Le jus de légumes de Marco Berrettini

Le propos du chorégraphe Marco Berrettini est ambitieux. Et hasardeux dans la mesure où il s'empare d'un sujet au premier abord fort éloigné de la danse. Inspiré du livre "Atlas shrugged" de Ayn Rand, la Bible des néo-conservateurs américains, "iFeel3" se propose d'interroger par la musique et la danse "nos aptitudes à socialiser, nos capacités de nous projeter dans le futur proche ou lointain, nos égoïsmes quand il s'agit de protéger et cacher les peurs qui nous habitent". Le tout en une heure vingt, avec une esthétique épurée et une approche du mouvement basée sur la fluidité répétitive, la monotonie volontaire, le tressaillement, le soubresaut, le presque rien.

Sur la scène bordée de néons, un haut praticable où trônent les deux musiciens (Marco Berrettini et Samuel Pajand). A leur pied, une petite troupe de quatre danseurs interprètes vêtus comme eux de hauts qui semblent en papier. Christine Bombal, Nathalie Broizat, Sébastien Chatellier et Marion Duval déambulent selon une trajectoire plus ou moins triangulaire et quasiment immuable. Ils évoquent une famille faussement soudée ou un groupe de touristes égarés.

Au rythme de chansons dont les paroles sont inspirées aussi bien par Ayn Rand et Ray Kurzweil que par Krishamurti, ils marchent, se cabrent, cherchent à capter notre regard, tressautent ou pour un instant s'évadent dans une solitude chèrement acquise. Ils se frôlent, s'ignorent, esquissent un dialogue corporel, chantonnent pour eux-mêmes. Puis, l'un après l'autre, ils quittent la scène avec leurs vêtements désormais déchirés.

La fin? On les retrouve quelques instants plus tard en pantins désarticulés, hallucinés ou goguenards mais parfaitement immobiles, coincés dans un caisson éblouissant de blancheur. La fin? Non, peu à peu, ces quasi-robots au regard fixe reprennent vie pour venir cérémonieusement se presser un jus de légumes. Une conclusion pleine d'ironie pour un spectacle qui, paradoxalement, manque encore de vitamines. Et peut-être de sens.

 

"iFeel3". Chorégraphie de Marco Berrettini.

Genève. Salle des Eaux-Vives. Jusqu'au 23 janvier.

Lausanne. Théâtre de Vidy. Du 26 au 28 janvier. 

Mireille Descombes

Mireille Descombes

Passionnée de roman policier, Mireille Descombes est journaliste culturelle indépendante, critique d’art, d’architecture et de théâtre.

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