Petit historique de la philosophie pour enfants à Genève

Bientôt 30 ans que des enseignants, animateurs, bibliothécaires, éducateurs et parents pratiquent la philosophie pour enfants. Les petits genevois sont chanceux, plusieurs passionnés au sein de divers organismes, croient à et défendent cette pratique.

 

Etat des lieux

Discrète apparition

En 1999, la pratique du dialogue philosophique avec les enfants est reconnue comme discipline à part entière par l’UNESCO et fait discrètement son apparition à Genève. Plusieurs professionnels de l’éducation, issus pour certains du milieu de la pédagogie active, créent une association à but non lucratif : proPhilo. Son but est de sensibiliser, de promouvoir et de soutenir cette pratique, développée par le philosophe et pédagogue américain Matthew Lipman. L’Ecole Active de Malagnou est la première école à introduire cette pratique dans ses classes.

En 2007, puis en 2011, l’UNESCO recommande l’introduction de cette pratique dès les premières années du primaire. Ceci encourage proPhilo à renforcer son activité de promotion auprès d’un plus large un public mais aussi de formation en lien avec les besoins exprimés par les acteurs de terrain. Aujourd’hui proPhilo propose des ateliers de dialogue philosophique avec des enfants, des ados et des adultes ; organise des formations à l’animation de dialogue philosophique et forme à l’accompagnement d’animateurs sur leurs lieux de pratique.

 

Diffusion dans les écoles

La pratique du dialogue philo a germé plus rapidement dans les écoles privées[1] dans lesquelles elle est aujourd’hui, régulièrement ou ponctuellement, pratiquée.  Dans les écoles primaires publiques, le dialogue philosophique a été introduit dans certaines classes, plutôt sur l’impulsion des enseignants confrontés aux difficultés/défis de leurs classes, que par leurs directions. Les enseignants sont motivés et intéressés par les outils, les compétences et les habiletés développées par la pratique du dialogue philosophique. Cette dernière fait aussi l’objet de projets d’école et, à ce jour, plusieurs écoles primaires genevoises proposent des ateliers philo à leurs élèves.

Bien que la philo pour enfants ne figure pas en tant que telle dans le cursus scolaire officiel, elle répond à plusieurs objectifs du Plan d’Etudes Romand(PER) que cela soit en français ou dans les capacités transversales.

                           Image tirée du film “Ce n’est qu’un début” , Jean-Pierre Pozzi, Pierre Barougier, 2010

 

Et la formation ? 

Ces dernières années, l’association proPhilo, a mis sur pied un cursus de formation unifié et reconnu, notamment, par la Haute Ecole Pédagogique de Fribourg. Chaque année, proPhilo organise des formations, d’initiation et de renforcement, en invitant des professeurs-formateurs venus du Canada, de Belgique ou de France.

L’Institut de Formation Pédagogique (IFP)(www.ifp-ge.ch), outil de formation de l’Association Genevoise des Ecoles Privées (AGEP) propose des formations au dialogue philosophique depuis une dizaine d’années. L’IFP, bien que s’adressant aux enseignants des écoles privées, accueille également les enseignants de l’Instruction Publique.

En 2016, l’Ecole Internationale de Genève (https://www.ecolint-institute.ch/), a lancé un programme de formation à la philo pour enfants en collaboration avec l’Université Laval au Québec. Ce programme est destiné à ses propres enseignants mais est également ouvert au public.

L’association SEVE Suisse (https://www.sevesuisse.org/), créée en 2016, offre également des formations, associant philo pour enfants et pratique de l’attention (méditation).

 

Formation continue au DIP

Progressivement, les institutions publiques se sont intéressées à cette pratique et ont commencé à l’intégrer dans leur programme de formation continue des enseignants du primaire.Le Département de l’Instruction Publique (DIP) offre depuis plusieurs années des formations au dialogue philosophique.

Formation à l’Université

En 2014, la Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Education de l’Université de Genève a introduit la philo pour enfants dans un Master en « Éducation internationale et recherche » qui aborde les grandes tendances de la réflexion éducative internationale dans lesquelles elle inclut la PPE et l’éducation à la paix par le dialogue philosophique.

Cependant, dans le cursus initial des enseignants, il n’existe pas encore de modules présentant le dialogue philosophique .Les futurs enseignants ont toutefois la possibilité des se familiariser à cette pratique lors de présentations ponctuelles.

 

On le voit, les graines sont semées. De plus en plus d’enfants et d’adolescents apprennent à discuter, organiser leur pensée, argumenter, faire preuve de sens critique… des outils qui leur seront plus que nécessaires dans le monde d’aujourd’hui. Cela grâce à des adultes qui se forment et qui forment les citoyens de demain.

 

[1]Quelques exemples : l’école Active de Malagnou, La Découverte, l’Externat Catholique des Glacis, l’école Steiner l’école Moser, l’Ecole Internationale de Genève,  l’Institut International de Lancy, l’Institut Florimont,… Liste non exhaustive et sujette aux changements d’orientation de chaque école.

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Des enfants philosophent ? Quelle idée !

Mardi, 14h30, dans une école primaire genevoise, atelier de philosophie

Des enfants de 8 ans sont assis en cercle. Avec l’aide de leur enseignante, ils ont élaboré une série de questions à propos de l’école, thématique qui les a occupés depuis plusieurs jours. Aujourd’hui, ils délibèrent à propos de la question suivante : Un adulte peut-il vivre sans avoir été à l’école ?

Extrait de dialogue :

Enfant 1 : Moi je dirais pas trop. A l’école, tu apprends et pour trouver du travail, c’est mieux quand même. Si tu vas pas à l’école, dans le futur ça sera difficile. On peut rien acheter, si on travaille pas, on n’a pas d’argent. On va mendier.

 Animateur : Si je résume ton idée c’est que si  on ne va pas à l’école, on n’aura pas de travail, donc on n’aura pas d’argent, donc on va mendier. Est-ce que tout le monde est d’accord avec cette suite d’idées ?

 Enfant 2 : Non, on peut apprendre à calculer tout seul. Par exemple, les petits enfants, avant d’aller à l’école, souvent ils savent déjà un peu les chiffres. Pourtant, ils sont pas encore à l’école.

Dans une autre classe, c’est un sujet différent qui passionne les élèves, l’égalité entre les filles et les garçons. Ils exercent leur raisonnement sur cette interrogation : Est-ce que les filles et les garçons ont les mêmes droits et les mêmes obligations ?

Extrait de dialogue :

 Enfant 1 : Moi, je ne suis pas d’accord, je trouve que les garçons et les filles, ils ont les mêmes droits, mais pas les mêmes obligations.

 Animateur : Pourquoi ?

 Enfant 1 : Car on est tous différents. Pour moi, on a les mêmes droits, si on est une fille ou si on est un garçon. Mais parfois, dans les pays pauvres, les filles ne peuvent pas aller à l’école et les garçons travaillent super dur.

Enfant 2 : Pour moi aussi, on a les mêmes droits. Mais pourtant moi, par exemple, j’ai pas le droit de me coucher plus tard que 22h30 (l’élève est une fille) alors que R (un garçon) oui.

 

Mais que se passe – t – il dans un atelier de philosophie ?

La pratique du dialogue philosophique en classe a pour but de favoriser la mobilisation et la maîtrise de certaines habiletés de pensée. Nous pourrions dire qu’il s’agit d’opérations de l’esprit pouvant servir la réflexion ou de ressources de l’intelligence permettant l’élaboration d’un jugement. Il y a quatre grandes catégories d’habiletés :

  • le raisonnement (par exemple : classifier, formuler des hypothèses, donner des raisons, définir, généraliser, …)
  • la conceptualisation (par exemple, définir, distinguer, comparer des concepts…)
  • la recherche (par exemple : questionner, formuler des hypothèses, la confirmer en donnant des exemples ou l’infirmer avec des contre-exemples, s’auto-corriger…)
  • la traduction (par exemple : reformuler, résumer, …)

Dans le premier extrait, nous pouvons voir à l’œuvre un raisonnement logique, alors que dans le deuxième, les enfants cherchent des raisons et donnent un contre-exemple.

 

Mais qui a donc eu l’idée de faire philosopher les enfants et pourquoi ?

A la fin des années soixante, un philosophe américain, Matthew Lipman, raconte dans un court roman La découverte de Harry,des enfants découvrant les règles de la logique à travers leur une recherche collaborative et une réflexion commune. Ce roman pose l’objectif de cette pratique avec les enfants: il ne s’agit pas de vulgariser les idées et théories philosophiques, mais de faire en sorte que les enfants explorent et construisent leur propre pensée, concrètement, tout en leurs donnant les outillant avec les habiletés ci-dessus mentionnées. Leur réflexion sera plus solide, cohérente et rigoureuse. Afin de construire une pensée plus cohérente, rigoureuse et solide, elle sera également enrichie par la multiplicité des points de vue partagés au sein du groupe, lequel fonctionne selon un cadre d’écoute et de respect, et où l’on s’entraîne à dialoguer,argumenter et gérer les conflits de façon pacifique.

Cette première expérience se révèle rapidement si probante que Matthew Lipman la développe avec Ann Margaret Sharp en créant de nouveaux romans ayant trait à l’éthique, l’esthétique, et la politique. L’objectif demeure le même : permettre aux enfants de participer à une réflexion animée selon les principes de la discussion philosophique.

Parce qu’elle développe la pensée critique, la pensée créatrice, l’estime de soi et la socialisation de l’enfant, la pratique de la philosophie avec les enfants connaît aujourd’hui un intérêt grandissant pour sa contribution à la formation de la personne en tant qu’individu autonome, libre et responsable.

« Chaque enfant devient un membre actif d’un processus de délibération qui le conduit peu à peu à nuancer son jugement, un jugement pratique dont il a besoin quotidiennement, et dont il aura toujours besoin de plus en plus dans une société démocratique » (Michel Sasseville)

Reconnue par l’UNESCOcomme étant une méthode favorisant une éducation à la démocratie, cette pratique se retrouve aujourd’hui dans des écoles d’une soixantaine de pays.