Notre ami le ver de terre

 

 

Coupe d'un lombric

 

Considérons un instant le plus simple ver de terre. Le seul fait de ramper constitue déjà pour lui une supériorité.”, Camille Flammarion, Le Monde avant la création de l’Homme, 1886, p. 173.

Le ver de terre est souvent associé aux peurs millénaires de la mort. Celle qui inlassablement laboure la vie comme le lombric laboure la terre.

Or, le lombric incarne le travail de la vie dans la biodiversité du sous-sol.

La mésofaune et la microfaune du sol en modifient la structure. En plus d’y incorporer les matières organiques, elles en assurent l’agrégation biotique. Le naturaliste Darwin l’a montré dès 1881. Wolny et d’autres aussi : le ver de terre est prépondérant pour assurer la structure vivante du sol.

Sans jargonner : pivot de la biodiversité, le ver de terre est essentiel à la vie humaine.

Le titan des sous-sols

Dans les régions tempérées mais aussi tropicales, les vers peuvent mélanger et déplacer entre 500 et 1200 tonnes de terre par hectare à l’année. Ce travail colossal s’impute à celui des polysaccharides secrétées dans l’intestin des vers où transitent la terre. De toute éternité, ils dégradent la matière organique fraîche du sol. Ils la transportent. Ils la mélangent et l’incorporent avec des particules minérales dans leurs déjections (turricules).

La bonne agrégation du sol, soit sa vitalité biologique et plastique, dépend du travail que réalisent les vers de terre, ces titans des ténèbres de la terre.

Inlassablement, ils multiplient les galeries et les tunnels d’aération, de fertilisation et de vitalisation des sous-sols.

Inlassablement, ils grouillent dans la terre pour la maintenir en vie.

L’obscur travailleur du sous-sol est le partenaire ancestral de l’agriculteur. Dans les ténèbres souterraines, son abondance signale la fertilité et la bonne santé des sols terreux. Plus la terre est fertile, plus sa productivité est élevée, plus la nourriture est saine et riche. Plus l’avenir de l’humanité est assuré.

Le lombric est menacé

Selon l’agronome Christophe Gatineau, il y a environ 50 ans « quand nous avons décidé de ne plus nourrir les vers de terre et toute la diversité biologique, nous avons brisé le cycle » vital. Nous avons programmé l’arrêt de mort des sous-sols puisque les vers de terre constituent près des 80% de la nourriture des plantes.

Sans le travail millénaire du ver de terre, le sous-sol se désagrège en se stérilisant, la surface se fragmente, parfois les maisons s’effondrent comme dans un film-catastrophe.

Résultat : aujourd’hui un quart des sols européens sont usés en raison de la disparition de l’increvable laboureur qu’est le lombric. Des régions traditionnellement rurales sont frappées par la mort du lombric.

Les scientifiques nomment cela l’érosion du sol. Nettoyé de sa faune qui l’équilibre – dont le lombric – le sol se durcit. Il déstabilise les bâtiments à sa surface mais surtout finit par migrer en direction des mers et des océans via les rivières et les ruisseaux. Sans le lombric, le sol n’est plus qu’un désertique champ de cailloux impropre à la vie humaine.

Sans vers de terre, la terre est un cimetière.

À l’horizon : la désertification.

Le lombric a des droits

L’apport du lombric est vital au sol dans le sens où il le régénère sans relâche, l’oxygène, le fertilise. En cessant de nourrir les vers de terre, l’agrosystème s’est effondré, affamé ou empoisonné.

Comme l’ours, le loup et l’abeille qui bénéficient aujourd’hui d’un statut juridique d’espèce menacée, le lombric doit aussi obtenir le même droit à l’existence pour assurer la reconquête de la biodiversité. Un impératif vital – de paix civile, de démocratie alimentaire.

« Le ver de terre est le moteur de la transition écologique et solidaire, car sans lui, sans eux, pas de sols nourriciers, pas de nourriture, pas de transition » – avertit encore Christophe Gatineau. Avant de nous retrouver  au bord de la guerre civile alimentaire dans un champ stérile de pierres et de graviers, réhabilitons le ver de terre dans l’économe agricole de la diversité biologique.

À quand un plan européen pour la sauvegarde du ver de terre dans l’économie agricole ?

Le lombric est l’avenir de l’Homme !

Lecture urgente : Christophe Gatineau, Éloge du ver de terre, Paris, Flammarion, 212 pages.

Le ver de terre, crucial fertilisant : 

https://www.youtube.com/watch?v=ynzNiHHCV1g

LM 41

Michel Porret

Michel Porret

Professeur d'histoire moderne à l'Université de Genève, président des Rencontres internationales de Genève, coordinateur de l’équipe Damoclès, rédacteur de Beccaria (Revue d’histoire du droit de punir) et auteur de plus de 300 publications, Michel Porret écrit dans une perspective d'histoire intellectuelle, sociale et culturelle, sur les Lumières, l'utopie, le suicide, les crimes et les châtiments, la médecine légale, l'imaginaire social, la bande dessinée. L'actualité des normes et des déviances inspire sa réflexion comparatiste avec le passé. L'histoire culturelle aussi. Dernier ouvrage (avec Bronislaw Baczko et François Rosset): Dictionnaire critique des utopies au temps des Lumières, Genève, Georg, 1407 p.

Une réponse à “Notre ami le ver de terre

  1. Merci M. Porret pour cet article sur mon ouvrage.
    Et pour répondre à votre question : Quand un plan européen pour la sauvegarde du ver de terre dans l’économie agricole ? Je crois que ce n’est pas à l’ordre du jour !

    Mieux, nous avons pris l’habitude de faire un pas en avant pour 2 en arrière.

    Je faisais un petit résumé dans un article que j’ai récemment publié.

    — 1910. Des agronomes américains tirent la sonnette d’alarme
    — 1962. La biologiste Rachel Carson lance l’alerte sur les pesticides
    — 1970. Première journée de la TERRE… alors que les sols grouillent de vers de terre.
    — 1978. Nous sommes formés à la destruction de la biodiversité 🙁
    Et depuis, la formation est toujours d’actualité dans les lycées agricoles.
    — 1980. Francis Chaboussou, directeur de Recherche à l’INRA, relance l’alerte sur les pesticides.
    — 1994. Le journal de l’INRA tire la sonnette d’alarme
    2018… Belle journée à vous

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