Aviron, leçon de vie n°4 : voir sa vie comme un programme d’entraînement

La réponse à la question : « Combien d’entraînements par semaine ? » provoque bien souvent un haussement de sourcil étonné et une petite moue dubitative. « Comment tu fais tes calculs pour avoir un nombre d’entraînements plus grand que le nombre de jours ? ». Et bien tu joues au tetris et tu trouves la place de caser plusieurs entraînements dans la même journée.

C’est effectivement le lot des jeunes rameurs de haut niveau que de jongler entre vie « normale » et les nombreuses sorties sur l’eau, les joggings, les séances de musculation, d’ergomètre et les aller-retours avec le centre d’entraînement de l’équipe suisse (Sarnen, 3h30 de transport jusqu’à une campagne Obwaldienne à la Heidi). Cumulées, on se retrouve à près de 16 heures de sport par semaine, réparties sur 9 à 10 entraînements.

A l’époque où ce programme était mon programme, j’ai assez vite assimilé que pour ne pas sacrifier ce que j’avais en dehors de l’aviron, il me fallait miser à fond sur deux plans : Efficacité et organisation (trop de temps passé du côté suisse-allemand, ça laisse peut-être des traces). Même si la plupart de l’équipe avait la chance de bénéficier d’un programme sport-étude, les devoirs étaient souvent faits en 30 minutes au club d’aviron et les fêtes prévues bien à l’avance pour éviter les week-ends de régate. C’était une adolescence de sacs préparés en 30 secondes (entraînement du matin), de cheveux mouillés en cours (entraînement de midi) et de repas à 21h00 (entraînement du soir). Mais une adolescence heureuse.

Un jour, l’aviron cesse d’être une priorité et on débarque dans la « vie normale », voire dans la vie d’étudiant (encore plus brutal, le choc). La déformation « professionnelle » du sportif d’élite se fait bien sentir : on continue à organiser ses semaines à la minute près, à prévoir une activité pour chaque instant de libre, à équilibrer les moments intenses et les moments de repos, à travailler peu mais efficacement. Pour moi, le plus grand changement a consisté à sortir des cours et à être confrontée à des propositions spontanées du type : « et si on allait boire une bière ?! » sans l’avoir prévu à l’avance. Il m’a fallu un bon moment d’adaptation avant de répondre « Je n’ai rien de prévu, donc go ! ».

Cette habitude de l’organisation et de l’efficacité fait maintenant partie de ma personnalité. Elle a des inconvénients comme des avantages.

Les moins :

Le manque de spontanéité. L’exemple de la bière se décline dans de multiples cas de figure. Je m’étais d’ailleurs fait la fâcheuse réputation de l’amie qu’il faut réserver 1 mois à l’avance.
La peur du vide, aussi. Être organisée permet de remplir chaque instant et le jour où un rendez-vous tombe à l’eau, on est déstabilisé par le temps à disposition.
Les plus :
Les journées semblent avoir plus d’heures. Et avec plus d’heures à disposition, on peut, dans le désordre, garder contact avec ses amis de l’école secondaires, s’engager pour la protection des grenouilles ou encore découvrir le roller derby.
En plus de cela, en pensant sa semaine de façon globale, on peut tendre au bon équilibre : réserver des moments pour ses amis, d’autres pour son couple, prendre le temps de se poser ou encore se motiver à faire du sport. Bref, augmenter au maximum les moments qui rendent la vie belle et réduire ceux qui la plombent.
C’est ma conviction : la pensée « programme d’entraînement » me permet de mener une vie intense et bien remplie, d’être active et de réaliser mes projets et mes désirs. Mais je m’entraîne aussi à souffler, voire à m’ennuyer. Je sais désormais planifier…des moments de spontanéité pour pouvoir aller boire des bières à l’improviste. Contradictoire ? On ne se refait jamais complétement.
Cet article fait partie de la série : Les dix leçons de vie que m’a apporté l’aviron. Si vous voulez commencer par le début de la série, RDV sur le premier article : https://blogs.letemps.ch/juliette-jeannet/2019/01/10/laviron-mon-ecole-de-vie/
Photo: ©Arnaud Bertsch
Juliette Jeannet

Juliette Jeannet

Juliette hérite de sa passion du sport de son grand-père, ancien rameur olympique. Grâce à un esprit de club stimulant, elle s’engage dans la compétition internationale en aviron (2011 à 2013). Très active au sein du LS aviron, elle pratique et côtoie une multitude d’autres sports. En parallèle, elle vulgarise et promeut des thématiques de la transition écologique à travers des vidéos pour la Fondation Zoein.

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