Huis-clos sur arrière-plan mafieux

Contrairement à ce que pourrait laisser entendre son titre, “Une affaire comme les autres” n’est pas un roman noir ordinaire. Sans doute parce qu’il a d’abord été pensé comme un film et qu’il porte la trace du parcours original de son auteur. Un homme associé à l’image plus qu’à la littérature. Né en 1962 à Nuoro, en Sardaigne, diplômé en architecture à Turin, Pasquale Ruju a travaillé dans les milieux du cinéma et du théâtre comme acteur avant de se consacrer au doublage de personnages de feuilletons et de dessins animés. En 1995, il a rejoint l’équipe des scénaristes de la bande dessinée “Dylan Dog”. Il est également l’auteur de mini-séries.

Côté pile, côté face

Sobre, efficace, très visuel, “Une affaire comme les autres” est son premier roman. Le récit est entièrement construit autour du face-à-face entre Silvia Germano, jeune et brillante substitut du procureur, et Annamaria Ferraro, veuve de Marcello Nicotra, un puissant chef de clan de la ‘Ndrangheta – la mafia calabraise, qui vient d’être assassiné. Annamaria a trente-sept ans, elle est belle, si belle que même l’inspecteur chargé de l’accueillir et qui “en vingt ans de service croyait avoir vu toutes les femmes possibles et imaginables”, en est profondément troublé. Au fil d’un huis clos hypnotique, l’une puis l’autre va raconter ce que son interlocutrice ignore ou feint d’ignorer. Le côté pile et le côté face de la vie d’un mafioso puissant, impitoyable et orgueilleux mais qui, à sa manière, fut profondément amoureux de sa femme.

Annamaria commence par raconter sa rencontre avec Marcello – elle n’a alors que quinze ans, leur mariage et leur quotidien luxueux en Calabre. Elle évoque aussi le silence et le mystère qui entourent l’origine de l’argent et la nature du “travail” de son mari, puis les raisons leur installation dans une petite ville du Piémont, aux portes de Turin. Un déménagement imposé par le vieux, le chef suprême, Battista, celui dont on lui a bien précisé qu’il “vaut mieux ne pas prononcer son nom. Jamais. Même à la maison”. Au fil de cette “reconstitution”, Annamaria parlera aussi de son deuxième amour secret, une personne dont, jusqu’à la toute fin du livre, on ignorera le nom.

S’emparer du Nord

Il revient ensuite à la magistrate, Silvia Germano, de retracer “l’autre partie”. Les règlements de comptes entre ‘ndrine rivales, le trafic des déchets toxiques, l’ascension de Marcello, dit ‘u Primu, son amitié indéfectible avec le Catanais, les raisons pour lesquelles il avait été envoyé dans le Nord. “Le siècle s’était achevé et en Italie les choses avaient changé. Les anciens partis avaient laissé place à de nouveaux, les centres de pouvoir étaient en train de se former et de se réorganiser, région par région, ville par ville. Ces gens-là avaient besoin de voix pour les élections, et d’argent. Des voix? De l’argent? Les familles pouvaient leur procurer les uns comme les autres.” Une infiltration qui, on s’en doute, n’est pas sans risque. Mais est-ce de cela que Marcello finira par mourir, assassiné? Pasquale Ruju sait ménager le suspense et tenir son lecteur en haleine jusqu’aux dernières pages.

 

“Une affaire comme les autres”. De Pasquale Ruju. Traduit de l’italien par Delphine Gachet. Denoël, 286 p. 

 

 

Mireille Descombes

Mireille Descombes

Scènes et mises en scène: le roman policier, l'architecture et la ville, le théâtre. Passionnée de roman policier, Mireille Descombes est journaliste culturelle indépendante, critique d'art, d'architecture et de théâtre.

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