La jeune morte du lac

Auteur de polars prolifique et inventif, Peter May a imaginé un fil rouge passablement astucieux pour structurer l’une de ses séries: un pari. Lors d’une soirée bien arrosée, Enzo Macleod, un ancien légiste de la police écossaise établi en France, relève le défi de résoudre les sept affaires criminelles non élucidées recensées par le journaliste Roger Raffin dans son ouvrage “Assassins sans visages”. On notera que l’une des victimes, la dernière, n’est autre que la propre femme de Raffin, Marie, journaliste elle aussi, qui a été tuée alors qu’elle enquêtait sur une affaire demeurée mystérieuse.

Mais nous ne sommes pas encore là. Dans “Un alibi en béton”, qui vient d’être traduit en français, Enzo Macleod, bientôt 56 ans, des goûts esthétiques plutôt conservateurs, un brin machiste et toujours ultra-sensible aux charmes féminins, se penche sur la mort de Lucie Martin, la sixième et avant-dernière affaire recensée par Raffin. Et “la première qui nous offre si peu d’éléments pour démarrer”, relève-t-il un brin découragé. Fille unique d’un juge à la cour d’appel, la jeune femme avait tout juste vingt ans, en 1989, lorsqu’elle a disparu inexplicablement. Son corps fut retrouvé quatorze ans plus tard, non loin de la petite ville de Duras, dans le lac de la propriété familiale en partie asséché par la canicule. Elle semble avoir été étranglée.

Un coupable tout trouvé

Au moment de sa disparition, Julie travaillait à Bordeaux pour une association caritative baptisée La Rentrée. C’est là qu’elle aurait rencontré Régis Blanc, proxénète réputé violent arrêté peu après la date fatidique pour le meurtre de trois prostituées. Or, en fouillant la chambre de leur fille, les parents ont découvert une lettre d’amour signée R. De là à accuser l’homme du meurtre de Lucie, il n’y a qu’un pas qu’ils n’hésitent pas à franchir même si Blanc possède pour ce jour-là “un alibi en béton”.

Par où commencer. s’interroge Macleod? Une petite visite à la famille de la victime dans un premier temps s’impose. Notre fringant enquêteur se rend donc au château Gandolfo qui se dresse “au sommet d’une colline dans les environs vallonnés de la petite ville de Duras, en lisière du la région viticole du Bordelais”. La suite de l’histoire nous emmène à Cahors, Bordeaux, Biarritz et bien sûr à Paris où vit l’une des filles adultes d’Enzo Macleod et la mère de son tout jeune fils – eh oui, la vie amoureuse de Macleod est assez mouvementée.

Pas sans clichés

Ce nomadisme géographique se révèle plutôt plaisant, d’autant que Peter May connaît bien les villes dont il parle – il vit lui-même dans le Lot depuis de nombreuses années. On s’agace en revanche de sa façon un peu artificielle d’arrêter le récit pour décrire avec précision le physique et l’habillement de ses personnages, notamment des femmes dont il ne se prive pas d’apprécier les jambes, la poitrine, le balancement des hanches ou la finesse des chevilles. Et quand les années ne les ont pas épargnées, charitable, il ne manque pas de relever qu’elles ont pu être jolies et séduisantes, autrefois.

Heureusement pour “Un alibi en béton”, son suspense est bien construit, ses rebondissements innombrables et la vérité finale déconcertante. S’octroyant même le luxe de proposer de nouveaux éclairages sur les précédentes enquêtes de Macleod, Peter May nous emmène de fausses pistes en découvertes avec la malice et la roublardise d’un écrivain pour qui les ficelles du polar classique n’ont plus aucun secret. Addictif et délassant! A condition de pardonner à l’auteur ses quelques facilités et faiblesses.

“Un alibi en béton”. De Peter May. Traduit de l’anglais par Ariane Bataille. Editions du Rouergue, 362 p.

Mireille Descombes

Mireille Descombes

Scènes et mises en scène: le roman policier, l'architecture et la ville, le théâtre. Passionnée de roman policier, Mireille Descombes est journaliste culturelle indépendante, critique d'art, d'architecture et de théâtre.

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