrire: il est à la fois designer d’objets, artiste, couturier… Et j’ai découvert en ce jour de juillet, qu’il était également magicien.

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