Le suicide, parlons-en, mais pas n’importe comment !

Le suicide est une thématique délicate. Longtemps resté tabou, on sait aujourd’hui qu’il est essentiel d’en parler, pour encourager les personnes concernées à sortir du silence. Mais cela nécessite certaines précautions, car la recherche scientifique a montré qu’il peut y avoir un effet incitatif, suivant la façon dont ce sujet est abordé.

Comment fonctionne cette influence, dit « effet Werther » ? Comment peut-on, au contraire, favoriser un effet préventif ? Léonore Dupanloup, chargée de prévention médias à STOP SUICIDE vous propose un tour d’horizon de la question.

 

Du jeune Werther à Robin Williams, des cas emblématiques

Dans le roman de Goethe, le jeune Werther connaît une fin tragique, tandis que le héros de « la Flûte enchantée » renonce au suicide

De nombreux cas à travers l’histoire ont révélé l‘existence d’une influence des contenus médiatiques sur le taux de suicide. L’un des plus emblématiques en Europe est celui du roman de Goethe, Les souffrances du jeune Werther, dont le jeune héros se suicide après une déception amoureuse. Sa publication en 1774 a entrainé une forte augmentation des suicides en Allemagne. Au Japon, ce même phénomène s’est produit en lien avec les pièces de théâtre Kabuki, qui mettent souvent en scène des suicides de couple.

Au cours des dernières décennies, la médiatisation des suicides de célébrités a souvent été associée avec une hausse des suicides.

Dans le mois qui a suivi le suicide de Marilyn Monroe, très médiatisé, les suicides ont augmenté de 12% aux Etats-Unis. Plus récemment, celui de l’acteur Robin Williams a provoqué une hausse de près de 10% par rapport à la normale (1). Les études estiment que la médiatisation d’un cas de suicide entraîne en moyenne une augmentation des suicides de 2,5%.

 

Une question de méthode…

Les chercheurs se sont donc intéressés à l’effet Werther pour tenter de comprendre ses mécanismes. De manière générale, la puissance de l’effet d’une information augmente en fonction de sa « saillance », c’est à dire de la visibilité et du retentissement qu’il aura auprès du public. La saillance d’un sujet repose sur la quantité d’articles, la place qu’ils occupent (longueur ou durée, emplacement dans le média…) et leur « qualité » (style sensationnaliste, d’identification avec le protagoniste…). L’effet sera aussi plus ou moins fort en fonction des prédispositions du lecteur ou du spectateur (2).

En observant plus en détails l’influence du suicide de Robin Williams, deux éléments ressortent significativement. Le groupe qui a connu la plus forte hausse est celui des hommes entre 30 et 44 ans, ce qui indique que l’identification avec le défunt joue un rôle. Un autre chiffre révélateur concerne la méthode de suicide employée par l’acteur, qui a été abondamment relayée dans les médias. Le recours à celle-ci a augmenté de 32,3%, soit trois fois plus que le nombre de suicides additionnels. L’identification et la méthode apparaissent donc comme deux éléments-clés sur lesquels repose l’effet Werther (1).

Le suicide de l’acteur Robin Williams a été suivi d’une hausse de 10% des suicides aux Etats-Unis

Pour chercher à mieux comprendre l’influence des informations sur les méthodes, une étude menée au Royaume-Uni a enquêté auprès de personnes ayant survécu à une tentative de suicide (3). Elles ont été interrogées sur les sources d’information qui leur ont permis de déterminer leur moyen de suicide. Un concept central mis en avant est celui de la « disponibilité cognitive » du suicide et des méthodes.

Plus le suicide est « disponible cognitivement » (c’est-à-dire vu comme une solution potentielle et acceptable pour résoudre des problèmes existentiels), plus le risque de recourir à cette option est élevé. La « disponibilité cognitive » d’une méthode de suicide, quant à elle, repose sur des critères précis, dont l’importance est propre à chaque individu : l’« efficacité » (certainty), la facilité, la rapidité et la propreté (y compris en pensant à l’impact sur autrui). Toute représentation d’une méthode de suicide dans les médias (par les mots ou par l’image), fournit, volontairement ou non, des renseignements sur ces différents critères. Ces éléments servent à évaluer comment telle méthode satisfait tel critère, et par ce biais-là, influencent le « choix » de celle-ci.

 

L’effet Papageno

D’autres recherches ont montré que les médias peuvent aussi avoir l’effet inverse et contribuer à faire baisser le taux de suicide. Par opposition à l’effet incitatif, il a été nommé « effet Papageno », comme le personnage de « La flûte enchantée » de Mozart qui envisage le suicide mais finit par y renoncer.

En appliquant les recommandations de l’OMS, les médias viennois ont pu enrayer l’augmentation des suicides et des tentatives de suicide dans le métro

Un exemple emblématique de l’effet Papageno concerne les suicides dans le métro viennois (4). À l’ouverture du réseau en 1978, des suicides ont commencé à s’y produire, et dans un premier temps les médias relataient fréquemment ces décès, d’une manière souvent sensationnaliste. Tout au long des années 80, les suicides dans le métro ont augmenté dramatiquement. Les associations de prévention se sont alors mobilisées et ont mené une campagne de sensibilisation auprès des rédactions pour expliquer l’effet Werther et les risques d’imitation lorsque ces faits divers sont reportés. Les médias viennois ont alors changé leur façon d’aborder le sujet, en limitant la médiatisation des cas de suicide, en adoptant un ton moins émotionnel et en diffusant des informations sur les ressources d’aide. Le résultat a été très positif, avec une chute du nombre de suicide les années suivantes.

Grâce à une médiatisation appropriée, le suicide de Kurt Cobain a entrainé une hausse des appels d’aide dans la région de Seattle, mais pas d’augmentation des suicides

Les suicides de célébrités peuvent aussi être médiatisés en favorisant l’effet Papageno. C’est par exemple le cas du suicide de Kurt Cobain. À l’annonce de son décès, les milieux de la prévention ont craint un fort effet Werther, en raison de la renommée du chanteur, de son style grunge et de son image auprès des jeunes (il est souvent qualifié de « voix d’une génération »). Ils ont donc recommandé aux journalistes de traiter le sujet avec prudence, en détachant le « génie » de l’artiste de son mal-être et en informant sur la crise suicidaire et les possibilités d’aide. Là encore, le résultat a été frappant : il n’y a pas eu de hausse des suicides dans la région de Seattle, et on a constaté une augmentation des appels vers les lignes d’aide. Grâce à cette médiatisation, l’influence a été positive, puisque cela a encouragé les lecteurs et lectrices en détresse à trouver de l’aide, plutôt que passer à l’acte (5).

 

Tous concerné.e.s !

La question de la médiatisation tient donc aujourd’hui une place importante dans la prévention du suicide. Des organisations internationales, aux instances professionnelles, en passant par les institutions nationales, les enjeux qui reposent sur le traitement médiatique du suicide sont pris très au sérieux.

En 1999, l’OMS, à l’occasion du lancement du programme international de prévention du suicide, a publié ses premières recommandations à l’attention des médias, donnant à ceux-ci un rôle essentiel dans la chaîne de prévention.

En Suisse, le plan d’action national pour la prévention du suicide, adopté en 2016, met en avant la sensibilisation des médias parmi ses 10 objectifs-clés. Il encourage les médias à « présenter les suicides de manière responsable et respectueuse afin de favoriser la prévention et de ne pas déclencher de suicides par imitation », et recommande également que « les moyens de communication numériques soient utilisés de manière responsable et respectueuse et n’incitent pas à des actes suicidaires ».

Depuis 2011, STOP SUICIDE a développé des actions de prévention auprès des médias : veille quotidienne de la presse romande, séance de sensibilisation auprès des rédactions et dans les écoles de journalisme, mise à disposition d’informations et de contacts, diffusion des « points de repère pour les journalistes » (version courte des recommandations de l’OMS) en font partie.

Le monde des médias est aujourd’hui en plein bouleversement. A l’heure des réseaux sociaux, tout un chacun a la possibilité de s’exprimer publiquement sur le suicide. Si les journalistes ont désormais intégré les enjeux liés à la prévention, la sensibilisation du grand public présente un nouveau défi. En 2019, STOP SUICIDE présentera un nouvel outil de sensibilisation destiné aux internautes, qui adaptera les recommandations existantes pour les journalistes.

 

Références

(1) Fink D.S., Santaella-Tenorio J., Keyes K.M., (2018). Increase in suicides the months after the death of Robin Williams in the US. PLoS ONE 13 (2) : e0191405.

(2) Notredame, Ch.-E., Pauwels, N., Walter, M., Danel, T., Nandrino, J.-L., Vaiva, G. (2017). Why media coverage of suicide may increase suicide rates : an epistemological review. In : Niederkrotenthaler, T., and Stack, S., Media and Suicide : International Perspective on Research, Theory, and Policy : 133-158.

(3) Biddle, L., Gunnell, D., Owen-Smith, A., Potokar J., Longson D., Hawton, K., Kapur, N., Donovan, J. (2011). Information sources used by the suicidal to inform choice of method. Journal of Affective Disorders, 136 : 702-709. doi:10.1016/j.jad.2011.10.004

(4) Etzersdorfer, E., Sonneck G. (1998). Preventing suicide by influencing mass-media reporting. The Viennese experience 1980-1996. Archives of Suicide Research (4) : 67-74.

(5) Jobes, D.A., Berman, A.L., O’Carroll, P.W., Eastgard, S., Knickmeyer S. (1996). The Kurt Cobain suicide crisis : perspectives from research, public health and the news media. Suicide Life Threat Behavior (3) : 260-271.

 

Ressources

Guidelines de l’OMS

Plan d’action national pour la prévention du suicide

Pages presse de STOP SUICIDE

 

Lisa Dubin

Lisa Dubin

Lisa Dubin est membre du comité de l'association romande STOP SUICIDE. Parallèlement à son engagement bénévole auprès de cette association, elle poursuit une carrière de journaliste.

2 réponses à “Le suicide, parlons-en, mais pas n’importe comment !

  1. La plus grande illusion dans le suicide c’est de croire que tous nos problèmes sont réglés une fois que nous sommes passés de vie à trépas. Si l’on admet – ce que crois – qu’une certaine forme de conscience perdure en dehors de notre enveloppe physique que nous avons quittée, il y a fort à parier que nos émotions n’ont pas disparu. Il se pourrait même qu’elles soient amplifiées dans cet autre espace-temps dans lequel nous nous mouvons après la mort. Cette vision de la vie qui perdure au-delà de la naissance et de la mort n’est bien sûr qu’une hypothèse, intuitivement partagée par certaines personnes, sans la moindre preuve rationnelle. J’en suis bien conscient! Dans cette optique, le suicide serait un acte non seulement douloureux pour les survivants et aussi pour la personne qui en fait l’expérience, mais encore un acte inutile car ne résolvant rien du tout. La loi des causes et des conséquences qui s’applique à tous les actes de notre vie terrestre n’est probablement pas effacée comme par magie. En d’autres termes, la fin prématurée d’un “contrat” que nous aurions passé avec nous-mêmes avant notre incarnation ne serait pas sans conséquence. J’admets que ces propos peuvent sembler de pures élucubrations pour celles et ceux qui vont les lire. Mais si c’était vrai, dans le doute, mieux vaut tout entreprendre pour dissuader qui que ce soit de se suicider…

  2. Excellent article ! Berne s’intéresse à protéger les intérêts de la population en général, mais pour les affaires personnelles les politiques s’arment derrière la liberté individuelle de chacun pour ne pas agir. Dans le récent débat sur les armes aucun parti n’a abordé le sujet des suicides par armes à feu qui se comptent en centaines chaque année.

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