Privatisation de la connaissance: succès grandissant des sites fournissant des articles piratés

«Forcer les académiciens à payer pour lire le travail de leurs collègues? Scanner des bibliothèques entières mais n’autoriser seulement les personnes qui travaillent pour Google à y avoir accès? Fournir des articles scientifiques aux plus prestigieuses universités des pays industrialisés mais pas aux enfants des pays en voie de développement? C’est scandaleux et inacceptable.»

Aaron Swartz, Guerilla Open Access Manifesto, 2008.

Le 11 janvier 2013, le programmeur américain et militant pour un accès libre à l’information Aaron Swartz se donnait la mort à seulement 26 ans. Accusé par le gouvernement des Etats-Unis de fraude informatique et de diverses violations du «Computer Fraud and Abuse Act», il risquait 35 ans de prison ainsi qu’une amende pouvant aller jusqu’à un million de dollars.

Son tort? Avoir téléchargé des millions de journaux académiques de la bibliothèque numérique Jstor, une des plus importantes bases de données pour les publications scientifiques et dont l’accès est payant en dehors des campus; une pratique qu’abhorrait le programmeur pour qui ces publications, somme de la connaissance de l’humanité, auraient dû être accessibles à tous librement. D’abord poursuivi par Jstor pour vol et intention de partage des articles– alors qu’il ne les a en réalité jamais distribués – la compagnie a fini par abandonner les charges contre le jeune homme. C’est le FBI qui a repris le cas, voulant en faire un exemple.

Trois ans après le décès tragique d’Aaron Swartz, le combat pour un accès libre à la connaissance est loin d’être terminé. Une jeune diplômée du Kazakhstan, Alexandra Elbakyan, 27 ans, fait les gros titres depuis qu’elle a fondé le site Sci-Hub en 2011. Dans la lignée de AAAAARG, cette plateforme fournit un accès massif et public à des articles académiques piratés.

Un succès grandissant et plus de 50 millions d’articles

A travers le monde, de plus en plus de chercheurs se tournent vers Sci-Hub – qui recense désormais plus de 50 millions d’articles. Entre septembre 2015 et mars 2016, Science Magazine – avec l’aide d’Alexandra Elbakyan – a analysé les données du site et trouvé que, en six mois, 28 millions de documents avaient été téléchargés. Parmi les requêtes, plus de 2,6 millions provenaient d’Iran, 3,4 millions d’Inde et 4,4 millions de Chine. L’éditeur le plus piraté est de loin Elsevier. Basée à Amsterdam, la maison d’édition – néerlando-britannique – a lancé en 2015 une action en justice contre Sci-Hub, clamant que le site lui causait d’irréparables dommages.

Analyse des données du site Sci-Hub entre septembre 2015 et mars 2016. Source: Science Magazine.

Sous la section «Scientific, Technical and Medical» du rapport annuel de Relx Group (groupe qui détient Elsevier), il peut être lu que l’objectif de l’éditeur est «d’aider ses clients à faire progresser la science et à améliorer la médecine en leur fournissant des contenus de qualité supérieure ainsi que des outils d’analyses qui leur permettent de prendre des décisions cruciales et d’améliorer leur productivité et résultats.» Un bel objectif, mais un objectif qui rapporte avant tout. Au cours des dernières années, Elsevier a connu une croissance de ses recettes qui se compte en millions: avec un revenu de 2,070 millions de livres sterlings en 2015, contre 2,048 millions en 2014.

Jusqu’à 35’000 dollars par titre

De tels profits, réalisés à partir de la recherche académique, ne sont pas rares. Selon le New York Times, les éditeurs de ce genre de revues ont collectivement gagné 10 milliards de dollars en 2015. «Une grande partie des recettes provient des bibliothèques de recherche qui paient des abonnements annuels allant de 2000 à 35’000 dollars par titre, si elles n’achètent pas des abonnements de titres groupés qui coûtent, quant à eux, des millions.» Les plus grandes compagnies, telles que Elsevier, Taylor & Francis, Springer and Wiley, ont généralement des marges bénéficiaires de plus de 30%.

Cette privatisation grandissante des connaissances, autrefois publiques, restreint l’accès global à l’information et perpétue les inégalités entre les pays riches et les pays avec des systèmes éducatifs moins étendus. Alors que les prestigieuses universités dépensent des centaines de milliers de francs chaque année pour accéder à une grande variété de publications, les institutions avec des plus petits budgets doivent se restreindre et ont, par conséquent, accès à moins d’articles. Pour les chercheurs indépendants, la situation est encore plus difficile. Quand on sait que le prix d’un article académique s’élève à 30 dollars et qu’il est nécessaire d’en inclure entre 50 et 200 dans un rapport de recherche, il n’est pas difficile de comprendre le succès rencontré par Sci-Hub.

Capture d'écran prise par l'auteur
Capture d’écran prise par l’auteur

Payer pour des articles subventionnés par des fonds publics

Bien que Sci-Hub soit actuellement en procès et que plusieurs de ses noms de domaines aient été fermés, le site a – jusqu’à maintenant – toujours pu continuer à opérer sous d’autres noms de domaines. Basé en Russie, il échappe aux lois américaines et européennes, ce qui lui a permis d’ignorer une injonction lui ordonnant d’arrêter la distribution d’articles protégés par le droit d’auteur.

En réponse aux poursuites dont elle fait l’objet, Alexandra Elbakyan a écrit une lettre au juge afin de clarifier ses intentions. Elle y explique à quel point il était difficile, voire impossible, en tant qu’étudiante au Kazakhstan, d’avoir accès à des articles scientifiques. La seule option qu’il lui restait était, bien souvent, de les pirater.

Dans sa lettre, la jeune femme souligne également le fait que les maisons d’édition acquièrent les articles gratuitement (parfois les chercheurs doivent même payer pour publier leurs résultats dans les journaux scientifiques) et qu’elles ne paient pas non plus pour le travail d’examen et d’édition généralement effectué par d’autres chercheurs. Elles font ensuite payer le public ainsi que les académiciens qui ont eux-mêmes écrit, édité ou révisé les articles (généralement subventionnés par des fonds publics) pour y avoir accès.

La recherche – scientifique – stimule la découverte et l’innovation et est l’une des contributions les plus précieuses au bon fonctionnement de chaque société; Le succès grandissant de sites tels que Sci-Hub permet de mettre en évidence les inégalités d’un système injuste et l’urgence qu’il y a de reconsidérer la diffusion de la connaissance, avant que toute recherche académique ne devienne complètement privatisée.

Leila Ueberschlag

Leila Ueberschlag

Leila Ueberschlag travaille actuellement pour «The Institute of Network Cultures» de l’Université des sciences appliquées d’Amsterdam, institut consacré à la recherche sur les nouveaux médias. Elle participe à l’organisation de MoneyLab, une conférence sur l’économie digitale. Journaliste de formation.

2 réponses à “Privatisation de la connaissance: succès grandissant des sites fournissant des articles piratés

  1. Il ne faut pas oublier le mouvement d'”open-access”, qui sont des journaux scientifiques qui mettent le contenu de leurs articles à disposition gratuitement. Ce mouvement prend de l’ampleur, et dès 2020, l’EU obligera les recherches subventionnées avec des fonds publiques à être “open-access”.

    1. Merci pour votre commentaire. En effet, le fait que la Commission européenne ait, par exemple, récemment étendu le principe de libre accès – déjà appliqué aux publications – aux données de la recherche (à partir de 2017, le libre accès aux données deviendra une obligation pour tous les nouveaux projets financés dans le cadre d’Horizon 2020) est encourageant. Le mouvement «open-access», avec des initiatives comme Open Humanities Press, est effectivement d’une grande importance. Cordialement.

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