Libre circulation. Entre chiffres et population : un rééquilibrage nécessaire.

 

« In varietate concordia ». Unie dans la diversité. Telle est la devise de l’Union européenne, fortement révélatrice de l’ambition sociale et pacifique qui l’a engendrée. Née du désir de paix qui a saisi notre continent au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, elle prend sa source dans le cri de l’Europe endeuillée de 1945 : “Plus jamais ça !”.

Force est de constater, plus de septante ans après le traité de Bruxelles, que ce rêve d’une Europe unie et fédérée s’est effrité et commence, à l’heure du Brexit, à se conjuguer à l’imparfait. On ne crée pas une identité commune sans une histoire commune. Et si Paul Valéry, ardent militant de l’unité continentale, a pu dire qu’il serait « indigne de l’esprit européen de s’abandonner, même à la réalité », la réalité rattrape le rêve hélas et si l’on refuse d’accepter les faits, ils finissent toujours par s’imposer à nous.

« Le poétique a fondu » écrit Régis Debray dans L’Europe fantôme, « mettant l’économique à nu. Classique revanche du moyen sur la fin, et du denier du culte sur la finalité du culte. Délestée de son aura, celle des fins dernières, l’Europe réduite à ses astreintes budgétaires ne fait plus soupirer mais grincer. Les chiffres ont pris les commandes, le Livre des comptes devient le Livre Saint, et l’expert-comptable, un haut dignitaire. »

Les premiers débats relatifs à l’initiative de limitation laissent clairement apparaître ce que M. Debray pointe si justement du doigt : les chiffres ont pris les commandes. Economie, prospérité, importation, échanges commerciaux sont les maîtres-mots des opposants à l’initiative. En face les initiants tentent de recentrer le débat sur l’humain : affaiblissement du pouvoir d’achat, paupérisation, difficultés d’accès au marché du travail, pollution, bétonnage, loyers exorbitants, surcharge du trafic…

Certes l’économie et la population sont des vases communicants qui s’alimentent l’un l’autre mais la finalité ultime de l’économie doit incontestablement rester l’humain. Si l’humain sert l’économie, ce ne doit être que pour qu’elle lui profite en retour, non seulement à lui en tant qu’individu mais également à tout le système sociétal dont il fait partie. L’inverse ne doit pas être vrai. Pas dans un monde éthique.

Or l’homme est passé au second plan du projet européen. Libre circulation des personnes, des biens et des capitaux, réclame-t-on, rangeant les personnes au niveau des produits et des éléments constitutifs de l’économie plutôt que du côté de sa finalité.

 

L’Europe n’est pas humaine

La gauche a pu rêver un temps d’une Europe sociale où l’individu serait mieux traité et mieux favorisé qu’en Suisse, d’une globalisation qui avantagerait chaque individu, surtout le plus faible. Elle y a rêvé tellement fort qu’elle peine à rouvrir les yeux. « Résilier la libre circulation reviendrait à fragiliser les mesures d’accompagnement » crie-t-elle les yeux fermés, pendant que les attaques les plus virulentes contre ces mesures d’accompagnement nous viennent de l’UE elle-même. En 2007 déjà la Cour de justice de l’Union européenne les a déclarées partiellement illicites, et Bruxelles tente désormais d’imposer à la Suisse un accord-cadre qui nous force à renoncer à ces mesures de protection des conditions de travail au nom du marché unique. Prétendre qu’il faut maintenir la libre circulation pour sauver les mesures d’accompagnement, c’est accorder à l’Union européenne une confiance qui confine à la naïveté. N’en déplaise aux eurotopistes.

L’Europe n’est pas sociale. L’Europe n’est pas humaine. Elle n’est qu’économique. Et la population suisse n’a pas profité de la libre circulation.

Si le PIB suisse de ces vingt dernières années montre les signes d’une santé qui se maintient, le PIB par habitant marque une inquiétante rupture entre la prospérité économique de notre pays et ses répercutions sur ses habitants. Jamais, de 1949 à 2001, nous n’avions connu de baisse du PIB par habitant ; au contraire, notre pays a fièrement affiché des augmentations de 6 à 8 %, voire même de 10 à 12%. Tout a changé depuis 2002 : 18 ans de libre circulation nous ont imposé quatre années de PIB par habitant négatif et cinq années d’évolution inférieure à 1%. Pendant ce temps le taux de chômage des plus de 55 ans a plus que doublé, les loyers ont augmenté de plus de 33% dans les régions frontalières, le chômage a explosé dans les domaines du tourisme, de la construction et de la vente. Derrière ces chiffres, plus de pauvreté, plus de souffrance, plus d’inquiétude, moins de qualité de vie.

 

Et après le 17 mai ?

Résilier la libre circulation ne nous empêchera pas de faire venir la main d’œuvre qui nous est nécessaire. La Suisse a toujours su le faire, et elle le fait encore aujourd’hui avec les ressortissants de pays qui ne sont pas membres de l’Union européenne. Cela permettra au contraire de limiter l’importation de cette main d’œuvre aux domaines souffrant pénurie, tout en supprimant une discrimination qui n’a pas lieu d’être et qui force aujourd’hui les entreprises suisses à pratiquer une préférence européenne à l’embauche. Résilier la libre circulation n’est pas se replier sur soi, c’est au contraire regarder au-delà de l’Europe et ouvrir notre économie au reste du monde.

Les syndicalistes intègres, soucieux du bien-être de la population qu’ils ne veulent pas subordonner aux besoins de l’économie, doivent soutenir cette initiative.

Les écologistes cohérents, qui ont vraiment à cœur de ne pas voir notre pays bétonné de partout et nos autoroutes doublées, doivent soutenir cette initiative.

Les économistes ambitieux mais éthiques, capables de lever les yeux non seulement sur l’Europe mais aussi au-delà, et conscients de la richesse de main d’œuvre compétente que nous réservent les Etats-Unis ou la Chine, doivent soutenir cette initiative.

Les patriotes philanthropes, amoureux de leur propre souveraineté comme de celle de leurs concitoyens, doivent soutenir cette initiative.

L’inconfort politique qui résultera des nouvelles négociations à entreprendre avec l’Union européenne n’est rien à côté du bien-être de notre population et d’une possibilité retrouvée de replacer l’humain au centre de tout projet politique.

Lucie Rochat

Lucie Rochat

Lucie Rochat est actuellement présidente des femmes UDC romandes. Titulaire d'un master ès lettres de l'UNIL, enseignante au secondaire II, elle entreprend un 2ème master auprès d'Unidistance en psychologie avec mineure en économie politique. Ce parcours lui permet à la fois de manier la plume avec élégance et de mener en parallèle des réflexions mêlant et opposant sociologie et économie.

21 réponses à “Libre circulation. Entre chiffres et population : un rééquilibrage nécessaire.

  1. Chère Madame,
    Toutes mes félicitations pour votre engagement et celui de votre parti.
    En effet, je constate que l’écologie a changé de camps et se trouve aujourd’hui trouver un écho favorable dans votre mouvement.
    Qui se bat contre l’abattage des arbres ? Pour une réduction des déchets avec une proposition de couches lavables pour les HUG (Lausanne a franchi le pas) ? Contre le bétonnage incontrôlé ? etc… Force est de reconnaître que votre parti n’hésite pas à soulever les vrais problèmes.
    Je constate également (concernant les couches lavables) que les Verts ont voté contre la motion de Madame Ana Roch ? Les Verts (avec une gauche qui, comme d’habitude, regarde d’abord d’où souffle le vent avant de prendre ses responsabilités) ne semblent intéressés que par une seule chose : les taxes dont elle peur assommer les citoyens au point que j’ai trouvé leur slogan : “un problème ? Une taxe”.
    Bonne continuation et merci.

    1. Merci pour votre commentaire.
      En effet, la vision de l’UDC sur les thèmes écologiques se veut davantage encourageante et valorisante que culpabilisante et taxante. L’UDC a toujours défendu une politique énergétique appropriée, une consommation locale, et une valorisation de l’agriculture locale, sans toutefois tomber dans l’hystérie que nous avons pu voir ces derniers mois.
      Concernant votre commentaire, je suis moi-même grande partisane des couches lavables dont je me suis servie pour mes trois enfants, sans regret. Merci pour votre engagement. Continuez!

      1. Merci pour votre texte. Je compte voter oui le 17 mai prochain.

        Par contre je voulais spécifiquement réagir à votre commentaire sur la vision de l’UDC des thèmes écologiques.

        J’apprécie vraiment que l’UDC s’intéresse désormais à ce sujet, mais je dois me reconnaître une certaine déception envers ce parti vu ses prises de position durant les dernières initiatives écolo votées. Que ce soit l’économie verte ou la souveraineté alimentaire, ce parti a toujours refusé les initiatives écolo et se montre assez peu ambitieux sur ces problématiques.

        De même pour le climat. Je comprends parfaitement le refus des taxes mais à l’UDC cela va plus loin que ça. L’UDC était le seul parti à refuser de ratifier l’accord de Paris au parlement. L’UDC est le seul parti à distribuer un tout-ménage avec du contenu climatosceptique. Et l’UDC est le seul parti avec des membres élus au parlement à prendre la parole pour exprimer des opinions climatosceptiques.

        Personnellement, ces raisons m’ont démotivées à élire le moindre politicien UDC. J’ai beau être conservateur, je ne peux renier mes études en sciences de la Terre.

        Si je vous écris ça, c’est parce que j’espère un électro-choc de la part de l’UDC romande vis-à-vis de la stratégie de la section nationale.

        1. Merci pour votre commentaire. Je suis heureuse de vous savoir convaincu pour la votation du 17 mai dernier.

          Concernant l’écologie, je vous invite à regarder l’entier des dépôts des députés UDC sur les 10 dernières années au Parlement vaudois (je vous parle du parlement vaudois car c’est celui que je suis de près) et de compter le nombre d’initiatives à tendance écologique, vous seriez probablement surpris. L’UDC a toujours été proche de l’agriculture, encourageant la consommation locale bien avant que ce soit à la mode, travaillant à réduire les déplacements inutiles en favorisant l’emploi indigène… et j’en passe. L’avant-dernier communiqué de presse de l’UDC Vaud était d’ailleurs consacré aux thématiques écologiques (https://www.udc-vaud.ch/medienmitteilungen/protection-de-lenvironnement-la-gauche-enfume-ludc-agit/). Mais la presse nous rend le très mauvais service de ne jamais relayer nos actions, ou de ne pas indiquer qu’elles viennent de l’UDC quand elle en parle.

          Je vous indique tout ceci pour vous répondre, sans tomber dans une théorie du complot qui viserait à faire croire que tout n’est que manigancé contre nous. Mais la dimension écologique de l’UDC existe bel et bien, se veut proche de la population et non taxante ou culpabilisante. Je ne nie pas qu’il y ait des climatosceptiques dans nos rangs, mais le site smartvote vous permet de “trier le bon grain de l’ivraie” et de choisir les politiciens les plus proches de vos idées, sans tomber dans le rejet total du parti qui, probablement, défend le mieux votre qualité de vie, votre liberté démocratique et vos intérêts, si vous êtes conservateur.

          Je suis à titre personnel pour deux semaines de congé paternité et voterait à ce sujet contre le référendum auquel l’UDC suisse allemande a participé (et ce n’est pas la première fois que je ne suis pas mon parti sur un sujet, même si ça reste rare); nous nous engageons pour des idées bien plus que pour un parti, mais le parti est un moyen très puissant d’être efficace. Raison pour laquelle je ne peux que vous encourager à garder votre propre opinion sur tous les sujets et à vous distancer des thèmes qui vous insupportent, sans rejeter l’entier du parti le plus proche de vous.

          Je vous remercie infiniment d’avoir pris la peine de me faire part de votre réaction, que je ne manquerai pas de faire passer plus haut.

  2. Je découvre une nouvelle voix dans la politique de la Suisse romande: Lucie Rochat, que je ne connaissais pas. Bravo à cette très intelligente et charmante jeune femme politique pour cet article à la fois percutant et plein de sensibilité. Ca fait vraiment plaisir de lire ça et j’espère qu’on vous verra et vous entendra beaucoup dans cette campagne, car vous savez présenter la question d’une façon qui la rende compréhensible par tous les gens sensés.

    Avec des gens comme vous on pourra gagner cette campagne difficile.

    On a besoin de voix comme la vôtre Madame Rochat, pour contrer avec finesse et conviction les chantages insupportables de la propagande de la classe politique qui avance comme un bulldozer et opprime le peuple sur ordre de Bruxelles.

    Soutien total et enthousiaste.

    1. Un grand merci pour votre soutien.

      Il est à espérer que de nombreux concitoyens partagent votre lucidité contre la propagande politique et économique que subit le peuple suisse. L’avenir nous le dira.

      Lucie

  3. Une fois n’est pas coutume, je suis d’accord avec l’UDC et encore plus, quand c’est si finement exprimé.

    Alors bienvenue sur les blogs et ça me fait plaisir de voir que l’UDC commence à faire de la place aux femmes intelligentes 🙂

  4. Allons les Suisses, un SURSAUT !!! arretez de vous faire marcher sur les pieds par ces technocrates de Bruxelles, jamais élus ! et ce parlement godillot , aux ordres des lobbies.
    Ou est Guillaume Tell ???

    Un français, qui en marre de l’UE, tout sauf DEMOcratique…

    1. Exactement.
      Il s’agit ici d’une possibilité offerte de replacer le système démocratique au-dessus du fonctionnement dictatorial de l’UE.

  5. BRAVO ! Excellent texte, réaliste, modéré et qui exprime le ressenti de chacun de nous. Le Conseil fédéral s’est prononcé contre l’initiative, mais il ne doit pas faire campagne pour rester à l’écoute de la souffrance du peuple qui ne fait que grandir. 10,80% de chômage à Genève selon la méthode de calcul du BIT, intenable et insupportable. Bravo Madame et SVP n’espacez pas trop vous article.

  6. Eh bien, je constate que nous sommes nombreux à déceler le talent de cette jeune femme politique. C’est un concert de louanges unanime!

    A star is born !

    Il faut dire que miss Rochat a une grande qualité, en plus d’être très jolie : elle a une vraie conviction. Ca se sent et donc ça emporte l’adhésion. D’autant plus que contrairement à certains UDC, elle sait lier le bradage de notre souveraineté par les zélites vendues à Bruxelles, avec le grave problème social qui est la conséquence du dit bradage : c’est à dire la libre exploitation du peuple, qui est la réalité de la libre circulation.

    Il faut absolument que ces messieurs de l’UDC mettent en avant Lucie Rochat au maximum. Il faut en faire une vedette et qu’elle passe à Infrarouge, Forum, et tout et tout. Elle va crever l’écran, et faire péter l’audimat.

    Si elle a la chance de toucher le plus large public, grâce à elle on peut gagner en Suisse romande. Sans elle, j’en doute. (Même s’il faut être juste et dire que Kevin Grangier est très bien aussi, et il ne passe pas mal du tout à la TV, tout en étant moins joli).

    J’espère que les huiles de l’UDC liront mon commentaire, et s’en inspireront.

    1. En effet, je constate la naissance d’un véritable fan club avec ce simple article 😉 Merci pour vos encouragements. Le plus important restant que les intérêts de la population soit entendus et défendus, et sortent victorieux de cette campagne (qui s’annonce plus qu’intense…).

  7. C’est un bonheur de vous lire, et je me réjouis de vous entendre et de vous voir partout tenir tête à nos politiciens de fantaisie qui ont oublié qu’ils ont été élus pour une chose : défendre la Suisse et son peuple. Cela peut se faire tout à fait simplement, élégamment, et efficacement. D’ailleurs on voit partout la montée en force des citoyens européens qui ne veulent plus être assujettis aux théoriciens hors-sol dont Bruxelles nous inonde. Poursuivez avec le même enthousiasme !

  8. Faites comme Blocher en 1992: un discours par jour dans toutes les communes du pays. Et démasquez les tartuffes qui veulent tuer les libertés du peuple suisse, en se soumettant à une dictature étrangère, seulement par égoïsme, parce qu’ils espèrent jouir de belles carrières dans l’UE aux frais de la marquise.

    Vous pouvez contribuer à la victoire et cela sera un magnifique tremplin pour vous.

  9. Chère Madame,

    J’ai aimé lire vos lignes qui – fait de plus en plus rare dans la presse numérique – recrute l’intelligence plus que le sentiment.

    Si je vous ai lue correctement et vous interprète de même, vous abordez les raisons qui font que l’idée même d’une Europe unie s’effrite au point de peut-être en voir sa matérialité anéantie. Le Brexit en serait la première secousse tellurique lisible sur nos sismographes.

    Il me semble que vous mettez, à juste titre, en avant dans votre article le rôle fondamental mais si peu compris par nos dirigeants de la culture des peuples et leur histoire. C’est-à-dire la part intangible et immatérielle qui fait que les individus d’un peuple, d’une nation, ou d’un groupe humain se reconnaissent en lien les uns avec les autres. Ainsi vous mettez en avant, le manque d’humanité de l’Europe telle qu’elle se dessine sous nos yeux. A l’école, de nos jours, les Sciences qui permettent de travailler la Culture sont dites les Sciences « molles ». A l’époque on parlait d’ « Humanités ». Ce sont le Français, l’Histoire, la Géographie, la Philosophie, l’Ethique, le Grec, le Latin, etc..

    Comme vous le faites remarquer et à l’instar de ce qu’écrit Régis Debray, les chiffres ou les données tangibles sont les nouveaux dieux de la modernosphère. Et sur leur autel on sacrifie allégrement de l’humain. A l’école on appelle cela les Sciences « dures ». Ce sont les Mathématiques, les Sciences naturelles, l’Economie, le Droit, etc.. Nos dirigeants de tous bords font allégrement appel à ces dernières au détriment des premières qui, par les temps qui courent, ne sont plus en vogue. Force est de faire le constat de médecin légiste : les « Humanités » sont si souvent en fin de vie. C’est oublier que les Sciences molles permettent l’émergence et l’appropriation de valeurs qui fondent le plus petit dénominateur commun d’une culture dans laquelle les femmes et les hommes d’un territoire peuvent se reconnaître.

    Ces fameuses Sciences « molles » constituent les disciplines qui sont susceptibles de fonder des convictions. Une conviction n’est pas une opinion. La conviction est plus charnelle, sensible, irritable. C’est plus dangereux aussi car l’on se bat pour une conviction et on peut vouloir mourir pour elle (il faut voir ce que certains fanatiques islamistes sont prêts à faire pour leurs convictions, ce qui n’est pas sans poser un certain problème de coexistence). Il est complexe de vivre avec des convictions au sein d’un groupe qui en a d’autres au moins aussi fortes et susceptibles. Ceci particulièrement quand les groupes convictionnels abordent des sujets sensibles comme les migrations de masse, les exodes, les guerres civiles et les facilités de circulation qui se multiplient sur un même territoire. Notre ami désormais commun, Régis Debray, nous disait déjà en 2016 dans son ouvrage « Allons aux faits » que cet enchevêtrement des peuples « met plus à vif que jamais le rejet viscéral du dissemblable propre à tout le monde animal dont l’espèce humaine fait encore malheureusement partie. Et qui pousse très sottement (elle n’est pas bienveillante, la nature) chaque communauté à s’estimer supérieure à ses voisines de l’autre rive. »

    Une opinion, en revanche, c’est plus léger. On oppose des opinions, on en débat. On peut en changer d’une année à l’autre, après un haussement d’épaule, après une colère, ou en fonction des statistiques. Une opinion ne colle pas à la peau, ça ne crie pas, ça peut se contredire sans trop de honte, ça n’appelle pas à la vengeance. Oserions-nous dire, vous et moi, que l’Europe a trop d’opinions individuelles et pas assez de convictions communes ?

    Alors pour revenir à l’Europe, peut-être qu’une des questions pour son avenir serait la suivante : quelles sont les convictions des européens qui les pousseraient à se retrouver sous un même drapeau? En d’autres mots, quel est le socle commun propre à ces 27 nations autre que celui issu de Sciences économiques déshumanisées ou des Droits de l’Homme? Quel est le « texte sacré » qui fera plier les volontés individuelles et partisanes au profit d’un sens commun enraciné dans un socle de valeurs fortes? On voit bien que l’idée d’Europe a perdu de sa consistance et que la superstition de l’économie, qui a une fâcheuse tendance à réduire l’humain à un animal consommateur, n’est plus une conviction mobilisatrice. Il faut le dire avec la peine qui sied à un observateur tragique : le mythe mobilisateur d’une Europe intellectuellement forte, avec des valeurs encrées dans un socle de convictions humanistes aurait offert la possibilité aux générations futures de rester parmi les puissances qui comptent dans l’histoire.

    Alors que reste-t-il ? Les autres principes de liaisons possibles pour faire conglomérat sont les principes génétiques : la race ou la communauté de sang. On voit aisément les dérives possibles. Il y a le principe ethnoculturel : la communauté de langue. Est-ce une explication à la revendication de minorités ethniques ? Il y a enfin, ce qui a prévalu pendant presque deux milles ans dans le principe confessionnel : la communauté de religion. Mais là encore, notre société ne se reconnaît plus dans ces convictions spirituelles « européennes ». D’autres populations, en revanche, sont animées par des convictions fortes qui les font être unies en une communauté d’idées indépendantes d’un territoire (l’Oumma). Est-ce que celles-ci, parce qu’elles sont parvenues à se reconnaître dans des valeurs fortes et communes mériteront, demain, d’être les nouveaux européens ?

    Quoi qu’il en soit, il me semble essentiel, dans les débats présents et futurs de prendre en considération et respecter les sentiments d’une population et sa sensibilité face à des thèmes de société qui impactent la civilisation à laquelle elle appartient. A ce titre, reconnaissons que vivre en démocratie directe est une chance et compatissons avec nos voisins. Encore faut-il que le peuple souverain se comporte comme un souverain. Mais c’est un autre sujet.

    Voici mes vues suscitées par les vôtres. Merci pour vos réflexions, continuez ainsi, c’est stimulant.

    1. Un grand merci pour votre message stimulant. J’apprécie votre parallèle entre l’inhumanité de l’Europe et les sciences dites « humaines », sacrifiées aujourd’hui sur l’autel des sciences dures. Et en effet, les sciences humaines sont beaucoup trop laissées de côté dans notre monde politique, au point qu’on tombe dans un matérialisme désespérant. Le fonctionnement social de la gauche en est l’expression la plus tangible, proposant pour solution à absolument tous les problèmes : plus d’Etat, donc plus de droit. Oubliant par là des côtés essentiels de notre nature humaine, comme le besoin d’accomplissement ou d’estime de soi, qui sont des moteurs essentiels de nos motivations. Or quelle estime de soi peut-on avoir lorsque, faute à un pouvoir d’achat suffisant ou faute à des taxes excessives, on en vient à subvenir à ses besoins et ceux de sa famille davantage grâce à des subventions étatiques que grâce au fruit de son travail ?

      Il me semble toutefois que dans votre propos, vous confondez l’Europe et l’Union européenne. Nigel Farage disait dans son dernier discours au parlement européen : « nous aimons l’Europe, mais nous haïssons l’Union européenne. » Je le rejoins pleinement. Car quelle est l’identité européenne qui nous permettrait de nous réunir, comme vous vous interrogez justement ? Ce ne sont pas les droits de l’homme ni la culture occidentale, ils sont communs aux Etats-Unis également ; ni le système démocratique, plus largement répondu également ; ni la religion chrétienne, certes européenne de par ses racines, mais présente sur toute la surface du globe également.

      Vous supposez que peut-être, l’Europe aurait trop d’opinions individuelles et pas assez de convictions communes ; je vous réponds que c’est justement ça, l’Europe et le génie européen (au sens continental) : la variété des identités. Et à ce sujet je ne peux que vous encourager à lire l’excellent ouvrage d’Amin Maalouf qui traite des « identités meurtrières ». Les identités ont deux façons possibles de devenir meurtrières (et donc d’empêcher le vivre ensemble) : quand elles sont exacerbées (ce qui a d’ailleurs été le point de départ de la seconde guerre mondiale ; peut-être même de la première aussi) et quand elle sont étouffées (et là, c’est précisément le problème de l’Union européenne, qui cherche à placer une identité européenne décharnée et inexistante au-dessus de nos identités nationales). L’Europe est un ensemble varié et richissime de cultures et d’identités ; elle est d’ailleurs composée d’une multitude de petits états. Et c’est là que l’identité européenne s’exprime : dans cette multiculturalité. Comme l’identité suisse s’exprime dans ses quatre langues, dans son système fédéral, dans sa neutralité, dans sa démocratie directe. Vouloir effacer la variété politique ou juridique de l’Europe (conséquence de sa variété culturelle), c’est vouloir supprimer son essence. On peut être différents et se côtoyer sans heurts, tant que chaque identité peut s’exprimer sans s’exacerber, tel le sapin qui reste vert aux côtés des mélèzes ou comme les feuilles des arbres qui prennent une teinte différente lorsque vient l’automne : cela ne détruit pas l’essence, mais le côtoiement des identités forme une symphonie délicieuse qu’aucune unité ne peut égaler.

      L’Union européenne, dans son fonctionnement dictatorial et unique, détruit l’Europe bien plus qu’elle ne la crée.

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