Franck Sorbier, parenthèse de douceur 

Cela fait deux saisons que Franck Sorbier crée de la couture pour enfants.

Ses défilés, qui ont toujours été des spectacles d’une grande poésie  sont désormais des parenthèses de douceur.


Ces petites filles qui dansent en scene dans leurs robes de princesse d’un jour m’évoquent  le dessin qu’avait fait Paul Iribe de Jeanne Lanvin et sa fille Marguerite et que l’on retrouve sur les flacons du parfum Arpège lancé en 1927.


Les danseuses et les comédiennes qui défilent sont vêtues de robes de fées en voiles de soie imprimés d’un motif d’archives.


Franck Sorbier se profile sur un terrain peu souvent mis en lumière. Une douce idée, pourtant, de faire défiler la couture pour enfants.

Alexandre Vauthier, beauté fatale

Bella Hadid ouvre le show en cuir argent, Kendall Jenner le termine en mini robe bustier traversée de fulgurances bleu-blanc-rouge-noir. Et entre ces deux bombes anatomiques défilent des filles qui n’ont froid ni aux yeux, ni aux jambes, qu’elles ont sublimes d’ailleurs.

La collection haute couture printemps été 2017 d’Alexandre Vauthier, c’est un mélange explosif de glamour,  de références aux grandes années de la couture (années 80), de savoir-faire et de rock attitude.

Une pseudo robe de grand bal en faille de soie écarlate avec des manche gigot se porte en traine sur un mini-shorts de jeans, la taille serrée d’une ceinture de strass. Le blouson de motard se paie le luxe de monter sur un podium surélevé qui ne pardonne rien. Des robes de filles qui s’élancent dans la nuit comme des armes fatales.

Mais c’est finalement lui qui en parle le mieux. Interview en coulisse.

Julien Fournié en mode cinétique

C’est un homme heureux, terriblement heureux que j’ai rencontré juste avant le début de son défilé haute couture printemps été 2017.

Julien Fournié avait des raisons de l’être. Le 16 décembre dernier la Fédération française de la couture lui a octroyé l’appellation “Haute Couture”. Un label juridiquement protégé qui est décerné à des maisons remplissant certaines conditions strictes et figurant sur une liste mise à jour chaque année par le Ministère de l’industrie. Une exception culturelle française.  Une sorte de Graal pour celui qui la reçoit.

Après un passage chez Torrente comme directeur artistique jusqu’en 2004, Julien Fournié s’est consacré à la création de sa maison dès 2009. Ses premières collections révèlent un amour de la mode historique et surtout un très beau savoir-faire. Depuis lors il n’a de cesse de chercher de nouvelles pistes pour la couture, inventant un modèle de distribution qui lui permette de coller au concept de “see-now-buy-now”, tout en défilant avec les autres maisons. Une révolution douce.

Le futur? Il l’appelle de ses voeux. Il a mille idées, qu’il tente de faire toutes tenir dans un défilé de 15 minutes. Mais ce qu’il souhaite avant tout c’est bâtir une maison de couture pérenne. Inscrire son nom dans le temps.

Chez Julien Fournié, la porte d’entrée donne directement sur l’atelier. On y croise Madame Jacqueline, sa première d’atelier, et toutes les couturières qui travaillent avec lui pour transformer ses idées en robes de haute couture. Une manière de dévoiler l’envers avant l’endroit. Et une vérité de la couture: sans les petites mains qui cousent, une robe n’existe pas.

Juste avant le show, il répond à mes questions.

Chez Louis Vuitton, les femmes prennent le pouvoir

Les voix de Gérard Depardieu et Nathalie Baye s’élèvent dans le décor brutaliste de la future boutique Louis Vuitton Place Vendôme. Un «work in progress». Ces voix qui s’entremêlent enveloppent mieux qu’une musique. On y sent l’amour, le désir, le pouvoir aussi. Trois mots qui résument toute la collection printemps-été 2017 Louis Vuitton dessinée par Nicolas Ghesquière.


Le premier look avance, une robe grise, comme les murs du lieu. Cela pourrait être triste, le gris, mais Nicolas Ghesquière réussit à sublimer cette teinte froide à mi chemin entre le noir et le blanc, et lui donne une chaleur inattendue. La robe est sensuelle. Non pas parce qu’elle révèle, mais justement parce qu’elle cache, qu’elle enveloppe le corps comme un amoureux seul pourrait le faire. Et en bordure de l’ouverture d’une manche, quelques touches d’or, comme une mosaïque, viennent souligner la délicatesse d’un bras.

Ce premier look dit tout, ou presque d’une femme forte et fragile. D’une femme tout simplement.


A Rio, pour la collection Croisière, Nicolas Ghesquière avait exploré le streetwear jusqu’aux confins du genre. Pour la collection printemps-été, il tourne autour d’une silhouette qu’il n’avait pas encore travaillée chez Louis Vuitton.

J’ai eu envie d’explorer le côté le plus sophistiqué de la marque, définir ce que veut dire «être habillée». Je n’avais pas vraiment exploré cette dimension là auparavant chez Louis Vuitton. Aujourd’hui, une femme habillée qu’est ce que ça veut dire? J’ai été inspiré par «Rive Droite Rive Gauche», un film de Philippe Labro de 1984 avec Carole Bouquet, Gérard Depardieu, et Nathalie Baye qui évoluent dans monde d’avocats d’affaires et d’hommes politiques.

Les femmes de pouvoir chez Louis Vuitton portent des tailleurs gris « corporate » mais à la façon de Nicolas Ghesquière: ils laissent toujours apparaître un pan de peau, un dos, une clavicule. Ils sont architecturés, graphiques, asymétriques, très épaulés, follement féminins.

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Et puis il y a l’or, la couleur dont il parsème la collection par touche, délicates, parfois plus présentes comme ce biker jacket qui semblent avoir été trempé dans de l’or 18 carats.

 J’avais très peu utilisé l’or jusqu’à présent à part pour les parties métalliques des sacs. L’or est parfois associé à des choses un peu « bling » mais je me suis fixé une limite pour arriver à une vraie élégance»

Et tandis que les mannequins défilent, exposant leur puissance et leur failles, l’émotion monte, palpable dans la salle. Celle que l’on ressent devant la beauté. La vraie.

Chanel, le present au plus que parfait

Sous la verrière du grand palais, les invités de Chanel découvrent un gigantesque Chanel Data Center et entrent dans le coeur du présent. Est-ce une manière de nous rappeler que l’on ne peut plus vivre sans la technologie, qu’elle fait partie de notre quotidien?
Pour le printemps-été 2017, Karl Lagerfeld a dessiné une collection qui marche avec son temps. Si il pouvait anticiper le futur, il le ferait sûrement. Encore que: c’est l’aujourd’hui qui compte. Les looks sont le résultat d’un subtil mélange entre le jour et le soir, le sophistiqué et la rue. Les robes lingerie, non datables car elles sont de toujours, se portent sous des vestes en Néoprène, ou en tweed qui semble avoir été conçu avec des effiloché de câbles d’ordinateurs. Karl Lagerfeld appelle cela « la technologie intime ».

Les filles portent des robes avec des imprimés comme des hologrammes. Elles ont glissé leurs mains dans de micro-gants, comme si elles avaient plongé les doigts dans le mercure, tandis que le logo au double C clignote sur leur sac à main.



Elles marchent vite, à plat, en ballerines bicolores ou bien dans des sandales. Elles portent sur la tête une casquette posée de travers. Un clin d’oeil au streetwear, aux B-Boys des années 70.

Pour Karl Lagerfeld, qui hume l’air du temps qu’il fera demain comme on respire, le streetwear est une vieille connaissance. Le designer visionnaire a commencé à en saupoudrer les collections Chanel dès le début des années 1990. Sa collection automne-hiver 1991 était inspirée du monde du hip-hop avec des mannequins qui portaient des casquettes de rappeurs à l’envers, des jeans, des blousons de cuir et des grosses chaines dorées autour du cou. Depuis, il n’a jamais cessé de marier la basket aux robes de haute couture, de faire porter des casquettes aux filles, en pionnier du mixage qu’il est.

On est dans l’ère 2.0 et les filles portent du Chanel dans la rue comme elles respirent. Avec beaucoup d’humour, une culture sans pareil et un esprit aiguisé comme un sabre de samouraï, Karl Lagerfeld a réussi l’exploit d’à la fois mythifier et démythifier la maison. Respect!

Lutz Huelle, le moment d’un visionnaire

Il y a quelque chose, dans les collections de Lutz Huelle, qui génère le désir. Mais pas un désir qui relève d’un coup de foudre au premier regard, c’est beaucoup plus profond que cela. Un sentiment que cette mode-là est juste pour une époque comme la nôtre, et qu’on en a envie, besoin même peut-être. 

Il joue avec les proportions, il casse les angles, rajoute des volumes de manière visible, adjoint des vêtements à d’autres pour n’en former qu’un, comme ce manteau violet qui avait pourtant commencé comme un blouson en jean, ou cette robe à mi-chemin avec la veste de camouflage, comme se le créateur l’avait attrapée au milieu de sa métamorphose.

Lutz Huelle mêle des matières qui n’ont aucune familiarité l’une avec l’autre. Ces mariages contre-nature entre des matières lourdes et légères, créent des chocs esthétiques déroutants, mais juste ce qu’il faut. 


La mode a une histoire que les nouveaux observateurs, concentrés sur l’immédiateté des sensation et des perceptions ne connaissent pas toujours. Ceux qui crient au génie devant le travail de nouvelles marques émergentes, n’ont pas la mémoire du travail de Lutz: mélanger des pièces de vestiaire en un seul vêtement, comme s’il s’agissait d’un puzzle que l’on monte avec deux boîtes différentes, déconstruire pour reconstuire, créer un vestiaire en mutation pour une femme qui a une plusieurs vies dans une même journée, il l’a fait avant.

Lutz Huelle se sent libre dans cette époque de tous les chaos. Libre de créer comme il y a 20 ans, dans ses années quand il commençait chez Martin Margiela, avant de créer sa marque trois ans plus tard, en 2000.

J’ai toujours voulu habiller des gens, pas forcément dotés d’un corps parfait, dit-il, mais qui ont une façon d’être. J’aime quand on regarde mes vêtements et qu’on relève qu’ils sont différents, mais sans que cette différence fasse peur. Parce qu’à la fin ils sont hyper simples: c’est un jean, une robe verte, un bomber jacket. Mais en les changeant, ils deviennent autre chose. Je décale la réalité. Et j’adore cela, car quand un vêtement devient autre chose, la personne qui le porte devient aussi autre.
Comme le monde est un chaos, tout ce qui est rigide n’a plus de sens. Et donc tout s’ouvre. Quand tout est lisse et calme, cela ne force pas au changement. C’est dans des moments comme ceux que l’on vit qu’on a la possibilité de faire de nouvelles choses. Et d’ailleurs les gens ont envie de de nouveau, d’être plus fantaisistes avec leurs vêtements, dans la vie réelle, et pas seulement une fois par an lors d’une soirée. 

Andrew Gn, la vision punk d’un dandy 

La marque de fabrique d’Andrew Gn c’est un prêt-à-porter hyper sophistiqué. Le designer utilise les tissus et les techniques de la haute couture. Il habille une clientèle fidèle qui aime cette luxuriance, ce savoir-faire jusque boutiste.

Alors quand Andrew Gn me confie juste avant le défilé que le thème de sa collection printemps été est la rencontre entre les Merveilleuses du Directoire et les punks des années 80, je me demande comment il a réussi à faire réaliser ce saut quantique à ces deux contre-cultures. Andrew Gn est un amoureux de l’histoire et ceux qui l’ont écrite ne sont jamais bien loin de ses collections.

J’ai choisi ce thème parce que je voulais quelque chose de raffiné mais en même temps un peu “off”, moins soft.

Pour être sincère, l’esprit punk, ce mouvement nihiliste mu par le mot d’ordre “No Future” n’est pas franchement soluble dans le style raffiné d’Andrew Gn. Mais en voyant s’avancer des robes en patchwork de jeans ou de broderies anglaises délicates, je comprends que pour lui il s’agit surtout d’un léger encanaillement, allant jusqu’à l’usage des ceintures et des bottines cloutées.

Une collection en deux parties: l’esprit des années 80 d’abord, puis l’évocation du Directoire ensuite, avec des robes comme des jardins fleuris.

Après les clous, les fleurs…

Off-White invente le «Wall Streetwear»

Il semble qu’il faut compter désormais avec Off-White. Son premier défilé avait attiré du monde pas forcément pour les bonnes raisons: Virgin Abloh, le directeur artistique de la marque est aussi celui de Kanye West. La mode a toujours été un théâtre mais depuis qu’il se joue aussi dans la salle, et plus seulement sur les podiums, il s’agit de savoir pourquoi on vient.

La saison dernière, j’étais venue au défilé plus par curiosité qu’autre chose. J’avais découvert une mode qui regardait du côté du streetwear, qui jetait un oeil dans le rétro vers la mode déstructurée japonaise des années 70-80, et surtout qui avait fait comme beaucoup, une fixation sur VÊTEMENTS, la marque de Demna Gvasalia. Cette saison, c’est autre chose. On sent un vrai propos derrière la collection printemps-été 2017.
Le carton d’invitation donnait un indice: dans une enveloppe transparente, une carte de visite au nom de Katharine Parker, le personnage joué par Sigourney Waewer dans Working Girl (1988).

La working girl, c’est elle le sujet principal de la collection. Mais pas celle de 1988, celle de 2017, qui poste des photos d’elle au Met Ball sur Instagram et porte une paire de jeans avec une chemisier à rayure tennis déstructuré et asymétrique lors d’un conseil d’administration, tout simplement parce que c’est elle le président de ce même conseil et qu’elle fait ce qu’elle veut.

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Des allures qui mêlent la nonchalance du sportswear à la rigueur du tailleur et au romantisme de quelques volants. Des looks féminins mais avec une touche très discrète de masculinité: une manche en Prince de Galles, juste une, qui flotte au fil des pas, par exemple.

Oui il s’agit de mix de vêtements de tous les jours et de choses plus formelles.

Le terme “femmes d’affaires”signifiait quelque chose pour la précédente génération, qui ne vaut plus aujourd’hui. Dans le film “Working Girl” les femmes de pouvoir portaient des costumes d’hommes. En 2017, elles peuvent porter ce qu’elles veulent: des jeans, des jupes formelles des talons hauts, avec une paire de basket, mais ses vêtements ne la définissent pas. On ne doit pas laisser la mode dicter sa personnalité, explique Virgil Abloh.

Cette collection c’est un peu du streetwear qui s’élève? 

On me catégorise souvent comme faisant du streetwear, mais c’est simplement de la mode! C’est très pensé: il y a beaucoup de travail derrière une collection, même si je m’inspire de ce qui m’entoure, des looks aperçus à l’hôtel Costes, dans les aéroports, dans les cafés, partout. En fait je m’inspire de la réalité, de ce que les gens portent vraiment.

C’est étonnant de voir autant de volants dans votre collection.  

C’était pour apporter une touche plus féminine aux collections. On communique beaucoup sur le versant masculin de la marque. Je voulais mettre plus l’accent sur les collections féminines. Quand j’ai commencé, je faisais porter des vêtements d’hommes à des femmes, maintenant j’ai envie qu’elles soient féminines mais selon ma propre version, ma vision d’homme. Aux côtés des marques historique que l’on aime tous, j’ai envie d’injecter de nouvelles idées. Qui sont la fille, le garçon d’aujourd’hui? Quelle est la définition du luxe? Ce n’est plus l’apparence qui définit cette notion: une paire de Stan Smith, si elles sont importantes pour vous, c’est un luxe. C’est sur ces interrogations qu’est basée la collection.

Et la bande-son du défilé?

Elle joue un rôle super important. Je passe beaucoup de temps dessus, pendant que je crée les vêtements, sur chaque chanson: Lauren Hill qui parlait de son rôle en tant qu’artiste, Kate Bush, Franck Ocean. Chaque chanson dit quelque chose de cette collection.

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Le présent composé de Paco Rabanne

Comment inscrire l’héritage futuriste de Paco Rabanne, dans l’époque contemporaine?. Comment imaginer une mode qui puisse, non pas prédire un futur possible – on a abandonné ces utopies – mais qui soit totalement ancrée dans le présent. C’est ce à quoi s’emploie Julien Dossena, le directeur artistique de la maison. Et sa mode est une proposition.

Une proposition pour un présent possible, plus synthétique.

Je l’ai rencontré juste après le show. Quelque ma questions.

Cette collection ressemble à un laboratoire d’idées: vous avez exploré plusieurs avec plusieurs pistes 

On voulait un design assez fort. La silhouette que l’on veut pousser cette saison est plus carrée: un short très court, beaucoup de jambes, et en parallèle des pantalons pattes d’éléphant mélangés avec des matières un petit peu étranges.
Paco Rabanne est l’une des premières maisons à avoir travaillé avec de nouveaux matériaux et des assemblages.


Certaines robes sont taillées dans une matière organique, qui ressemble à un tressage. Qu’est-ce que c’est?

Du jersey coupé au laser qu’on rebrode par endroits et qu’on revient tisser et insérer à l’intérieur. C’est une jupe super facile à porter: c’est un tube de jersey qu’on adapte à sa morphologie.

Et les jupes chandeliers d’où viennent-elles?

Elles viennent directement des archives. Je trouvais intéressant de travailler sur la légèreté supposée d’une structure en plastique transparent, en plexiglass, avec des strass et des pampilles et le mélanger avec un look un peu plus surf, plage, voir même plongée. Je trouve l’interaction entre les deux univers intéressant.

L’inscription ” Future Sex” sur les t-shirt créés en collaboration avec l’artiste Peter Saville, cela veut dire quoi ?

Future Sex, cela peut vouloir dire beaucoup de choses, particulièrement en ce moment: le choix de son genre, de sa sexualité de son orientation aussi. C’est une réponse au livre érotique “Canned Candies”* sur lequel on s’est basé pour travailler ces t-shirt avec l’artiste Peter Saville. Les femmes, nues, portaient des robes de Paco Rabanne et ont être photographiées par Jean Clemmer (le photographe personnel de Salvador Dali, ndlr). Ces T-shirt sont une réponse contemporaine à ces livres…

*Canned Candies, The Exotic Women and Clothes, Jean Clemmer, Ed. Pierre Belfond, 1969.