Le Pétrole : cette bombe à retardement

Il y a trois semaines, sous l’impulsion du corona, de l’Arabie Saoudite et de la Russie, le pétrole a perdu 50% de sa valeur. Bien préparés et histoire de tenir le choc, ces deux pays avaient largement alimenté en pétrodollars leurs fonds souverains.

A contrario, les Etats-Unis n’ont rien vu venir et leur préparation à cette éventualité n’a d’égale qu’un discours de Donald Trump sans prompteur.


 

Le Dilemme Américain

Sans surprise, les pétroliers de schiste américains ont été touchés de plein fouet. En moins de deux semaines, une grande partie a déjà annoncé des coupures de budgets, des licenciements et lancé des procédures de faillites. Pour extraire un baril de schiste, un baril à 52$ est nécessaire. Les 25$ actuels n’offrent que les yeux pour pleurer.

Désireux de protéger sa doctrine «de dominance énergétique», le président Trump fait face à un dilemme. Comment maintenir les prix de l’énergie le plus bas possible afin de faire repartir son Economie, tout en gardant en vie les producteurs pétroliers qui ont besoin de cours élevés?

Durant l’année 2019, incapable de générer des revenus suffisants, 42 entreprises pétrolières américaines s’étaient mises sous la protection des faillites. L’année 2020 s’annonçait sous des auspices compliqués. Les pronostics ont largement dépassé les attentes.

Depuis deux semaines, tous les voyants du schiste ont tourné au rouge vif !

Cependant, grâce au coronavirus, Washington pourrait avoir trouvé une parade. Via les injections de la Banque Fédérale Américaine dans l’économie, les dettes des pétroliers pourraient être, en partie, effacées. Il n’aura fallu que quelques heures à Exxon et Chevron pour annoncer des mesures parfaitement calées sur le règlement proposé par la FED.

Il reste encore aux deux chambres à donner l’autorisation de livrer les valises de dollars gratuits.

 

Capacité de stockage en milliards de barils
Source: Rystad Energy

 

Le stockage : Un autre nuage plane sur le pétrole

A cause de la spectaculaire baisse de la demande, il est urgent de trouver des places de stockage. A contrario d’une ampoule, un forage pétrolier ne peut pas s’éteindre et s’allumer d’un clic, sous peine de ne pas repartir ou d’influencer tout le gisement. Seul le pétrole de schiste offre un délai “on/off” raisonnable.

Pour les prochaines semaines, la surproduction devrait être comprise dans une fourchette de 8 à 25 millions de barils par jour !

La problématique n’est pas triviale et fait le bonheur des propriétaires de tankers pétroliers qui ont rapidement revu leurs tarifs à la hausse.

Selon Rystad Energy, les capacités de stockage mondiales sont utilisées à 76% et elles pourraient être remplies assez rapidement. Là aussi, le président Trump joue avec finesse. Il a proposé de racheter, à un prix d’amis, 77 millions de barils de schiste américains afin de remplir la réserve nationale. Ce coup de pouce aura une durée de vie limitée.

Les pétroliers canadiens vendent déjà leur baril avec un rabais de 13$, soit en-dessous de 10$ l’unité. Lors de la crise de 2014, certains producteurs de schiste avaient payé 50 centimes le baril pour s’en débarrasser ! Vous avez bien lu : payer, pas vendre !

Dans le même état d’esprit, les producteurs ont financièrement intérêt à brûler le gaz sur le lieux d’extraction au lieu de le transporter et de le vendre.

En toute logique, si l’Arabie Saoudite et la Russie continuent sur leurs lancées et si le coronavirus déjoue les intuitions du président Trump, les cours vont tendre vers le bas le temps de la pandémie. Ensuite si l’Economie repart, sans une partie des 9,3 millions de barils de schiste US, les cours devraient remonter comme un bouchon de liège.

 

3….2…..1….

Le pétrole devient de plus en plus une bombe à retardement.

Les variations extrêmes de son prix, son impact sur les économies, les enjeux de pouvoir et de domination entre pays ainsi que le dérèglement climatique n’ont jamais été aussi dangereux, visibles et palpables. Tous ces comportements compulsifs doivent nous pousser à nous en éloigner le plus rapidement possible.

Alors que les pays producteurs vont déverser des centaines de milliards $ afin de garder en vie leur pétrole et maintenir une dépendance addictive, les pays importateurs doivent utiliser leurs plans de stimulations économiques afin de s’en éloigner et d’accroître leur indépendance énergétique en produisant localement les énergies dont ils ont besoin.

Cette stratégie permettra également de relancer les emplois, d’accompagner les entreprises locales et de faire bénéficier et circuler cet argent dans l’Economie du pays au lieu de l’exporter.

Gare aux pays atteints du syndrome de Stockholm, la tentation de retourner dans les bras du pétrole est rassurante, mais explosive.

 

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Après 12 jours de Krach Pétrolier: le baril à 23$

Laurent Horvath

Laurent Horvath

Géo-économiste des énergies, Laurent Horvath, propose des analyses et des réflexions qui vont au-delà de la simple information dans le monde passionnant du pétrole, du gaz, du nucléaire, du charbon et des énergies renouvelables. Il est le fondateur du site indépendant 2000Watts.org qui n'accepte ni publicité, ni sponsors ou influence politique.

26 réponses à “Le Pétrole : cette bombe à retardement

  1. Pour la Suisse, l’avenir énergétique à moyen et long terme, si j’ai bien compris, repose donc pour l’essentiel sur l’hydroélectrique (barrages d’accumulation, cours d’eau) et le solaire (photovoltaïque), complété par la biomasse, l’éolien et le nucléaire. Perspectives intéressantes pour l’emploi et notre bien être (environnement, climat, air et eau), toute crise potentielle (biologique, géologique, humaine) mise à part.

    1. L’avenir énergétique de la Suisse, comme tous les pays importateurs, est de diminuer fortement la dépendance au pétrole/gaz.

      Vous indiquez des solutions. Elles sont celles qui vous imaginez. Cependant, la tâche est énorme et il est nécessaire d’ouvrir le champ des possibles et d’aller au-delà.

    2. MMMhhhh… vous avez bien compris mais il faut allez au bout du raisonnement car Laurent omet toujours un élément dans ses projections ou présages. Parler de l’avenir énergétique en disant que ce dernier va basculer sur l’électricité, c’est un sacré changement de paradigme. Aujourd’hui, la dépense énergétique suisse repose à 75% sur du fossile. De plus, le nucléaire devrait être éliminé du paysage suisse alors qu’il émet très peu de CO2 et qu’il produit près de 40% de l’électricité. Pensez-vous vraiment qu’on va pouvoir compenser le nucléaire + les fossiles avec de la biomasse, de l’éolien et du solaire?

      “Tout est possible!” me répondrez-vous et je suis d’accord… dans un monde imaginaire.

      Pour rappel, sur le plan de la mobilité, passer à du tout électrique demanderait entre 18% et 24% d’électricité en plus au niveau national.

      Je ne doute pas que nous puissions faire des économies mais il faut se rendre compte de ce dont on parle… en gros, nous sommes en train de parler de convertir 1 ExaJoule fossiles vers 277 TWh… pour rappel, en 2018 avec près de 40% de nucléaire, nous avons produit 63 TWh.

      Admettons qu’on divise par deux notre consommation ce qui me semble déjà surréaliste, il faudrait donc produire environ 138 TWh… soit deux fois plus qu’aujourd’hui. Vous pensez vraiment que ça va être faisable sans nucléaire et avec de la biomasse, de l’éolien et du solaire sans impacter nos émissions de CO2?

      1. Intéressante proposition. Faire une liste de toutes les bonnes raisons et arguments afin de confirmer que le statu quo est la meilleure des options. Dernièrement, j’ai reçu une lettre du lobby du gaz qui va également dans cette direction.

        La crise de 2008 a permis aux énergies renouvelables d’émerger.
        Quels changements énergétiques cette crise et ce choc pétrolier vont-ils amener?

        1. Mon Français n’est pas parfait mais j’ai posé une question, pas proposé un statu quo.

          Par contre, dire que la crise de 2008 a permis l’émergence des ENR c’est vrai mais pour quel résultat? 12 ans plus tard, au niveau mondial, cette émergence ce chiffre à 4%… à ce rythme, on sera 100% ENR en l’an 2320 et ça me semble un peu tard.

          Mais j’anticipe et je sais ce que vous allez me dire: l’Allemagne est à 40%! C’est juste mais là vous parlez uniquement de l’électricité. Dans le même temps, le pays demeure un des plus gros émetteur de CO2 au monde et l’électricité, c’est seulement 20% de l’énergie finale consommée… en d’autres mots, l’émergence des ENR n’est pas seulement émergente mais elle ne se dessine pas comme une solution pour les émissions de CO2 ce qui est tout de même le premier problème à régler si on veut faire quelque chose pour l’environnement.

          Maintenant permettez-moi de répondre à votre question. En 2008, la crise a permis l’émergence d’autres technologies car d’un point du vue du coût nominal, c’était financièrement intéressant/possible. Aujourd’hui, c’est tout le contraire qui se passe car avec un baril à 25$, personne ne va se préoccuper de la consommation. La mobilité électrique qui avait déjà de la peine à trouver un marché va mourir dans l’œuf à moins que les états ne subventionnent massivement.

          L’énergie fossile bon marché est le problème et rien de positif sortira de cette crise si les coûts restent aussi bas.

  2. Laurent, que suggérez-vous pour se débarrasser du pétrole en France: Planter des éoliennes pour nous débarrasser du nucléaire, ou conserver notre statu-quo nucléaire?

    1. Peut-être commencer par se débarrasser des dogmes. Si vous touchez à mon nucléaire ou plantez une éolienne, je boude et bloque tout!

      La situation actuelle montre que le pétrole et une véritable bombe. Tous les éléments sont visibles et sur la table. Il est assez difficile de faire plus clair! Désirons-nous gérer notre destin énergétique ou devons-nous continuer à donner ce pouvoir aux pays producteurs?

      Pour cette transition, au lieu de proposer des objectifs fixés pour 2050, qui n’engagent que ceux qui les croient:
      1) tester des solutions pour 2025 avec les technologies existantes, souvent locales et en collaboration avec les citoyens
      2) fixer des objectifs clairs et mesurables
      3) dès 2026, industrialiser et implémenter à large échelle celles qui sont relevantes et efficaces

      Le coronavirus montre une fois de plus que grâce aux crises, les changements de cap sont possibles.
      Les packages de stimulations économiques peuvent nous aider à concrétiser ces changements.

  3. C’est une stratégie à long terme. A court terme, nous ne nous débarrasseront pas aussi facilement du pétrole. Il ne s’agit pas uniquement d’énergie mais aussi de tous les produits dérivés, polymères et autres. Les cours du pétrole servent de référence principale pour beaucoup d’indicateur macro-économique ce qui leurs donne un pouvoir (bénéfique ou de nuisance, c’est selon) impactant toute l’économie. C’est aussi, vous l’avez dit, une arme politique majeure.

    Pour que les alternatives deviennent économiquement intéressante, il faudrait un prix du baril bien plus élevé. En même temps, plus la demande sera faible, plus le prix sera bas. C’est pas gagné!

    S’en débarrasser doit être un objectif stratégique pour la Suisse. Cela dit, nous continuerons d’en ressentir les effets pendant encore longtemps, malheureusement.

  4. Du coup, il y aura deux mondes ; ceux qui auront du pétrole peu coûteux car délaissé, et qui conserveront une activité élevée, et ceux qui faute de pétrole disparaîtront progressivement de l’histoire.
    C’est correct ? Ou j’ai mal compris.

  5. bonjour
    Encore une excellente analyse
    Que va faire Trump avec son plan de 2000 milliards d’aide : acheter des voix en vue de sa réélection, aider Boeing et les sociétés de pétrole de schiste?
    Que va devenir cette pandémie?
    nous ne pouvons plus avoir de certitudes

  6. Merci Laurent pour cette analyse,
    j’ai cependant une inquiétude à propos des prix du brent, aujourd’hui quels sont les différentes approches et intentions qui pourraient rassurer les marchés ?
    Par rapport à la guerre des prix entre Riyad et Moscou, est ce que l’Arabie saoudite (allié des USA) pourrait rejoindre une position de Donald Trump ?

    1. Les USA ont une arme “nucléaire” afin de contraindre l’Arabie Saoudite à se conformer à leurs souhaits.
      Il s’agit d’une loi anti-cartel appelée “NOPEC”. Objectif: démanteler l’OPEP sous peine pour l’Arabie et les autres membres de ne plus pouvoir utiliser le dollar US et de geler leurs avoir sur le sol US.

      Cette loi avait été refusée par Trump en novembre dernier. Bien que dans l’ombre, elle pourrait resurgir aux hasards des demandes.

      Pour les prix du Brent comme pour le WTI, nous faisons face à une situation historique et unique.
      A vue de nez, ils devraient rester dans des zones basses le temps de la pandémie. Même si l’Arabie devait changer d’avis, la destruction de la demande est tellement grande qu’elle dépasse le surplus de Ryad. La préoccupation va devenir : où stocker ce pétrole ?

      Dès que la pandémie sera terminée +12 mois, il faudra voir combien d’entreprises pétrolières auront survécu et quels quantités de pétrole elles seront capable d’extraire.

  7. Le problème c’est que l’on est le système, nous pensons donc comme lui. Vous avez très bien analysé le secteur pétrolier, mais pour lui comme pour toutes les autres matières que nous utilisons il n’existe et n’existera jamais de solutions sans en réduire notre consommation.
    C’est donc de notre croyance en ce système que nous devons individuellement changer. La perte de croyance individuel en un système devient automatiquement collective. Il nous ai très difficile d’imaginer d’autres croyances tant que l’on est accroché à une. Pourtant l’évidence de nouveaux possibles n’apparaîtra pas avant le doute collectif . Cette pandémie va nous plonger en récession voilà une porte qui s’ouvre pour douter que la croissance est un but évolutif de la vie. Vivre c’est faire des expériences réussies ou ratées cela ne change rien tout est toujours réussi à son terme.

  8. L’énergie la moins chère est celle que l’on ne consomme pas. Comme dit l’adage, “il y a 2 manières d’être riche: avoir beaucoup d’argent, ou avoir peu de besoins.” Par exemple, la situation actuelle du transport aérien: l’hyper-consommation de l’aviation de loisir est-elle un réel besoin? Nous rend-elle plus heureux? ne sommes-nous pas incités à cette consommation par des tarifs trop bas, encouragés par une politique aberrante qui défiscalise le kérozène? Et quand les avions pourront revoler, le kérozène sera moitié prix, donc les billets d’avion baisseront encore? Pourtant,ces jours, le ciel est d’un beau bleu sans traînées blanches: cela ne compte pas un peu quand même, en plus du CO2 économisé et de la contribution à l’indépendance énergétique? cela ne vaut-il pas un week-end à Marrakech?

    1. Comme il était impossible de ne pas se faire un weekend à Barcelone en avion
      Comme il était impossible de ne pas avoir de bouchons sur l’autoroute en Genève et Lausanne
      Comme il était impossible que la bourse baisse
      Comme il était tout simplement impossible pour notre civilisation de se passer de pétrole

  9. Pour mes filles ados je vais faire diminuer la consommation de mazout dans leur maison, en faisant installer un ballon thermodynamique. Je pense bien que le monde entier ne ( peut) doit pas s approprier une pompe à chaleur, mais qu il peut s autoeloigner de sa dépendance—pétrole. Ça me paraît un juste milieu, 1/3 pétrole, 1/3 électrique, 1/3 solaire/eolien/pur renouvelable tous genres.

  10. Je crains que ceci ne débouche sur un conflit mondial…les états unis vont-ils résister à la tentation ?…surtout avec leur président actuel

    1. Pour fabriquer les technologies de ce “mix” énergétique, aujourd’hui il faut en grande partie…du pétrole et du charbon.

      Voilà pourquoi la constitution d’un mix énergétique est compliquée.

  11. hospices me heurte !!! Auspices me conviendrait mieux. Sinon, excellent article. Mais, attendre des lois du marché qu’elles sauvent le climat, c’est croire au Père Noël.

  12. Je constate dans les commentaires qu’on évoque le nucléaire comme alternative au pétrôle.
    A ce jour, aucune centrale nucléaire ne peut fonctionner sans pétrôle (approvisionnement+transport des matières premières, maintenance, construction+béton, fonderie, etc.).

    Donc ce n’est pas si simple malheureusement.

  13. la baisse du prix amène l’envie de consommer
    les burgers à 2 euros amène l’envie d’aller au fast-food même si c’est mauvais pour la santé
    vous n’y pouvez rien
    le pétrole à 20 dollars fera vendre des chaudières fioul et pas des pompes à chaleur

  14. Bonjour, merci pour vos revues et articles !

    Au sujet de la “transition énergétique”, il me semble clair qu’il est impossible de garder notre train de vie en se passant des énergies fossiles (impossible de construire des éoliennes ou panneau solaire sans pétrole par exemple).

    Il y a un mot qui n’est jamais prononcé, qui semble tabou et pourtant qui semble être notre seul solution c’est la décroissance. Ce mot mal compris génère tout de suite toute sorte de représentations sociales stéréotypé trop souvent mis en avant par ses adversaires.

    Pour mieux comprendre comment on pourrait organiser politiquement la décroissance je ne peut que vous renvoyer à l’excellent mensuel : le journal de la décroissance.
    Les références auxquelles ces journalistes se réfèrent sont majoritairement celles proposé par Bernard Charbonneau et Jacques Ellul.

  15. “Via les injections de la Banque Fédérale Américaine dans l’économie, les dettes des pétroliers pourraient être, en partie, effacées. Il n’aura fallu que quelques heures à Exxon et Chevron pour annoncer des mesures parfaitement calées sur le règlement proposé par la FED.”
    N’est-ce pas une illustration parfaite de la stratégie du choc popularisée par Naomie Klein ? Quel est le processus exact ?

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