Le chagrin des statues

« Statue : figure de plein relief taillée ou fondue, qui imite dans la représentation tous les êtres de la nature. Mais ordinairement une statue représente un dieu, un homme, une femme ; & l’on a coutume d’embellir de statues les palais ou les places publiques. », Encyclopédie Diderot et d’Alembert, de Jaucourt, « Statue », 1765.

 

Hergé, L’Oreille cassée, 1943, tous droits réservés, © Casterman.

 

Quotidiennement, nous croisons le regard minéral des statues, dressées et immobiles au cœur de la cité. Voient-elles notre désarroi actuel ? Dans l’actuel flot pandémique, elles échappent au port du masque. Qui pourrait ouïr le souffle lithique d’une effigie ?

La guerre des effigies

Or, avec les bustes d’individus illustres, les bas-reliefs historiques et les effigies allégoriques, les statues sont aujourd’hui malheureuses. Le désarroi les afflige. La dépression les guette. La mélancolie les ronge. Pour peu, elles verseraient des larmes de marbre ou des pleurs d’airain. Pourquoi donc ce gémissement statuaire ? Ne figurent-elles pas la continuité ou la rupture de l’histoire ?

En fait, encore de basse intensité, la guerre des statues vient de commencer !

Colossale, nue à la grecque pour louer la respiration de la vie, armée à la romaine, drapée, costumée, hydraulique, iconique, royale ou républicaine, bourgeoise, équestre, curule ou pédestre, debout ou assise, droite ou fléchie, sacrée ou laïque, belliciste, pacifique ou funèbre, parfois thaumaturgique ou guérisseuse : depuis l’Antiquité, la statue vit avec les humains. Elle veille sur le forum de la cité. À Rome, elle matérialisait l’apothéose ou exaltation de la notoriété des dieux. Un peu partout, elle sacralise les temples des immortels mais aussi les cimetières des mortels. Elle monumentalise les Panthéons civils et les Capitoles militaires.

Mémoire de l’histoire

Sculptée ou fondue, lithique, métallique ou ligneuse, la statue est la mémoire de l’histoire. Elle en évoque un « moment » singulier. Elle en matérialise les volets sombres, honorables et glorieux. Elle fige l’éternité étrangère aux mortels. Elle vénère l’héroïsme comme la grandeur spirituelle. À Rome, la statue de Zénon glorifiait le « mérite de ce philosophe ». En outre, celle de l’empereur, source de justice, offrait asile et protection à l’esclave molesté par le maître.

Financée par l’État ou un mécène, la statue mémorialise la grandeur des hommes et des femmes utiles à la cité : les Romaines ayant « rendu quelque service à la république, furent associées à la prérogative d’avoir des statues » jubile un auteur ancien. La statue occupe alors un point stratégique de la cité, par exemple face à une institution publique comme le Colisée, le parlement, le palais de justice ou l’université. La topographie urbaine élève à la dignité celle ou celui que la statue exalte.

Déboulonner

La statue ne doit pas être adorée. Mais toute  statue peut être déboulonnée. Elle n’échappe pas à la profanation et au vandalisme, notamment en temps de révolutions politiques ou religieuses. Déjà les Anciens renversaient, piétinaient et souillaient la statue exécrée. On en arrachait les inscriptions, on en martelait les épigraphes, on en burinait la face, on la pulvérisait. La statue n’est pas éternelle.

Les rusés Grecs dans Troie défaite abattent les statues divines de leurs ennemis. Durant les guerres de religion, la fureur iconoclaste des protestants visait les idoles papistes – piéta décapitée, Vierge outragée avec d’autres figures pieuses. Entre 1789 et 1799, quoique modéré, le vandalisme révolutionnaire mutile et abat les statues des saints et des rois. Il faut effacer l’Ancien régime, il faut remettre l’histoire au point zéro. En France occupée, maintes statues sont déboulonnées, mais pour récupérer le bronze fondu ! Dans l’histoire récente du crépuscule soviétique, de nombreuses statues du stalinismes sont tombées comme chutent aujourd’hui les statues de « personnages liés au colonialisme, à l’impérialisme, à la traite d’esclaves, aux confédérés américains ». Au nom de l’anti-esclavagisme, le vandalisme monumental a récemment visé les statues de Colbert, d’Edward Colston (Bristol), le buste de l’ex-roi des Belges Léopold II (Bruxelles), l’effigie de Churchill, vainqueur du nazisme (Londres) ; mais aussi deux figures de la vierge Marie, décapitées à Montaud et Sumène (Gard) pour d’obscures raisons.

Dernièrement, Jean-Yves Marin, Directeur des Musées d’art et d’histoire de Genève (2009-2019), a ouvert l’assaut symbolique contre le buste de Carl Vogt sis devant le bâtiment historique de l’Université (Rue de Candolle). Selon lui, nous sommes incapables de saisir par nous-mêmes l’erreur historique qu’a été l’anthropologie raciale de cette époque. Comme pour le criminologue de Turin Cesare Lombroso, le darwinisme social et le matérialisme du naturaliste et médecin suisse le vouent aux oubliettes de l’histoire, alors que cette histoire à tant à nous dire sur la construction idéologique des savoirs. De même que par extension – pourrait-on ajouter – on devrait débroussailler les bibliothèques de la majorité des ouvrages que marque cette philosophie de l’histoire et des sciences naturelles à la fin du XIXe siècle ! Cela libérerait plusieurs kilomètres de rayonnages mais n’apporterait rien à l’entendement de l’histoire.

À bas la statue !

Dans la foulée, on pourrait déboulonner le Mur des réformateurs : les notions de Calvin sur les rapports entre les hommes et les femmes contredisent la sensibilité contemporaine. À bas la statue ! Celle en pied du philanthrope Pestalozzi à Yverdon peut-elle subsister à la vue de sa pédagogie paternaliste ? Certainement pas ! Pareillement, l’effigie équestre du général Dufour en place de Neuve blesse l’idéologie pacifiste : renversons-la ! Innombrables sont les figures mortuaires au cimetière des Rois qui évoquent une culture politique ou une idéologie datée : labourons le champ des morts ! Biffons les vestiges marmoréens qui offensent notre sensibilité ! Semons-y les géraniums du politiquement correct ! On trouvera toujours une bonne âme pour les arroser.

Logique expiatrice

Dans cette logique expiatrice, une société ultra-libérale détruira les statues des pionniers qui ont permis l’émancipation sociale. La statue de Beccaria à Milan horrifie depuis longtemps les partisans de la peine de mort ! Au rebut ! En mars 2001, les statues géantes des Bouddhas de la vallée de Bâmiyân au Pakistan étaient sauvagement dynamitées par les Talibans intégristes ! Immense perte culturelle ! Cataclysme du pluralisme religieux. Le renversement à Moscou en 2013 de l’obélisque des précurseurs du socialisme avec le nom de Thomas More est abattu : il enfreint le nationalisme autoritaire, le proto-tsarisme et le cléricalisme-réactionnaire du régime poutinien. En 2015, Daech n’a-t-il pas pris soin de détruire le patrimoine matériel (statue, temples) de Palmyre pour effacer le passé incompatible avec le projet islamiste ?

Contrôler le passé

La guerre des statues vise le contrôle idéologique du passé pour mieux cadrer l’avenir.

La démagogie présentiste de la bonne foi et du politiquement bienséant est absurde et dangereuse. Elle incrimine le passé en le déclarant fautif. Elle y plaque anachroniquement l’idéologie égalitaire, victimaire ou dominante du jour. Elle ouvre la guerre symbolique et vaine des statues : laquelle est louable de trôner sur le forum de la cité ? Laquelle doit-on mettre aux oubliettes de l’histoire ?

Faut-il trier les effigies dignes et indignes de la mémoire collective ? Doit-on prendre le flâneur urbain pour un imbécile en lui donnant le mode d’emploi officiel de la bonne vision de l’histoire en réfraction du présentisme ? Dans les institutions publiques d’éducation, faut-il escamoter les bustes qui démentent l’éthique contemporaine de l’égalité genrée ? Des commissions disciplinées y travaillent !

Le commissaire aux statues

Bref, le problème est élémentaire : le législateur apeuré est sommé de « revisiter le passé » pour en assainir les vestiges. La solution est simple : nommons un « Commissaire à la reconstruction mémorielle du passé ». Désignons les experts classificateurs des bonnes et des mauvaises statues. Pulvérisons le statutaire suspect. Engageons des bataillons de déboulonneurs patentés pour renverser les stèles et les bustes qui n’ont pas le vent en poupe ! Instaurons un « commissariat » aux statues comme il existait une officine soviétique de falsification du passé qui retouchait les photographies en gommant les indésérables. Passons au régime de l’autodafé statuaire à l’instar des régimes d’autodafé livresque dans les États totalitaires.

Comme dans le roman 1984 de George Orwell, instaurons vite le Ministère de la vérité pour évaluer la légitimité statuaire. Brisons le langage monumental qui soude aujourd’hui à hier. Altérons le passé qu’incarne la statue au lieu de laisser les historiens faire librement leur travail herméneutique de son explication. Soit engendrer l’esprit critique.

En démocratie, la culture statuaire résulte du jeu parlementaire dans l’État de droit. Au lieu de déboulonner les statues « indignes », au lieu de trier les bustes présentables ou non, au lieu de séparer le bon grain de l’ivraie monumentale, multiplions l’érection des effigies de femmes et de hommes du passé, car les femmes et les hommes d’aujourd’hui partagent le même destin.

Multiplions aussi les statues du monde imaginaire à l’instar de la haute effigie en bronze sombre de la créature du docteur Frankenstein qui se dresse sur la plaine de Plainpalais (KLAT).

Il ne s’agit pas déboulonner la statue de Carl Vogt mais bien d’ériger à ses côtés, par exemple, l’effigie de Michée Chauderon, la dernière personne exécutée pour sorcellerie à Genève (1652). De quoi dialogueraient-elles au cœur de la nuit ?

S’en prendre aux statues qui blessent l’œil et offensent  les mémoires : entre acte hautement politique et pirouette démagogique, ce projet nihiliste recoupe une conception totalitaire de l’histoire. Celle de la table rase.

 

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Frankie a.k.a. The Creature of Doctor Frankenstein, 2013-2014; Sculpture dans l’espace public;  Bronze patiné; Dimensions: 230 x 140 x 120 cm (hors tout); poids: 300 kg
Localisation : Plaine de Plainpalais, près du skatepark, Genève [n° inv 2014-015] Collection du Fonds d’art contemporain de la Ville de Genève (FMAC)

 

 

Matière à réflexion :

– Alain Jaubert, Le Commissariat aux archives : Les photos qui falsifient l’histoire, Barrault, 1992.

 

https://newsletters.heidi.news/le-point-du-jour/vampires-et-sorcieres-l-edition-speciale-de-michel-porret

 

LDM 61

Michel Porret

Michel Porret

Professeur d'histoire moderne à l'Université de Genève, président des Rencontres internationales de Genève, coordinateur de l’équipe Damoclès, rédacteur de Beccaria (Revue d’histoire du droit de punir) et auteur de plus de 300 publications, Michel Porret écrit dans une perspective d'histoire intellectuelle, sociale et culturelle, sur les Lumières, l'utopie, le suicide, les crimes et les châtiments, la médecine légale, l'imaginaire social, la bande dessinée. L'actualité des normes et des déviances inspire sa réflexion comparatiste avec le passé. L'histoire culturelle aussi. Dernier ouvrage (avec Bronislaw Baczko et François Rosset): Dictionnaire critique des utopies au temps des Lumières, Genève, Georg, 1407 p.

Une réponse à “Le chagrin des statues

  1. Titre fort bon, tout comme l’illustration d’ Hergé, qui, comme visionnaire avait tout compris.
    Mais quels procès ne lui a-t-on pas fait!!!!

    Et dire que ça date de…? soixante-dix/septante ans, ou plus?

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