Juliette Gernez, sur les pointes chez Sorbier

Juliette Gernez est coryphée à l’Opéra National de Paris. Superbe danseuse avec qui j’ai eu la chance de réaliser une séance de photos en 2013 (voir le making of)

En septembre, elle dansera dans les parties communes de l’Opéra Garnier sur une création de Boris Charmatz, mais en attendant, elle brillait sur le dernier défilé haute couture de Franck Sorbier. Encore que défilé ne soit pas le mot le plus approprié pour ce spectacle dansé.

Photos: Julien Benhamou
Photos: Julien Benhamou

Franck Sorbier a voulu des danseuses et non des mannequins pour incarner métaphoriquement des monts enneigés, explique Juliette Gernez. J’ai réellement pris conscience à quel point il est important de se fondre dans le vêtement et le sublimer. C’est à dire que toute notre personnalité doit être dédiée aux plis, aux couleurs et aux matières de celui-ci. A l’opéra, il nous faut incarner avant tout un personnage.
Sur ce défilé nous n’avons pu répéter avec les vrais vêtements pour cause de fragilité. Du coup la contrainte a été de découvrir les tenues dans le mouvement le jour J, ce qui demande une grande part de flexibilité et d’improvisation.

Fexibilité et improvisation aussi pour Frank Sorbier qui a dû prendre en compte les corps des danseuses qui poussent le mouvement jusqu’à l’extrême.

Les contraintes m’ont amené à créer de nouvelles manches : manches cape, manches ailes, de nouveaux volumes, plus libres, des points de fermetures plus souples, des associations comme je l’avais déjà fait dans les années 90, de pièces spectaculaires portées avec des bodies Repetto ou Wolford, confie Frank Sorbier

Le thème de la collection « Neiges Éternelles » était réellement en corrélation avec la grâce. Le port de tête, la gestuelle délicate, les jeux de jambes déliés et la comédie des pointes dont je rêvais depuis longtemps, étaient indispensables pour donner vie aux nouvelles créations, comme un nouveau souffle, un nouvel élan. A ce jour, c’est ma collection préférée, une sorte d’envol.

Photo: Piero Biason

 

Chanel, retour vers le futur

Avant chaque défilé Chanel je ressens cette légère ivresse des premières fois. Dans quel décor Karl Lagerfeld va-t-il projeter ses rêves de mode ? Quelle histoire souhaite-t-il raconter ? Quel métier d’art mettra-t-il en majesté ?

Un sentiment étrange m’a saisie en arrivant dans le casino vide servant de set au défilé Chanel haute couture. Il y régnait un parfum de fin d’époque. Et comme toute fin donne naissance à un début, j’avais la sensation de me trouver dans un endroit charnière, un lieu de passage.

Les employés se sont installés. Les tables de jeu peu à peu se sont peuplées. Un casting insensé: Geraldine Chaplin, Julianne Moore, Kristen Stewart, Rita Ora, Vanessa Paradis, entre autres, vêtues de robes dessinées spécialement pour elles par Karl Lagerfeld. Avec leurs parures de diamants, elles ont commencé à jouer comme s’il ne devait pas y avoir de lendemains.

Les mannequins sont arrivés, le visage maquillé outrageusement à la manière d’une Joan Crawford androïde, et vêtus de tailleurs en métal fritté créés en 3D et sans couture grâce à une nouvelle technologie (Selective Laser Sintering). Le voilà le premier métier mis en lumière : une technologie futuriste pour dire un monde en transit.

La mode doit suivre tout ce qui se passe dans le monde, dixit Karl Lagerfeld dans la vidéo du défilé. Et je me suis amusé à prendre les plus icônique des vestes du XXe siècle et à les reproduire avec des techniques dont on n’aurait même pas imaginé qu’elles puissent exister un jour.

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Chanel haute couture automne hiver 15-16. Photo backstage: Bruno Peverelli

Les épaules carrées des tailleurs, renforcées par des épaulettes rappelent les années 40 tandis que de longues robes de mousseline évoquent certaines silhouettes portées par Coco pendant les années 20 et 30.

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Chanel haute couture automne hiver 15-16. Photo backstage: Bruno Peverelli

Une collection à l’image d’une époque, dont émane une étrange beauté…

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Chanel haute couture automne hiver 15-16. Photo backstage: Bruno Peverelli

Lire aussi Chanel, personnage en quête d’auteur

 

 

Dior en son jardin des délices

Un jardin dans un jardin. Le premier est symbolique, le second appartient au Musée Rodin.

Le long chemin qui mène à la structure éphémère servant de décor pour le défilé Dior haute couture fait partie de la scénographie. Les pas, obligatoirement lents quand on est juchée comme moi sur 12 cm de talon, laissent tout loisir d’observer l’architecture éphémère faite de multiples panneaux transparents peints à la façon des pointillistes. A l’intérieur règne une chaleur de serre, mais le lieu est trop beau pour que l’on s’en plaigne : les parois, comme des vitraux contemporains qui auraient été dessinés par Jackson Pollock, forment une chapelle païenne. Elle ne peut être dédiée qu’au culte du beau. Dans le dossier du défilé, j’apprends que je suis entrée dans “Le jardin des délices”, évocation du fameux triptyque de Jérôme Bosch. Vais-je passer du paradis à l’enfer ? Suis-je destinée à rester suspendue entre les deux?

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Raf Simons a commencé une saga en arrivant chez Dior et poursuit son œuvre, chapitre après chapitre. Pour sa dernière collection haute couture il convoque les peintres primitifs flamands. Les mannequins qui défilent, enveloppés de manteaux amples aux plis lyriques, semble être échappés d’un tableau empli de symboles dont  la signification échappe. Cet étrange jardin pourrait être une allégorie de notre quotidien.

La palette de couleurs semble avoir été empruntée à celle de Jan Van Eyck: des verts tirant sur le jaune, des rouges cinabre, des roses pâle. Les manches amples ont été bordées de vison comme le surcot que porte Giovanna Arnolfini sur le fameux tableau “Les époux Arnolfini”. Les modèles marchent en ayant  un bras étrangement replié sur le plexus, à la façon des portraits de Rogier van der Weiden, l’un de mes peintres préférés.

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J’étais intrigué par l’idée de fruit défendu et par ce que cela peut signifier de nos jours, explique Raf Simons dans le dossier. Comment l’idée de pureté et d’innocence s’oppose à celle d’opulence et de décadence(…).

Le créateur semble choisir le parti de l’innocence, évoquée par de longues robes virginales à peine protégées par bijoux façonnées comme des gilets sans manches en cottes de maille.

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Un défilé à clés. Par-delà son évidente beauté, il faudrait prendre le temps d’en décrypter les multiples symboles. Mais comme dans les tableaux de Jan Van Eyck, on suppose que l’auteur s’y révèle aussi.

 

 

Bertrand Guyon laisse entrer le soleil chez Schiaparelli

Bertrand Guyon est une sorte d’oxymore de la mode: il a trente ans de carrière or personne ne le connaît. “Il est vierge de presse”, comme le dit joliment un ami. Il est resté dans l’ombre des grands: celle d’Hubert de Givenchy, de Christian Lacroix, puis de Grazia Chiuri et Pier Paolo Piccioli, chez Valentino. Le duo était au premier rang et est venu l’embrasser juste après le défilé.

Le nouveau directeur artistique a défilé pour la première fois sous la bannière fuchsia de Schiaparelli le 06 juillet. Dans la salle, beaucoup d’émotion. Sans doute parce que tout le monde attendait de voir si enfin on avait trouvé la perle rare qui saurait faire renaître une maison qui fut fermée pendant 60 ans. Marco Zanini s’y était essayé, mais sans succès. Trop littéral. Bertrand Guyon a pris le fil de l’histoire autrement: il s’est intéressé au personnage avant tout: à la femme qu’était Elsa, à ses zones d’ombres et de lumière.

J’ai essayé de comprendre cette femme que je ne connaissais pas beaucoup en réalité. Je suis partie d’elle, ce qu’elle était même avant d’ouvrir sa maison de couture. Il y a deux facettes en elle: l’austère, la timide, que l’on connaît peut-être moins, avec des silhouettes noires, et son extravagancem dit-il.

La première collection de Bertrand Guyon n’est pas un hommage ni une réécriture du passé. On reconnaît des pièces emblématiques, comme la cape Phoebus dessinée par Christian Bérard pour la collection hiver 1938-39, mais au lieu de la riche broderie Lesage des origines, celle-ci est en boutis monochrome, léger comme une plume.

Look 31back

Photo: DR

On découvre dans la collection quelques clins d’œil qui pourraient être une forme de surréalisme discret d’aujourd’hui. Et deux perfectos brodés. “Si Schiaparelli vivait aujourd’hui, elle porterait définitivement un perfecto”, souligne la sculpturale Farida Khelfa, l’ambassadrice de la marque.

Look 3

Photo: DR

Schiaparelli est une marque très contemporaine, relève Bertrand Guyon. On a envie d’esprit, de fantaisie. On vit une époque atroce. Et cette collection est une résistance, relativement joyeuse et solaire.

 

 

 

 

Atelier Versace, rockmantique

Le premier mot qui vient en tête quand on pense à “Versace”, c’est le mot “sexy”. Donatella Versace est l’une des rares dans le monde de la mode à revendiquer ce terme. De toute façon il colle à la peau des femmes qui portent ses robes. Avant chaque défilé, on s’attend à voir autant de peau que de tissus. Et des jambes, beaucoup de jambes appartenant à des filles sublimes.

Le premier mot qui vient en tête quand on pense à “Versace”, c’est le mot “sexy”. Donatella Versace En revanche, quand on pense à Versace, le mot “romantique” ne vient jamais en tête. Sauf dimanche. Son défilé était une sorte de virage en épingle. Il ne va pas forcément l’emmener dans une autre direction, mais disons que cette fois, on s’est retrouvés ailleurs. Quelque part entre Coachella et des Médiévales. C’était à la fois tendre et romantique, beaucoup de flou, de mousseline effilochée, des couronnes de fleurs dans les cheveux et d’autres en velours qui grimpaient dans le dos, comme de précieux tatouages de tissu. Une nouvelle ère pour une nouvelle Eve?

 

Ilja, sa première fois

Voir de nouveaux noms sur le calendrier des défilés de haute couture, ça fait un bien fou. La créatrice néerlandaise IljaVisser, qui a fondé sa maison de couture à Amsterdam en 2009, a défilé dimanche dans les jardins de la résidence de l’Ambassadeur des Pays-Bas. C’était son deuxième défilé parisien. Un moment qui compte.

Le nom de sa collection? « Ingenium Existere » Oui, je sais, c’est abscons. C’est souvent le cas, d’ailleurs, avec les premiers défilés, cette volonté de mettre de la substance dans un artisanat considéré à tort comme futile. Alors que ce défilé est tout sauf futile. Il convoque les lignes historiques de la haute couture. Et dans ces silhouettes qui se veulent des constructions géométriques hyper maîtrisées, limite abstraites, je retrouve la silhouette en 8 du fameux New Look de Christian Dior. Dans le cas de Ilya Visser, ce 8 est devenu un sablier avec des angles, mais l’idée est là. La créatrice ne le nie pas, bien au contraire.

Je me suis inspirée des 90’s et du New Look des années 50, mais je l’ai exprimé d’une manière exacerbée, géométrique. Je trouve que ces lignes sont magnifiques. C’est une silhouette qui correspond à notre époque. Les corsets sont traités différemment aujourd’hui. Les femmes qui en font le choix les combinent avec des matières très fluides : elles sont à la fois tenues et libres. Je voulais respecter l’histoire de la couture, mais jouer avec l’ancien et le contemporain, confie IljaVisser.

Et quand je regarde ces silhouettes géométriques, déconstruites à la manière des créateurs Japonais des années 80, je lis une filiation avec l’esprit New Look de Dior interprété par le photographe Patrick Demarchelier ci-dessous. Une collection en forme d’hommage.

A l’issue de son défilé, IljaVisser n’a pu retenir et son souffle et ses larmes. Tant de travail, tant d’attente, tant de pression.