Le traquenard du terrorisme

Théofascisme ?

Outre son déprimant cortège de souffrances physiques et morales, l’offensive terroriste contre les populations civiles de l’Europe démocratique (ainsi que d’autres régions du monde, dont la Syrie, l’Irak, la Tunisie, la Turquie ou encore le Nigeria et le Cameroun) aboutit lentement à l’objectif autoritaire que vise la stratégie de l’effroi. Partout, marche vers l’État sécuritaire, on constate le renforcement des pouvoirs de la police avec une potentielle mise à l’écart de la justice – comme le déplorent ce jeudi 14 janvier les Magistrats de la Cour de cassation en France. Partout, dans des sociétés jusque là globalement apaisées et sans ennemi déclaré, des législations de la peur tentent, au mieux, de prévenir le passage à l’acte des tueurs qui massacrent au nom de Dieu, de leur haine des sociétés libérales et multi-confessionnelles. Ces adeptes du « théofascisme », pour le psychanalyste Roland Gori*, obéissent à une culture fanatique de la violence aveugle fondée sur l’effacement de la pitié, l’apologie de la cruauté et le massacre aveugle d’individus désarmés. Viva la Muerte ! À bas la démocratie !

Selon le juge italien Guido Raimondi, nouveau président de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) le « terrorisme met en danger le socle de la démocratie ». Celui juridique sur lequel repose l’Europe pratiquement en paix depuis bientôt 70 ans, à l’exception de la guerre d’ex-Yougoslavie. Face à la nébuleuse du mal, motivé par la vulnérabilité des sociétés urbaines, l’angoisse collective et le populisme sécuritaire, l’État de droit pourrait déroger de plus en plus au « noyau dur des garanties de droits de l’homme, comme le droit à la vie, l’interdiction de la torture et des traitements dégradants, ou l’interdiction de la peine de mort ». L’état d’urgence inscrit dans la Constitution et la déchéance de la nationalité constituent, paradoxalement, le traquenard antidémocratique du terrorisme (peut-être sa fatale victoire) qui aujourd’hui piège la France et qui demain pourrait être dans un régime autoritaire une arme létale contre les libertés.

Restreindre la souveraineté populaire sur le pénal

Risquant d’être plébiscitée par un fort consensus social en raison du contexte de la stratégie de l’effroi, la deuxième initiative de l’UDC pour l’expulsion des criminels étrangers (votation populaire le 22 février 2016 : «Pour le renvoi effectif des étrangers criminels (initiative de mise en œuvre)») obligerait l’application immédiate des dispositions de la première initiative du 28 novembre 2010 qui instaure un régime pénal selon l’origine nationale et un retour archaïque au bannissement de l’Ancien régime. Parti récidiviste du populisme pénal, champion autoritaire de l’alarmisme sécuritaire qui envenime la culture politique démocratique, l’UDC veut fautivement et de facto remplacer les juges par la vindicte punitive de la vox populi  favorable à l’expulsion immédiate des délinquants petits et grands d’origine non suisse. Non seulement cette initiative qui flatte l’émoi collectif contrevient aux engagements internationaux de la Suisse, mais elle instaure l’insécurité juridique en disqualifiant la proportionnalité de la peine, le travail des juges et l’action parlementaire. S’y ajoute l’amalgame moral entre les diverses formes de criminalité de droit commun et la dangerosité extrême du terrorisme. Il serait peut-être temps de restreindre la souveraineté populaire sur le champ du pénal.

La « démocratie sécuritaire » peut-elle endiguer la montée du mal intégriste ? Comment agir politiquement pour renverser la peur et l’inscrire durablement dans le camp de ceux qui désignent les Européens comme les ennemis à abattre ? La guerre sur le terrain des coordonnateurs politiques du terrorisme sera-t-elle la prochaine réplique à la stratégie de l’effroi ? Reconstruire la sécurité collective et individuelle dans le cadre de la société libérale et de l’État de droit n’est pas le moindre des défis politiques et géo-politiques à l’horizon de 2016 pour la démocratie pacifiée. Et cela, sans attiser le désarroi collectif par l’insécurité juridique et les clivages xénophobes.

* « La crise des valeurs favorise les théofascismes », Le Monde, Culture et Idées, samedi 2-Dimanche 3 –Lundi 4 janvier 2016, p. 7.


Photo: Douaniers suisses à  Bardonnex – Keystone

Stratégie de l’effroi

patrouille-sécuritaire

Le terrorisme et la loi : la magistrale conférence donnée le 11 novembre, dans le cadre des Rencontres internationales de Genève devant 1500 personnes, par l’ancien garde des sceaux Robert Badinter prend aujourd’hui une singulière et éprouvante actualité. Avec hauteur et solennité, entre magistrat et tribun démocrate, après avoir souligné l’évolution du terrorisme ciblé (contre les fonctionnaires militaires, policiers, judiciaires et civils de l’appareil d’État) vers le terrorisme aveugle et collectif (masse des civils), Robert Badinter a rappelé une double évidence. Premièrement : la riposte au terrorisme ne peut que résider dans la vigilance et l’autorité forte de l’État de droit. Autorité forte ! À l’inverse, la juridiction d’exception est le piège liberticide que nous tend la nébuleuse terroriste. Cette idéologie de la mort en action qui métastase le corps social et mine le régime démocratique. Deuxièmement : le terrorisme est devenu une probabilité croissante dans les sociétés ouvertes et libérales que vomissent les adeptes de l’âge de fer. Vous « vivrez longtemps avec le terrorisme ! », a conclu lucidement Robert Badinter. Prenons acte !

Mass murder

Treize novembre, vendredi soir, dans la même ville, à la même heure, des individus paisibles croisent des tueurs déterminés qui les massacrent froidement. Du stade de France aux rues peuplées des 10e et 11e arrondissements, la tuerie de masse (« mass murder »), qui a endeuillé Paris, fait écho à celle de janvier 2015. Il s’agissait alors de liquider les héritiers libertaires de mai 1968. Maintenant il s’agit de plonger dans l’effroi la génération hédoniste des villes multiculturelles et cosmopolites (au moins 19 nationalités parmi les victimes) qui refusent l’intégrisme au nom de la diversité et de la liberté dans les relations humaines.

Le bain de sang du 13 novembre montre l’implacabilité de l’hyper violence de la guérilla urbaine. Sa nature imparable aussi, puisque la sécurité absolue est impossible dans les mégalopoles contemporaines. Il suffit de prendre un train à grande vitesse à une heure de pointe pour mesurer la potentielle vulnérabilité des gares : le risque zéro est utopique. Jailli de n’importe où, frappant froidement à l’improviste, évitant la confrontation directe avec les forces de l’ordre policières et militaires, tirant parti d’une connaissance fine du tissu urbain visé, l’action directe des tueurs en bande vise les points les plus vulnérables de nos villes aux sociabilités ouvertes – sportives, culturelles, fraternelles, festives, consuméristes.

Le feu nourri de la haine

Feu roulant sur les terrasses remplies de consommateurs,  liquidation haineuse du public juvénile du Bataclan (salle de spectacle) emporté par le rock californien : les méthodes des exécuteurs collectifs ressemblent aux tueries perpétrées par les commandos de la mort des régimes fascistes. La lâcheté est l’équation fondamentale du massacre urbain. La dysmétrie du passage en est la signature vile: des armes de guerre contre des corps désarmés, de l’acharnement contre des femmes et des hommes terrassés au sol. S’y ajoutent la fuite des assassins mais aussi leur anéantissement dans l’apocalypse meurtrière de l’auto-explosion (comment s’élabore un tel fanatisme ?). La scène du crime est une scène de massacre collectif couverte de centaines de douilles d’armes automatiques. Aveuglés par la haine, les meurtriers tirent à feu roulant. Inlassablement, en tenant le coup du meurtre de masse.

Se recueillir

Apresle 13NOvembre2015 (9)

Manifestations solennelles, recueillement et minutes de silence confortent évidemment notre fraternité humaine, religieuse et citoyenne avec les victimes de la mort planifiée. Rites  de passage émotifs pour surpasser la souffrance et fabriquer le deuil : ces gestes collectifs ou individuels rappellent notre attachement aux valeurs de la vie qu’abominent les mercenaires des massacres collectifs. Mais cela suffit-il ? De couronnes mortuaires en discours politiques solennels sur l’unité nationale, de minutes de silence en indignation émotive, pouvons-nous continuer à assister hébétés à la guérilla urbaine qui monte en force et en intensité ? Pouvons-nous continuer à vivre protégés par des forces policières et militaires en renonçant à nos sociabilités tout en étant plongés dans l’effroi collectif, perceptible hier aux quatre coins de “Paris endeuillé” ? Sommes-nous condamnés à nous incliner  drame après drame sur les traces sanglantes et les dépouilles meurtries du massacre urbain ? Aujourd’hui, des civils décimés, demain peut-être des hôpitaux ou des écoles dans la ligne de mire du terrorisme urbain en ses ramifications transnationales.

Riposter

Le fondamentalisme islamiste est intolérable à l’instar des autres fondamentalismes. Comment riposter à la stratégie de l’effroi ? Certainement pas en revenant sur les vieux refrains culpabilisants et culturalistes de la tolérance, ni en procédant à des amalgames fratricides. Tout revient maintenant sur les politiques nationales de sécurité. Depuis soixante-douze heures, la demande sociale de sécurité est palpable, alors que les forces de l’ordre sont au taquet !

Le défi terroriste est terrible dans sa complexité, notamment pour mettre fin aussi à ses effets  parmi les milliers de femmes, d’enfants et d’hommes qui au Proche-Orient en paient le prix fort.

Nulle réponse simpliste n’est crédible, dont celle des populistes qui font feu de tout bois dans leur volonté de clôturer dans la peur xénophobe nos sociétés multiculturelles, de jouer la carte des divisions fratricides et de dénoncer le “laxisme de la justice”. Si rétorquer démocratiquement à l’hydre du mal reste la priorité politique et juridique sous l’État de droit, il est évident que les prochaines et inévitables répliques terroristes contribueront à renforcer l’autoritarisme et les solutions sécuritaires de l’endiguement policier.

Emplie de la gravité républicaine, l’allocution du lundi 16 novembre de François Hollande devant le Sénat réuni à Versailles frappe par son fléchissement  sécuritaire (évitable ?),  mis encore sous la houlette constitutionnelle de l’État de droit. La guerre juste menée par une large coalition sera-t-elle, in fine, l’arme inéluctable du retour à la sécurité intérieure ? Nul ne peut le prédire. 

Penser

Rétorquer démocratiquement à la stratégie de l’effroi terroriste devrait amener  à évaluer lucidement ce qui, depuis une génération au moins, exclut de la République une génération issue de l’émigration. La génération perdue de l’éducation nationale. La génération renvoyée à l’impasse miséreuse de la ghettoïsation socio-culturelle, de la prolétarisation galopante, du délit de faciès, de l’accumulation des haines identitaires, du chômage incessant et de la survie dans la petite et grande criminalité organisée. Une marginalisation où le radicalisme islamiste enracine, avec une grande détermination politique, son idéologie totalitaire en recrutant, de manière directe ou indirecte, des activistes et des tueurs capables de répandre l’épouvante du terrorisme de masse comme forme supposée de la vengeance historique post-coloniale. Un recrutement de tueur au prix du suicide terroriste dans la haine sociale de tout mode de vie incompatible avec le fondamentalisme. Entre effroi collectif de l’hyper criminalité terroriste  et culture sécuritaire dont les effets politiques sont encore invisibles, nous pourrions vite atteindre une  forme inédite de vulnérabilité démocratique.

“Ce n’est pas par des lois et des juridictions d’exception qu’on défend la liberté contre ses ennemis. Ce serait là un piège que l’histoire a déjà tendu aux démocraties. Celles qui y ont cédé n’ont rien gagné en efficacité répressive, mais beaucoup perdu en termes de liberté et parfois d’honneur”. Robert Badinter (http://www.liberation.fr/societe/2015/01/07/).

Conférence de Robert Badinter (Rencontres internationales de Genève), 11 novembre 2015:https://mediaserver.unige.ch/fichiers/view/91605

 

 

 

 

 

 

 

 

Privatiser la sécurité

Dans la France absolutiste, des chaînes de forçats sillonnent la France entre les prisons, les galères de Marseille puis dès 1748 les bagnes métropolitains (Toulon, Brest, Rochefort, Lorient). Enfer mobile sur terre, la chaîne est un mouroir qui peut tuer 3 forçats sur 10. De 1792 et 1836, d’avril à octobre pour éviter la rigueur hivernale mais par tous les temps, deux à trois fois l’an, 59 chaînes (moyenne 371 hommes), transfèrent 21 919 bagnards, durant vingt ou trente-cinq jours de voyage diurne (18 à 40 kilomètres journaliers). Organisée par l’État, la chaîne est confiée à des entrepreneurs privés. Ils tirent de juteux profits de cette mission régalienne, notamment en baissant le coût de revient du transport des forçats valides.
En 1836, la chaîne est remplacée par les voitures hippomobiles puis bientôt les fourgons cellulaires qui mettent les détenus à l’abri des regards. Entre-temps, les entrepreneurs privés sont remplacés par des fonctionnaires étatiques du service de la justice ou de l’administration pénitentiaire (1). Le monopole pénal que l’État détient depuis le XVIe siècle est devenu incompatible avec la privatisation de la coercition judiciaire. Cette modernité pénale est la nôtre.

La chaîne du pénal

Dans le grand désarroi étatique qui aujourd’hui fragilise les plus démunis, le monopole pénal régalien est progressivement rogné par la privatisation de la coercition judiciaire et des missions d’ordre public. On ne compte plus les polices privées qui accaparent le marché sécuritaire notamment tout autour de lieux sensibles ou prestigieux comme les ambassades ou les aéroports, alors que la privatisation des prisons se généralise aux États-Unis mais aussi en France. A Genève, comme dans d’autres cantons, s’ajoute maintenant la privhttps://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/f/f9/Renault_Midlum,_Administration_p%C3%A9nitentiaire_Paris,_septembre_2013_-_2.JPGatisation du convoyage des détenus que vise le Conseiller d’État chargé du département de la sécurité et de l’économie Monsieur Pierre Maudet.

Sourd à l’opposition parlementaire, judiciaire, politique et syndicale, le magistrat préfère la sécurité privée à celle qu’assurent les fonctionnaires assermentés de l’État. Des contraintes budgétaires motivent en outre ce recours à des agents externes à la fonction publique: il serait moins coûteux de privatiser la sécurité que de la garantir avec les  moyens publics !

Dès le 1er novembre, la société Securitas remplacera donc les policiers dans le convoyage des détenus au moyen des trois fourgons cellulaires qui lui seront bientôt cédés ou vendus. Pourtant, l’image publique de la justice ne peut-être qu’étatique : seuls des fonctionnaires assermentés doivent incarner tous les maillons de la chaîne du pénal.

Éthique du glaive

Il est aisé à un observateur sourcilleux  de remarquer que le convoyage privé semble renouer avec l’économie de la chaîne  de l’Ancien régime affermée à des entrepreneurs qui en tirent bénéfice.

Est-il vraiment souhaitable que le monopole de la violence de l’État pénal puisse ainsi générer le bénéfice économique  d’acteurs privés ? Certainement inhérent au marché de la sécurité et des missions régaliennes, le clientélisme politique est-il compatible avec l’impartialité de l’État pénal ? Punir est une fonction trop grave pour en dénaturer les fondements étatiques par idéologie sécuritaire et contrainte budgétaire. Déplorer la privatisation croissante des tâches régaliennes de sécurité et de justice est moins une “posture idéologique” qu’une mise en garde démocratique contre la généralisation de tels usages.

Question: comment colmater la brèche croissante de la privatisation de la sécurité publique ?

Dans certains contextes politiques et sociaux,  cette privatisation des tâches régaliennes de l’État ne peut être que liberticide. Au-delà du problème sectoriel des douze agents de sécurité privée qui assureront, bon an mal an, le convoyage des détenus entre les lieux de détentions et le palais de justice,  la privatisation des tâches régaliennes pose très largement le débat démocratique sur la nature institutionnelle et le fonctionnement de l’appareil judiciaire. L’http://media.begeek.fr/2011/03/robocop.jpgéthique pénale n’est pas compatible avec des intérêts privés. A moins de retourner vers l’Ancien régime des délits et des peines.

Aujourd’hui il est aisé de privatiser le convoyage des détenus. Demain, des compagnies commerciales offriront peut-être d’autres services judiciaires et policiers (arrestation, garde à vue, interrogatoire, etc.) dont le coût avantageux pourrait mener l’État à soumettre encore davantage sa souveraineté régalienne aux lois du marché. Que deviendront les libertés et les droits des justiciables dans la marchandisation générale et la  privatisation du glaive ? 

Attention, Robcop veille au grain sécuritaire !

(1) Sur la sécurité privée du transport des forçats ferrés sous l’Ancien régime, voir le beau livre de Sylvain Rappaport, La chaîne des forçats, Paris, Aubier, 2006.