Otages du mal

“L’enfance : – Il est midi tous les quart d’heure – Il est jeudi tous les matins – Les adultes sont déserteurs – Tous les bourgeois sont des Indiens”. Jacques Brel, « L’Enfance » (1973).

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Depuis toujours, les enfants paient le prix fort des guerres et des atrocités commises par les adultes au nom de la raison militaire ou des idéologies purificatrices. Victimes en leurs corps, ils le sont en leurs âmes. Leurs regards terrorisés ne mentent jamais. S’ils survivent orphelins ou non des conflits armés ou des violences terroristes, s’ils ont la chance de n’être pas estropiés ad vitam par une mine anti personnelle, un mitraillage ou un bombardement, s’ils n’ont pas fondu dans la vomissure du napalm, s’ils échappent aux prédateurs de toutes sortes, leur enfance est volée. Anéantie. Traumatisée. Irrémédiablement enfouie sous les fleurs noires de la brutalité des guerres civiles et internationales, des purges ethniques, des règlements de comptes confessionnels, des occupations militaires, du fanatisme homicide. Apocalypse now !

Le Massacre des innocents

En 2011, l’UNESCO organise un colloque mondial sur le drame des Enfances en guerre. En donnant la parole aux enfants victimes de la guerre, l’organisation internationale tente d’insuffler un sursaut moral aux idéologues bellicistes, aux acteurs, aux propagateurs et aux bénéficiaires des guerres tout autour de la planète — de moins en moins bleue, de plus en écarlate (1). Comme le chagrin de l’enfance exterminée.

Les enfants insouciants sont les otages du mal qu’orchestrent les adultes. Selon l’Observateur (newsletter en ligne de l’OCDE) : « Au moins deux millions d’enfants sont morts ces 10 dernières années à la suite de guerres déclenchées par des adultes, qu’ils aient servi de cibles civiles ou qu’ils aient été tués au combat en tant que soldats » (2). Plus de 500 chaque jour! Les innocents hébétés crament dans les brasiers de l’incendie mondial. Au crépuscule, leurs âmes perdues ne  hantent pas assez les vivants, insatiables de la société du spectacle des épouvantes recommencées.

Ajouté à la menace diffuse des tueurs de masse nommés « terroristes », le drame planétaire des réfugiés frappe aujourd’hui la société apeurée, sécuritaire et xénophobe dans laquelle chaque jour nous sombrons davantage avec l’effritement de la démocratie libérale et de l’État de droit.

Les enfants disparus

Alors que la politique européenne d’asile envers les réfugiés est meurtrière avec la clôture programmée des frontières, la restriction du regroupement familial et la multiplication des camps d’enfermement d’étrangers pauvres en Europe (2010 : 250 camps en Europe), 27% du million de demandeurs d’asile arrivée en EU (2015) sont des mineurs. Leur santé et leur intégrité physico-morales devraient être la priorité de toute action humanitaire au niveau transnational. Pourtant ils sont la cible des prédateurs. Le Silence des agneaux est devenu assourdissant.

En effet, plus de « dix mille réfugiés mineurs » sont portés disparus durant les 24 derniers mois. Ce chiffre (estimation basse) exclut le nombre des enfants morts durant la fuite de leurs pays avec leurs parents – peut-on oublier la destinée fatale du garçonnet syrien retrouvé en septembre 2015 sur une plage turque ?

Après leurs enregistrements (Italie, Suède, etc.), près de 6000 enfants issus de zones de guerres ont disparus dans la nature. Avec l’exclusion prévue de la Grèce de l’espace Schengen, le chiffre des disparus explosera. La route des Balkans reste la plus dangereuse selon l’ONG Save the Children qui dénombre l’arrivée d’au moins 26 000 mineurs en Europe depuis 2015.

Criminalité organisée

Selon Europol, l’exode des réfugiés humanitaires est une manne financière pour des infrastructures criminelles de grande envergure et paneuropéenne. Les mineurs circulant sans être accompagnés d’adultes sont particulièrement vulnérables. Europol dispose de preuves accablantes sur l’exploitation sexuelle des réfugiés mineurs isolés, notamment en Allemagne et en Hongrie où fleurit maintenant la xénophobie étatique. D’autres pays sont dans la ligne de mire des policiers européens, débordés par le détresse des enfants perdus. Ils accumulent des données sur les mafias qui tirent profit de la vulnérabilité des mineurs jetés sur les routes de l’exil par la violence meurtrière des adultes. Depuis le sud de la Méditerranée, les gangs des passeurs font alliance avec ceux qui gèrent les réseaux florissants du commerce sexuel et de l’esclavage social des enfants vulnérables.

L’indifférence collective garantit la prospérité et l’impunité de ceux qui exploitent et massacrent les innocents. Massacrés sur le terrain des conflits armés. Sur la routes des exils forcés. Dans l’insalubrité policière des camps de rétention. Dans les réseaux criminels de l’économie noire et les bordels du libéralisme sexuel. Dans l’horreur économique de l’esclavage social. Nous sommes collectivement responsables du regard brisé des enfants exténués par la violence du monde.

Jusqu’à quand n’oserons-nous pas les regarder en face ?

 

(1) Rose Duroux, Catherine Milkovitch-Rioux (dir.), Enfances en guerre. Témoignages d’enfants sur la guerre, Genève, Georg (L’Equinoxe. Collection de sciences humaines), 2013.

(2) http://www.observateurocde.org/news/archivestory.php/aid/423/Les_enfants_sont_les_premi_E8res_victimes_de_la_guerre_.ht

Michel Porret

Professeur ordinaire puis honoraire (UNIGE), Michel Porret préside les Rencontres Internationales de Genève. D’abord libraire, il obtient sa maturité classique au Collège du soir avant un doctorat en histoire avec Bronislaw Baczko. Directeur de Beccaria. Revue d’histoire du droit de punir et des collections L’Équinoxe et Achevé d’imprimer (GEORG), il travaille sur la justice, les Lumières, l’utopie, la bande dessinée. Parmi 300 publications, dernier livre : Le sang des lilas. Une mère mélancolique égorge ses quatre enfants en mai 1885 à Genève, 2019. L'actualité nourrit son lien comparatiste au passé.

3 réponses à “Otages du mal

  1. Michel PORRET bonjour,
    Voici le message ce que j’ai envoyé à cinq personnes de mon entourage avec le lien de votre article:
    “Comment ne pas avoir la gorge serrée aprés la lecture de cet article et ne pas avoir envie de faire quelque chose?mais seul,c’est impossible…”
    J’attend une réponse.
    Et vous n’arretez pas d’écrire.
    Cordialement.

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