Pourquoi l’avenir pétrolier des USA dépend du Venezuela

La malédiction du pétrole s’illustre une fois de plus. Cette fois c’est le Venezuela qui en fait les frais. Si pour le grand public, l’image d’un gouvernement incapable et corrompu a été vendue, la partie non visible de l’iceberg révèle un enjeu pétrolier extrême. Actuellement dans les mains de la Chine et de la Russie, les Etats-Unis ont la cruelle nécessité de s’approprier cet or noir.

Même si les USA sont devenus les plus grands producteurs pétroliers au monde, la mauvaise qualité de leur pétrole les oblige à incorporer le brut extra lourd du Venezuela pour produire du kérosène ou du diesel.

Sans ce pétrole, qui s’épuise, la suprématie énergétique des USA ne tient qu’à un fil.


Le Dilemme Américain

Grâce au pétrole de schiste, les USA sont devenus le plus grand producteur pétrolier au monde. Si la légèreté du schiste convient à merveille pour la pétrochimie, les pesticides ou le plastique, le diesel et le kérosène nécessitent de le mélanger à un brut plus lourd. Pour produire ces carburants, les raffineries du pays importent plus de 500’000 barils/jour de brut extra lourd du Venezuela.

Le Canada pourrait venir en aide à Washington, mais les capacités limitées des transports et les coûts importants des sables bitumineux de l’Alberta freinent le processus.

Pour ne pas se tirer une balle dans le pied avec les lourdes sanctions financières, imposées par le président Trump au régime Maduro, les USA continuent d’accepter les livraisons de brut mais déposent les payements sur des comptes bloqués. Qui entre Caracas et Washington pourra tenir le plus longtemps, la question est posée.

 

26% du pétrole américain peut être raffiné.
Le restant 74%, doit être mélangé avec du brut lourd ou exporté.
Source: EIA

 

Trump : une pierre plusieurs coups

La stratégie du Président Trump repose sur plusieurs piliers : l’opinion publique, les élections de 2020 et l’argent.

Donald Trump fustige les dérives et l’incapacité d’un gouvernement «socialiste» en soulignant la précarité du peuple vénézuélien et le manque d’investisseurs. Ce message fait une pierre deux coups. A l’interne, il permet d’entrer en frontal avec les candidats démocrates «ouvertement socialistes» aux élections de 2020 et à l’externe de scinder le monde entre les méchants et les gentils.

Cette perception est renforcée par l’envoi d’une aide humanitaire, qui a pris une tournure de communication hollywoodienne, alors qu’elle devrait être organisée de manière neutre et indépendante. Cette suspicion de Cheval-de-Troie a été renforcée par, John Bolton, le Conseiller à la sécurité nationale. Son bloc-notes a dévoilé : “5’000 soldats américains en Colombie.”

 

Sur le bloc notes de John Bolton:
“5’000 soldats américains en Colombie.”

 

De manière plus discrète, le même John Bolton travaille sur le véritable objectif d’un renversement du président Maduro par son protégé Juan Guaidó : le pétrole.

ExxonMobil et Chevron devraient reprendre les installations pétrolières du Venezuela et assurer l’approvisionnement des raffineries américaines. Les Français, Total, Anglais BP et Espagnol Repsol sont également impliqués dans cette réflexion d’où la coopération immédiate du Président Emmanuel Macron et des Premiers Ministres Theresa May et Pedro Sánchez.

Nous discutons actuellement avec de grandes entreprises pétrolières américaines. Cela ferait une différence si nous pouvions faire en sorte que des entreprises américaines produisent le pétrole au Venezuela. Nous avons tous les deux un large intérêt. Ce serait une bonne chose pour le Venezuela et les habitants des États-Unis.” – John Bolton, Conseiller à la sécurité nationale (voir la vidéo sur Twitter)

 

Voir 5min40 secondes pour le pétrole

 

Peak Oil

A lui seul, le pays est en train d’illustrer le paradoxe pétrolier actuel. Le pétrole bon marché s’épuise et il devient de plus en plus onéreux d’extraire un baril.

Membre de l’OPEP, le Venezuela possède potentiellement les réserves pétrolières les plus importantes au monde et ses rentrées économiques sont à 96% assurées par cette manne.

Historiquement, le Venezuela ne s’est jamais remis de la crise de sa monnaie et de sa dette des années 80-90. Les régimes drastiques imposés par le FMI et la Banque Mondiale n’ont finalement réussi qu’à monter la population appauvrie contre le président de droite Rafael Caldera.

Le libéralisme porté par les américains devait permettre de revitaliser le secteur privé et attirer les investisseurs internationaux. Pour tenter d’augmenter la production pétrolière, Caldera privatisa le secteur pétrolier. Malgré les efforts, le Venezuela a atteint son peak oil en 1997 avec 3,5 millions b/j.

Quand Hugo Chavez prit le pouvoir en 1999, la production avait déjà diminué de 1 million b/j. et la corruption ravageait le pays.

Aujourd’hui, avec l’illusion d’être assis sur une richesse pétrolière, le blâme se porte essentiellement sur le modèle économique socialiste des gouvernements Chavez et Maduro.

Il n’y a aucun doute que les erreurs de casting et la corruption ont endommagé l’extraction du précieux liquide. Mais la grande partie de l’or noir vénézuélien nécessite d’énormes quantités d’argent, des techniques avancées et un management professionnel. Tant que le baril tenait au-dessus de 100$, l’équation pouvait se résoudre. Avec la chute du baril en 2008 et en 2014, le Venezuela subit le même sort que l’Union Soviétique dans les années 1990.

Si aux USA, le pétrole de schiste ou les sables de schiste canadiens ont vu affluer, à perte, des milliards $ d’investisseurs étrangers comme des fonds de pension européens, les banques privées ou la Banque nationale Suisse, le Venezuela n’a pas eu autant de chance.

Au contraire, Caracas a dû continuellement se battre contre la justice et les fonds vautours (ex: Crystallex ou Pharo Gaia Fund Ltd) d’investissements américains pour rembourser, avec des taux indécents, les prêts effectués. Dans ce désastre financier, de Bush à Obama, Washington aura tout fait pour tendre vers la situation actuelle.

Ainsi, de 1998 à 2013, Chavez n’a pas réussi à saisir l’importance d’injecter de l’argent dans le système pétrolier. Il a dévié cet argent pour son usage propre mais aussi pour réduire la pauvreté en passant de 55 à 34%, à instruire 1,5 million d’adultes et avec l’aide de docteurs cubain à d’offrir là 70% de la population un système de santé gratuit.

Dès que le baril à chuté en juin 2014, le gouvernement s’est retrouvé à court d’argent pour soutenir la production pétrolière et ses programmes sociaux.

Le retour de manivelle fut édifiant avec plus de 3,5 millions de vénézuéliens obligés de s’expatrier pour simplement manger. En quelques années, le pays est tombé en ruine.

 


Moyenne de la Production pétrolière Venezuela depuis son peak oil en 1997.
Source EIA

 

Indépendance pétrolière

Demain, celui qui sera en charge du Venezuela héritera d’un pays dont l’agonie n’égalera que la vitesse de la baisse de sa production pétrolière.

Si pour la Russie et la Chine les risques se résument par la perte de plusieurs dizaines de milliards $ de créances et d’actifs ainsi que d’influence en Amérique Latine, le président Trump doit absolument garantir l’importation de brut conventionnel ou très lourd pour assurer la production de carburants pour ses camions et ses avions.

On pensait les petites nations plus vulnérables aux variations pétrolières. La position très inconfortable des USA démontre ce changement de paradigme. Nous produisons de plus en plus de pétrole, de moins en moins bonne qualité mais de plus en plus cher. L’équation n’a pas de solution dans le système économique actuel.

La vitesse à laquelle le Venezuela s’est écroulé, ne peut que nous inciter à trouver une indépendance pétrolière sous peine de subir le même sort.

Serions-nous tous en passe de devenir Vénézuéliens?

 

Les 3 plus grandes importations de pétrole, des raffineries américaines du Sud des USA
en milliers de barils par jour


Source: RBC Capital Markets

 

Laurent Horvath

Laurent Horvath

Géo-économiste des énergies, Laurent Horvath, propose des analyses et des réflexions qui vont au-delà de la simple information dans le monde passionnant du pétrole, du gaz, du nucléaire, du charbon et des énergies renouvelables. Il est le fondateur du site indépendant 2000Watts.org qui n'accepte ni publicité, ni sponsors ou influence politique.

8 réponses à “Pourquoi l’avenir pétrolier des USA dépend du Venezuela

  1. L’avenir pétrolier américain dépend du Venezuela: donc selon vous il n’y aurait que le Venezuela qui a du pétrole lourd? Et tout cela pour faire confonctionner des diesels si peu présents aux usa;

    1. Non, il n’y a pas que le Venezuela qui propose du brut extra lourd. D’autres pays le proposent comme le Canada. Mais livrer 500’000 b/j avec une qualité qui convient parfaitement aux raffineries US, les USA auraient tord de ne pas tout faire pour garder cet avantage.

      L’insistance de John Bolton et de Mike Pompeo, voir les comptes Twitter, indique clairement l’importance de ce pétrole pour l’administration Trump.

      Finalement, les 15 millions de trucks en circulation, les tankers maritimes, les milliers d’avions risquent d’avoir de la peine à acheminer leurs cargaisons/passagers sans le précieux diesel/kérosène.

  2. Bonjour,
    Pourrait-on lier l’activité étatsunienne au Vénézuela à une potentielle chute de production de shale oil ces prochaines années au US ?

    Selon cette source (http://petrole.blog.lemonde.fr/2019/02/04/pic-petrolier-probable-dici-a-2025-selon-lagence-internationale-de-lenergie/#comment-32196), la nécessité d’investissement continuelle pour extraire le shale oil semble ne plus trouver preneur, et les investisseurs commencent à demander un retour sur investissement, ce qui va freiner le maintien de la production actuelle.

    Au final, ce n’est pas seulement pour pouvoir produire les différents produits pétroliers que les Yankees s’impliquent au Vénézuela, cela serait aussi pour compenser une probable chute de production interne.

  3. On pourrait même parler de “malédiction des matières premières”.

    Toujours est-il que la seule solution “démocratique”
    (si tant est que la démocratie soit possible dans un pays riche en matières premières?)
    serait la proposition de l’UE, soit, refaire des élections, autant présidentielle que parlementaires avec un “vrai” contrôle international.

    Mais on connait le côté Bull des US et tout ça pourrait dégénérer en une poudrière mondiale, ojalà que no!

  4. Cher Monsieur,
    Merci pour votre contribution. Par quelle(s) source(s) l’affirmation suivante est-elle appuyée : « ExxonMobil et Chevron devraient reprendre les installations pétrolières du Venezuela et assurer l’approvisionnement des raffineries américaines. Les Français, Total, Anglais BP et Espagnol Repsol sont également impliqués dans cette réflexion… »
    Merci de votre réponse.

  5. en lisant votre article sur le Venezuela (Le Temps 14/2) j’avais l’impression de lire Ignacio Ramonet du Monde Diplomatique, la faute du desastre est bien sur le FMI, la Banque Mondiale et les USA ! Le seul vrai probleme c’est le regime chaviste et la suite avec Maduro. C’est Chavez lui-meme qui est intervenu dans la gestion de PDVSA dès son arrivée en 1999 avec des incapables aux commandes mais politiquement surs. La baisse de la production n’est donc pas la faute des USA mais le produit des decisions prises par le pouvoir en place. Pas besoin de chercher plus loin.

  6. Bravo pour votre article.
    La plupart des gens pensent qu’avant le chavisme, tout allait bien dans le meilleur des mondes au Venezuela, et que c’est Chavez qui a plongé ce pays dans la crise dans laquelle il est aujourd’hui. Loin de moi cette idée de faire l’apologie de ce régime mais plutôt de rétablir quelques vérités. J’ai fait ma coopération à Caracas de 1994 à 1996. A cette époque, Caracas avait une triste réputation: une des villes les plus dangereuses au monde avec un des plus fort taux d’homicides de la planète. J’ai d’ailleurs subi une attaque à main armée, heureusement sans dommage, à part le vol de la voiture. L’inflation était déjà galopante et la fuite des devises à l’étranger a poussé le gouvernement Caldera à instaurer un contrôle des changes sur la monnaie avec les conséquences inévitables qui vont avec: le marché parallèle et l’inflation. Je me souviens que le taux officiel était de 1 usd pour 170 bolívares, et qu’ au taux parallèle pour 1 usd on recevait 340 bolívares, soit le double. La corruption était endémique et c’est d’ailleurs grâce à elle et ses conséquences comme la pauvreté, que Chavez a pris le pouvoir. Les inégalités ont toujours été extrêmement fortes dans ce pays. Si Chavez n’a pas été à l’origine de la crise, il n’a pas réussi à l’endiguer, bien au contraire. Sa mégalomanie et son orgueil ainsi que son “brillant” successeur ont fini par achever un pays déjà exsangue. Il faut dire aussi que Chávez et Maduro n’avaient rien de bons gestionnaires, et comme vous le dites très bien, ils ont oublié d’investir dans l’industrie pétrolière! Un comble pour un pays dont l’économie ne dépend que de ça. Les programmes sociaux, la corruption à outrance, les cadeaux faits à Cuba couplés à la chute du barril ont fini par assécher l’économie. La chute de Maduro ne changera à mon avis pas grand chose pour les vénézuéliens. La corruption continuera et la manne pétrolière ne sera redistribuée qu’entre un petit nombre comme cela a toujours été le cas, tant qu’il y aura du pétrole… Entre temps, les USA se serviront, s’ils arrivent à mettre la main dessus.

Répondre à David Dumas Annuler la réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *