Obésité : quand le corps médical se rend coupable de grossophobie

Aujourd’hui, c’est la Journée mondiale de lutte contre l’obésité (World Day Obesity). À cette occasion, deux associations suisses de patients atteints d’obésité, Eurobesitas et Perceptio Cibus, ont collaboré pour produire une vidéo de sensibilisation aux effets de la stigmatisation des personnes atteintes de cette maladie.

Elle s’intitule COURAGE, comme le courage quotidien que les personnes qui souffrent de cette maladie doivent avoir pour vivre avec celle-ci, mais également faire face à la grossophobie, soit les attitudes et les comportements hostiles qui stigmatisent et discriminent les personnes grosses, en surpoids ou obèses (Dictionnaire Robert 2019, voir mon dernier article à ce sujet)

 

 

Car, oui, il s’agit bien d’une maladie. Elle n’est certes pas reconnue comme telle en Suisse mais l’Organisation mondiale de la santé l’a établie comme une maladie chronique et complexe qui résulte de multiples facteurs (génétique, environnement social, endocrinologie, sédentarité).

 

De manière inquiétante, certains auteurs[1] de grossophobie appartiennent au corps médical et exercent cette violence dans le cadre de leur fonction

 

Aveuglés par leurs propres préjugés, ces personnes ont tendance à voir la surcharge pondérale comme la cause des maux pour lesquelles on consulte ou comme le premier problème de santé à régler avant de pouvoir s’attaquer au reste.

Or, annoncer à un patient obèse, sans qu’il n’ait rien demandé, que son surpoids est dangereux, qu’il faudrait manger moins, bouger plus, s’occuper enfin de soi, envisager la chirurgie bariatrique, c’est ne pas faire preuve d’une grande originalité – le patient se doute généralement de tout ça – et peut être ressenti comme une véritable violence.

Ces comportements peuvent s’expliquer par la formation suivie par le personnel médical. L’obésité y est généralement étudiée sous l’angle de facteur aggravant les risques de diabète, cardio-vasculaires, troubles musculo-squelettiques, etc. mais rarement comme maladie en tant que telle et qui ne relève pas de la responsabilité du patient.

La vidéo COURAGE revient sur une scène qui peut malheureusement arriver : une personne obèse subit les remarques désobligeantes d’un médecin généraliste. Quand je l’ai visionnée pour la première fois, je l’ai trouvée un brin caricatural. Non atteinte de cette maladie, je n’arrive pas à imaginer qu’on puisse être traitée ainsi par une personne censée nous faire du bien ou, pour le moins, ne pas accentuer notre mal-être.

Dr Dürrer, présidente d’Eurobesitas, une des deux associations à l’origine de cette vidéo, suit de nombreux patients obèses : « Malheureusement cette vidéo ne caricature en rien la réalité. Elle est basée sur une expérience vécue que l’on nous a relatée.

 

Quasi tous mes patients ont au moins une fois dans leur vie fait l’objet d’une telle violence de la part d’un médecin, d’un infirmier ou d’un autre membre du personnel médical.

 

Certains en viennent à ne plus consulter par peur d’être stigmatisé. Leurs problèmes s’aggravent et peuvent aller jusqu’à une prise en charge tardive aux urgences.

Cette stigmatisation médicale entraîne également des effets physiques car elle génère du stress et donc une production de cortisol. Or celui-ci, au même titre que la cortisone, augmente les troubles alimentaires par une surconsommation d’aliments. Ceux-ci causent une croissance du tissu adipeux viscéral et c’est ce surplus de graisse qui est responsable de l’aggravation des risques cardio-vasculaires et du diabète. Le corps médical devrait se rendre compte que toute stigmatisation exercée à l’encontre de patients a des conséquences psychiques et physiques sur eux ».

Autre facteur qui est à l’origine de souffrance pour ces patients : l’absence de matériel adapté et facilement accessible dans les cabinets et hôpitaux. Dans un pays où 42 % souffrent de surpoids et 11% d’obésité[2], avoir des sièges, des lits, des tensiomètres etc. à portée de main devrait être la norme mais ce n’est malheureusement pas toujours le cas.

Suite à un accident de voiture, Léa (prénom d’emprunt) se retrouve hospitalisée et doit porter une minerve. Sur place, le personnel a du mal à en trouver une à sa taille. Léa en vient à culpabiliser de ne pas avoir un tour de cou “normal”.

Dre Lucie Favre, Médecin au CHUV responsable de la Consultation de Prévention et Traitement de l’obésité et co-responsable d’une filière mise en place au CHUV pour une meilleure prise en charge des patients souffrant d’obésité (voir encadré ci-dessous) rend toutefois attentif à ne pas caricaturer le soignant en maltraitant :

« Il faut rappeler que cette maltraitance existe malheureusement et qu’elle doit être combattue.

 

Mais, même si ces situations existent, elles ne sont pas la règle.

 

Le risque serait du point de vue des patients de renforcer les craintes de consulter alors que c’est justement un évitement des soins qui est le problème majeur de ces personnes en souffrance, plus particulièrement en cette période de pandémie et alors qu’ils sont très vulnérables face au Covid-19.

Au cours de toutes les consultations menées pour la mise en place de notre filière avec les soignants (ambulanciers, urgentistes, intensivistes, chirurgiens, gynécologues…), nous n’avons rencontré aucune résistance mais au contraire partout une réelle volonté participative, des propositions et des demandes de formation sur cette maladie. C’est aussi ce message porteur d’espoir que nous voulons transmettre. »

 

Un danger de santé publique: l’évitement de la consultation

 

La stigmatisation entraîne des souffrances telles chez les personnes obèses qu’elles peuvent entrer dans un cercle vicieux dont il est difficile de sortir. Ces personnes internalisent souvent cette stigmatisation en se sentant responsable, et donc coupable, de leur maladie et en viennent à trouver normal qu’on ne les traite pas avec le respect que tout être humain mérite.

S’en suivent d’une part une aggravation des troubles du comportement alimentaire et de multiples atteintes au fonctionnement psychique : faible estime de soi, dépression, anxiété, phobie sociale, agressivité, idées suicidaires, voire tentatives de suicide, et d’autre part, des stratégies d’évitement à l’exposition de leur corps (isolement, moins de sortie dans les espaces publics, arrêt de la pratique d’un sport, renoncement à fréquenter une salle de fitness, etc.).

Parmi les stratégies d’évitement figure celle de renoncer à des examens médicaux et, par conséquent, de mettre sa santé en danger.

 

 

Si vous êtes en situation d’obésité et qu’il vous arrive d’éviter des examens médicaux (check-up, contrôle gynécologique annuel, coloscopie de dépistage, etc.) par peur d’être confronté à un matériel inadéquat, un manque de connaissances de l’obésité de la part du praticien ou à un échange malaisant, la Consultation de Prévention et Traitement de l’obésité tenue par la Dre L. Favre au CHUV vous adresse volontiers à des généralistes, gynécologues, urologues, etc. capables de vous offrir des soins qui tiennent compte de vos besoins.

 

 

 

S’attaquer à la grossophobie fait partie intégrante de la lutte contre l’obésité

L’objectif de la vidéo COURAGE est de sensibiliser le corps médical en formation et en exercice sur les effets néfastes de la stigmatisation, mais également de présenter les bonnes pratiques en matière d’accueil d’une personne atteinte d’obésité. Elle servira de support de cours de formations de base et continue dans les universités et autres écoles pour le personnel de soin.

Espérons que de telles actions contribuent à faire cesser des attitudes qui alimentent ce que le corps médical est censé combattre, et à rappeler aux instances dirigeantes l’importance de donner aux soignants les moyens matériels et les connaissances nécessaires pour accompagner et soigner au mieux les personnes en situation d’obésité.

 

 

 

 

Le Covid-19 comme révélateur de la non reconnaissance de l’obésité comme maladie

“Lors de la première vague, l’obésité n’est nulle part apparu comme facteur de risque alors même que l’on savait que les patients souffrant d’obésité étaient à risque de développer des complications suite à une grippe. L’IMC ne faisait tout simplement pas partie des facteurs de risque analysés. Avec la propagation rapide de la maladie, les cliniciens ont constaté une apparente surreprésentation des patients souffrant d’obésité dans les unités de soins
intensifs et, début avril 2020, plusieurs publications ont confirmé cette relation : l’obésité représente un risque indépendant de présenter une forme sévère de Covid-19.

Cependant, en Suisse, ce n’est que début mai 2020, soit à la fin de la première vague, que l’OFSP a adapté les facteurs de vulnérabilité et intégré l’obésité, mais uniquement à partir d’un IMC de 40 kg/m2 [en France, ce seuil a été abaissé à 30kg/m2]. Le manque de considération de l’obésité au début de la crise sanitaire est révélateur de la difficulté de nos institutions à reconnaître l’obésité comme une maladie qu’il faut considérer et traiter au même titre que toute maladie chronique.”

Extrait de l’éditorial Le choc de deux pandémies : Covid-19 et obésité, écrit par Dre Lucie Favre pour la Revue médicale suisse, à paraître fin mars 2021.   

 

Lutter pour que la Suisse reconnaisse l’obésité comme une maladie

 

En janvier 2021 a été créée Alliance obésité, une structure nationale pour combattre la stigmatisation, améliorer la prise en charge de l’obésité et lutter pour que l’obésité soit reconnue et prise en charge comme maladie afin que les prestations y relatives soient remboursées au titre de l’assurance de base obligatoire.

Elle regroupe l’association suisse pour l’étude de l’obésité, l’association suisse pour les enfants et adolescents qui souffrent d’obésité, l’association suisse de chirurgie bariatrique, la ligue suisse pour l’obésité (association de patients en Suisse allemande), Eurobesitas (association de patients en Suisse romande).

Eurobesitas est aussi active politiquement et socialement dans la lutte contre la stigmatisation en travaillant conjointement avec l’Office Fédéral de la Santé publique, L’Association Suisse de l’Etude de l’Obésité et la Coalition Européenne des patients souffrant d’Obésité dans de nombreux projets.

 

Une initiative du CHUV pour répondre aux besoins des soignants

 

Au CHUV, une filière est actuellement mise sur pied pour une meilleure prise en charge des patients souffrant d’obésité. Consciente que l’on peut mieux faire en la matière et témoin de la forte volonté des soignants d’améliorer les choses, la direction du CHUV a décidé d’agir de manière transverse à l’ensemble des services. Objectifs:  les équiper de matériels adéquats (tables d’examens ou pèse-personnes pouvant supporter des poids supérieurs à aux maximums usuels ; transports équipés ; sièges sans accoudoirs dans les salles d’attente ; etc.) et assurer la prise en charge post-opératoire en collaboration avec l’hôpital de Payerne qui a l’équipement nécessaire pour mobiliser ces patients.

Soutenir les patients

En matière de stigmatisation, des actions sont également menées auprès des patients. Eurobesitas a développé quatre ateliers pour les aider à y faire face : apprendre à identifier les comportements grossophobes, à anticiper les réponses à y apporter, à s’exercer au quotidien, et à débriefer avec un psychologue.

 

 


Notes

[1] Le masculin est adopté lorsque le neutre n’est pas possible. Ce choix a été fait afin de faciliter la lecture. Cela n’a aucune intention discriminatoire. Pour des raisons d’égalité dans la représentation des deux sexes, le féminin sera adopté dans le prochain article lorsque le neutre ne sera pas possible.

[2] Enquête suisse sur la santé (2018). Office fédéral de la statistique.

 

 

Laure Kaeser

Laure Kaeser

Née d’une mère institutrice jurassienne et d’un père pasteur bernois, Laure Kaeser a grandi à Marseille jusqu’à 18 ans. La sociologie et la psychologie lui ont permis de casser certains codes sans renier ses racines. Docteure en socioéconomie et insatiable observatrice de la société depuis plus de 30 ans, son blog retranscrit ce que ses lectures, rencontres et réflexions lui ont apporté.

3 réponses à “Obésité : quand le corps médical se rend coupable de grossophobie

  1. Culpabiliser sa patiente ou son patient pour inciter à maigrir, de la part d’un médecin ou une infirmière est inapproprié, peu sympathique, et je suis un peu surpris qu’actuellement des soignants recourent encore à ce genre de méthodes. On a tant progressé depuis ces cinquante dernières années en matière de respect des personnes présentant un handicap physique, psychique beaucoup moins… Dans le temps, on se moquait couramment du « gros » ou de la « grosse » en classe d’école, et je ne me souviens pas d’une seule fois où la maîtresse ou le professeur seraient intervenus. Mais je me souviens de mes parents qui me disaient « Ton copain… mais oui, le gros » C’est peut-être aussi l’instruction qui a aidé à avoir moins de préjugés, le public en général s’intéresse plus à la santé qu’à l’époque, pour comprendre pourquoi par exemple on peut être ou devenir obèse, et que manger trop a souvent des causes psychologiques. J’aurais souhaité dans les années soixante qu’on ne me dise pas « tu as oublié de grandir », ou que le prof de gym ne me surnomme pas « le minus ». Les images négatives que l’on nous offre dans l’enfance peuvent rester en soi pour toute la vie, autant que les positives… La technique consistant à dévaloriser pour stimuler la volonté de combattre est connue, elle fortifie ou affaiblit, parfois jusqu’à abattre : c’est celle employée pour former les militaires. Je ne voudrais pas retourner dans le passé pour grandir une deuxième fois, mais maintenant oui, ce qui étonne parfois les adolescentes ou adolescents à qui je réponds : « il y a des personnes âgées qui ne veulent voir dans le passé que ce qu’il y avait de meilleur et aujourd’hui le pire, ils préfèrent le long et large chemin dans leur dos que le court et glissant qui leur reste ». Eux ils vous diraient que de leur temps être obèse posait beaucoup moins de problèmes. Je pense le contraire, malgré toutes les difficultés du présent notre sens de l’humanité évolue très positivement, je suis persuadé que dans… mille ans ? Je ne sais pas calculer si c’est loin ou tout près, le monde sera fait de gentillesse et de bonheur.
    « Vous ne croyez pas ?.. »
    — Ce que vous dites est gros de bêtise…

  2. Bonjour. Merci de cet article très intéressant et surtout qui replace les personnes souffrant d’obésité, dont je fais partie, au bon endroit, soit du côté des patient-e-s à aider et soutenir. J’ai vécu des expériences moins traumatisantes mais lors desquelles on a tenté plusieurs fois de me “vendre” un by-pass alors que la consultation portait sur un tout autre problème. Il est plus que temps que l’obésité soit reconnue comme une maladie et que la prise en charge soit adaptée. Merci à toutes celles et tous ceux, qu’elle que soit leur profession, qui font de leur mieux pour faire évoluer les mentalités. Bonne suite !

  3. Bonjour
    Je partage avec vous cette expérience qui date des années 1970. Un pédiatre bien connu de la place lausannoise a établi un diagnostic de surpoids chez moi et prescrit un régime. Je devais avoir moins de 10 ans. Cet homme, par ailleurs très laid dans mon souvenir, a voulu me convaincre ainsi que ma mère par une démonstration. Il a pris une petite boîte magique, a mis un bonbon dans un tiroir, qu’il a fermé puis me l’a fait ouvrir. Il n’y avait plus de bonbon. Il m’a dit maintenant c’est fini. Je ne comprenais pas très bien car je ne mangeais pas de bonbon, et je crois l’avoir fait remarquer. Du haut de son savoir, il m’a répondu que si je ne perdais pas du poids, il me mettrais une grosse cloche autour du cou, et me ferait marcher comme une grosse vache que je serai sur le Grand-Pont (sur lequel donnait la vue de son cabinet).
    Cette expérience m’a conduite à cacher et acheter de la nourriture que je mangeais sans faim ni plaisir juste pour me venger. Ce qui se passe dans la tête d’une fillette …….
    En lisant les commentaires et votre article, ce souvenir est remonté à moi. En quoi cette expérience a-t-elle dicté la suite de mes soucis d’excès pondéral , je ne saurai le dire, mais je ressens une sensation traumatisante.

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