Energie: Cette année, le Père-Noël vient de Houston

Faut-il continuer à développer les énergies renouvelables ou faire marche arrière et réinvestir massivement dans les énergies fossiles ? Si dans la mode, Paris dévoile les tendances de l’été à venir, la grande messe trisannuelle du Conseil Mondial du Pétrole et du Gaz à Houston donne le la pour les hydrocarbures. Sans aucune surprise, c’est pour la deuxième option que plaide l’industrie.

Historiquement, les pétroliers avaient rapidement compris que ce n’est pas la girouette qui tourne, mais le vent. D’où l’importance de s’adapter avec agilité tout en gardant ses objectifs en vue. Ainsi, l’industrie a toujours su garder la maîtrise de l’agenda afin de continuer à générer son flot de pétrodollars.

 

Ne l’appelez pas méthane, mais gaz naturel

Ce leadership, elle le doit à une parfaite connaissance de la realpolitik. Depuis les frémissements initiaux, elle a surveillé le réchauffement climatique comme le lait sur le feu.

Dès les années 70, les ExxonMobil et Chevron ont été les premières à étudier le phénomène et à engager les scientifiques les plus pointus afin d’évaluer avec précision le cocktail explosif climat – energies fossiles. Connaître, c’est conduire l’agenda.

Grâce à cette avance stratégique, les pétroliers ont refreiné toutes les tentatives de diminuer la vente de leurs produits et d’éviter les faux-pas.

L’exemple le plus intéressant vient du gaz. Composé majoritairement de méthane, un mot trop explosif climatiquement, les gaziers ont inventé la terminologie «gaz naturel» à la fois positif et sexy. Un véritable coup de génie. Entre 2008 et 2017, l’American Petroleum Institute aura investi 750 millions de dollars dans ses publics relations et publicité. Aujourd’hui, le “gaz naturel” est présenté comme la parfaite transition avec les énergies renouvelables alors que ce même méthane est 80 fois plus virulent que le CO2.

L’Europe songe à l’inclure dans sa taxonomie d’énergies propres. Une véritable prouesse du lobby.

 

Plus d’énergies fossiles pour résoudre les problèmes créés par les énergies fossiles

A Houston, alors que la digue climatique est en train de lâcher, les pétroliers ont anticipé et changé leur fusil d’épaule. L’honneur a été laissé au ministre du pétrole de l’Arabie Saoudite, Amin Nasser, afin de planter le décor : “admettre que le pétrole et le gaz sont là pour rester est bien plus facile que de faire face à l’insécurité énergétique, à l’inflation galopante et aux troubles sociaux lorsque les prix deviennent intolérables.

La stratégie est claire. Pour maintenir la paix sociale, il est nécessaire de diriger les flux financiers sur l’exploration et l’extraction pétrolière et gazière et pas sur les coûteuses énergies vertes.

Son collègue, Darren Woods, PDG d’ExxonMobil, a enfoncé le clou en mettant en garde contre le fait “que se débarrasser trop tôt des combustibles fossiles pourrait faire tomber la transition énergétique dans un fossé.”  Finalement, le PDG de Chevron, Michael Wirth, a terminé sur une formule aussi logique que magique “aucune industrie n’est mieux placée pour lutter contre le changement climatique que l’industrie pétrolière.

Gratter là où ça fait peur, voici tout le génie de l’industrie. Les hausses des prix du gaz et de l’essence heurtent frontalement les électeurs des pays riches et titillent l’inflation. Le modus vivendi actuel des pétroliers est de faire croire que pour résoudre les problèmes causés par les énergies fossiles il est nécessaire d’utiliser encore plus d’énergies fossiles.

 

La nouvelle proposition Suisse compatible avec les pétroliers et les gaziers

Les stratégies sculptées à Houston seront capillairement reprises globalement. Pareil message sera porté sous nos contrées par leurs représentations locales.

La contagion du bonheur des pétroliers sera communicative et toute l’économie en bénéficiera. Ca tombe bien, le nouveau projet de loi définissant la politique climatique de la Suisse pour les années 2025 à 2030 va justement dans cette direction.

Laisser faire et espérer que la main invisible de la sagesse diminue par magie notre addiction aux hydrocarbures. A cette époque de l’année, quoi de plus normal que de croire au Père-Noël, même s’il vient de Houston?

Pour l’Arabie Saoudite: la transition énergétique, pas sans le pétrole

Le 23ème Congrès Mondial sur le Pétrole se tient actuellement à Houston, USA. L’avis du ministre du pétrole de l’Arabie Saoudite, Amin Nasser, est très intéressant. Habitué à appuyer là où ça fait mal, il prévient que la transition énergétique ne pourra pas se faire en claquement de doigts. Il demande “à utiliser le pétrole et le gaz le plus longtemps possible.”

La demande traduit l’incapacité de l’Arabie Saoudite à diversifier ses revenus car sa survie dépend exclusivement des pétrodollars. Elle fait également écho à la totale l’incapacité des pays occidentaux à diminuer leur consommation d’énergie. Du coup, ses paroles raisonnent encore plus fort.


 

Une révolution sans sang, est-elle une révolution?

Le discours de Nasser arrive alors que l’Agence Internationale de l’Energie appelle à stopper immédiatement les investissements dans les énergies fossiles afin d’atteindre d’ici à 2050, un presque zéro émission. Ce n’est pas peu dire que la suggestion est très mal passée auprès des producteurs.

Nasser questionne le principe que “le monde pourrait passer à des carburants plus propres pratiquement du jour au lendemain, mais que cette hypothèse est profondément erronée“. Il “demande de reprendre les investissements dans le pétrole et le gaz afin d’éviter l’inflation.

Je comprends que le fait d’admettre publiquement que le pétrole et le gaz joueront un rôle essentiel et significatif pendant la transition et au-delà sera difficile pour certains. Mais admettre cette réalité sera bien plus facile que de faire face à l’insécurité énergétique, à l’inflation galopante et aux troubles sociaux lorsque les prix deviennent intolérables et de voir les engagements nets zéro des pays commencer à s’effilocher.

Soyons honnête. Nous nous apprêtons à vivre une révolution énergétique. Une révolution ne se passe jamais sans douleur.

 

De nombreux pétroliers annoncent un pic de production entre 2026 et 2030

Depuis 2016, les investissements dans l’exploration pétrolière ont diminué, tout comme les nouveaux gisements découverts. Il y a quelques jours, le PDG de Gazprom, tenait les mêmes propos au sujet du gaz et demandait aux investisseurs de revenir, d’autant que les prix actuels génèrent des profits records. Gazprom a généré $9 milliards de bénéfice jusqu’en septembre.

Le PDG de l’entreprise de services pétroliers et gazier, Halliburton, Jeff Miller a eu une remarque qui pourrait mettre tout le monde d’accord. “Nous entrons en fait dans une période de pénurie et je pense que pour la première fois depuis longtemps, nous verrons un acheteur chercher un baril de pétrole plutôt qu’un baril de pétrole chercher un acheteur“.

Dans cette nouvelle configuration de chasse aux barils, quel sera le rôle de l’Europe, ou des pays trop petits comme la Suisse?