Quelques mois d’animation de dialogues philosophiques dans l’ EMS genevois de Fort-Barreau

Article écrit par Catherine Christodoulidis et Eva Rittmeyer, membres du comité de proPhilo 

La  pensée a de la valeur quel que soit l’âge.

Qu’on ait 4 ans ou 80 ans, cela vaut la peine de penser et de communiquer avec les autres.

En commençant nos dialogues philosophiques dans cet EMS (Etablissement médico-social), nous avions quelques appréhensions vu que nous avions animé des dialogues philosophiques avec des enfants principalement, parfois avec des adolescents ou des adultes.

Nous avions beaucoup de questions :

– Saurons-nous  gérer les personnes qui n’entendent pas forcément très bien ? ou qui parlent très doucement ?

– Comment devrons-nous les appeler, nous adresser à elles ?

– Le rythme de discussion sera-t-il parfois lent ?

– Le temps prévu sera-t-il trop long ou trop court ?

–  Les résidants seront-ils intéressés à discuter de manière philosophique?

–  Saurons-nous trouver des sujets qui leur donne envie de discuter ?

Au cours d’une ou deux réunions avec l’équipe d’animation de cet EMS et avec le directeur, on nous avait averti que le rythme de discussion serait certainement lent, que certaines personnes ne se sentaient “pas forcément autorisées à parler”, qu’il y avait des éléments dynamiques, voire très dynamiques dans le groupe et qu’ils risquaient de monopoliser la parole, que certains perdaient parfois leur idée en cours de route, que des calepins  pourraient être prévus…

Fortes de ces conseils, nous avons prévu un atelier d’une heure tous les 15 jours avec les objectifs suivants :

– favoriser la mise en  lien

–  renforcer l’estime de soi et l’idée que  sa parole et sa pensée sont valables

–  passer un moment agréable au cours duquel on est écouté

 

 

Au fil des 8 ateliers nous avons abordé différents sujets choisis par nous  ou amenés par une remarque d’un participant au cours du dialogue, un sujet nous amenant à un autre assez naturellemnt.

Nous avons parlé  :

– du plaisir

–  de l’identité, nom/prénom

– de l’oeuvre d’art, du chef d’oeuvre, de l’art

– des souvenirs, la mémoire

– de l’égoïsme

– de la justice, l’injustice

– des  cadeaux

– des trois tamis (conte de Socrate, écrit par M. Piquemal)

Par exemple, lors du premier atelier que nous avions décidé de consacrer au plaisir, la question s’est posée de comment nous allions nommer les perrsonnes. Nous ne pouvions pas d’emblée les appeler par leurs prénoms, vu leur âge et le fait que le personnel de l’établissement les appelle Monsieur X ou Madame Y. Alors nous leur avons posé la question “Comment voulez-vous qu’on vous appelle ?” Certains ont répondu “Madame X, parce que ici c’est comme ça qu’on me connaît!” ou “Louise, il y a si longtemps qu’on ne m’a pas appelée Louise !”

A la suite de cette discussion sur les noms ou les prénoms, nous  est venue l’idée de discuter sur la question de nom ou du prénom, ou du changement de nom…. bref de l’identité.

Le sujet de l’art nous a été suggéré par les animateurs qui avaient remarqué des réactions au sujet d’une oeuvre d’art contemporain dans un journal.

Ainsi les sujets se sont enchaînés soit de notre fait soit motivés par une remarque d’un participant ou un événement particulier.

Au fil des semaines, le nombre de participants n’a pas diminué et les animateurs nous ont dit que les résidants attendaient avec impatience ce moment de philosophie.

Pourtant, ils ne parlent pas tous, mais nous avons l’impression qu’ils sont tout à fait présents et qu’ils écoutent attentivement ce qui se dit au cours de l’atelier.

Les retours sont très positifs au point qu’une fréquence d’une fois par semaine est envisagée.

Pour compléter cette présentation, nous avons recueilli les impressions du directeur de l’EMS, des animateurs et des résidants :

Discussion avec le directeur :

Ce qui est bien dans ce “café-philo”, c’est qu’il ne nécessite pas d’avoir forcément de la culture, on peut y participer même si on n’a pas fait d’études et cela convient bien à nos résidants “.

“Cette activité a pris une place institutionnelle, elle est devenue incontournable.”

Les résidants me font part du fait que c’est “super“. Il disent qu’ ils vivent ensemble mais qu’ils ne se parlent pas. “Dans le café philo on se parle “disent-ils.

De grosses tensions ont diminué dans d’autres lieux de l’EMS, le regard que les résidants portent les uns sur les autres s’est modifié. Il y a eu une modification des rapports entre les personnes et un effet de régulation des relations.

Dans ce moment on s’occupe de la personne dans son existence, comment elle se manifeste dans ses opinions alors qu’en général dans l’EMS, on s’occupe du vivant, du biologique, de la maladie.

Discussion avec les animateurs

Certains résidants ne participent qu’à cette activité qui les intéresse. Ils ne font rien d’autre. Ils écoutent, ils ont du  plaisir.

Les tensions peuvent se dire du fait que la parole est libre. Dans d’autres lieux, ils n’osent pas répondre. Cela tient aussi à la disposition, tout le monde se voit.

En dehors de l’atelier certains d’entre eux y repensent.

Une animatrice les trouve bienveillants et courageux.

Retours des résidants

“C’est très sympathique”,

“J’ai du plaisir”

“J’aime bien y réfléchir quand je suis seule dans ma chambre, j’en parle avec ma nièce qui est philosophe et on discute longuement”

“Ca permet d’approfondir””

“Ca nous permet de connaître les gens”

“Avant j’avais peur de parler en public, c’était un handicap. Ici je me sens en confiance”

Laetitia Bernardinelli

Laetitia Bernardinelli est secrétaire de l'association romande proPhilo qui développe et soutient la pratique du dialogue philosophique avec les enfants et les adolescents, mais aussi les adultes. A travers son métier d'enseignante, elle met tout en oeuvre afin que ses jeunes élèves pensent par et pour eux-mêmes.

Une réponse à “Quelques mois d’animation de dialogues philosophiques dans l’ EMS genevois de Fort-Barreau

  1. Une oasis

    Cette expérience positive pour les personnes âgées en EMS pourra aussi remettre en question des préjugés courants sur leurs besoins, qui amènent à s’adresser à eux en leur offrant quotidiennement le beau temps du désert sous un ciel uniformément bleu, ou leur poser des questions qui souvent contiennent déjà la réponse, comme pour les épargner de se fatiguer en pensant. C’est très heureux que toutes ces personnes se réjouissent d’exister au café-philo.

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