Changer le monde, un pixel à la fois ?

Je commence mon premier billet sur ce blog hébergé par Le Temps (que je remercie) par une devinette: quel point commun entre Les Verts belges, En Marche d’Emmanuel Macron, le Parti travailliste britannique, le Parti national écossais, Sadiq Khan, l’actuel maire de Londres, Mick de Brenni, un Ministre rontstralien, Nathalie Kosciusko-Morizet, ancienne candidate à la Mairie de Paris, le Parti social-démocrate autrichien et Le PLR suisse ? Tous sont actifs en politique me direz-vous. C’est vrai, mais pas seulement.

Il faut se rendre à Buenos Aires pour trouver ce qui lie tout ce beau monde. Là, se trouve le Studio Tectonica. Avec pour slogan « Changer le monde, un pixel à la fois », cette startup s’est spécialisée au fil des années dans la conception de sites web via le CMS NationBuilder. Vulgarisé, il s’agit d’un système de gestion de contenus pour affiner, contrôler et tenir à jour une base de données.

On peut évidemment se poser la question de savoir pourquoi ces partis politiques et candidat-e-s européens mandatent une startup argentine. Car NationBuilder n’est pas un système de gestion de contenu comme un autre. Il est pour ainsi dire le seul à permettre à la fois la création d’un site web, la gestion d’une communauté, une récolte de fonds et une communication digitale efficace en un seul endroit. Autrement dit et au-delà du site web, NationBuilder permet de générer et de gérer une base de données aussi précise que redoutable. En croisant les données obtenues sur les réseaux sociaux, les infos que les personnes auront elles-mêmes entrées, les partis politiques et candidat-e-s ont des portraits terriblement précis de leur communauté. Couplé à un système de relance très pointu, ce système permet de publier automatiquement des messages ciblés, de relancer par WhatsApp et sms ou de laisser un message sur le répondeur d’un-e électeur-rice potentiel-le ou d’un-e sympathisant-e.

L’arme secrète des candidats

Imaginez un système qui recoupe autant les militant-e-s que les sympathisant-e-s  et rajoute ce qu’on appelle les « prospects » dans le jargon, soit les électeurs-rices potentiel-le-s et les amis de tout ce petit monde. Prenons Jacques, militant PLR, qui en cliquant une fois sur « j’accepte les conditions » envoie directement ses 1’200 amis Facebook dans la base de données NationBuilder. Au revoir la protection des données. Les courriels, le code postal, les centres d’intérêts, tout se recoupe au même endroit. Et ce n’est pas tout. NationBuilder utilise également toutes les « informations publiques » à disposition: résultats électoraux, statistiques, données obtenues via un office des habitants d’une commune, etc.

Le Monde en parle comme « Le logiciel coqueluche des candidats », Le Point comme « L’arme secrète des candidats ». Beaucoup de superlatifs donc. Et à juste titre. Si vous ne saisissez toujours pas le formidable pouvoir de ce logiciel, imaginez-le comme un outil qui permet de toucher d’une manière ciblée et directe des personnes au-delà de l’adhérant-e ou du/de la sympathisant-e. En exagérant quelque peu le trait, prenez l’exemple de deux groupes de militants distribuant des tracts pour une cause ou un parti sur un marché. Un groupe distribue le même tract à une jeune étudiante et à un retraité divorcé. A côté, l’équipe utilisant NationBuilder appelle par le prénom l’étudiante qui passe et lui distribue un tract sur leur vision de l’éducation supérieure. Au monsieur divorcé, ils distribuent un tract avec une écriture plus grosse et un numéro de téléphone pour poser des questions sur la révision de l’AVS. Bien entendu, tout cela d’une manière virtuelle, et à plus grande échelle.

La Loi fédérale sur la protection des données

En France, la Cnil (Commission nationale de l’informatique et des libertés) a auditionné tous les partis et candidat-e-s utilisant NationBuilder (ou DigitaleBox, équivalent français) afin de s’assurer que ce procédé relativement nouveau en Europe soit conforme aux législations française et européenne. Fin 2016, la Commission a émis une série de recommandations, notamment en imposant quelques limites. Exit la fonction qui permettait de récolter les données et courriels de tous ceux qui « aimaient » une publication d’un-e candidat-e sur un réseau social par exemple. En Suisse, le Conseil fédéral a adopté en fin d’année passée un projet de révision de la LPD (loi sur la protection des données) afin de pouvoir mieux protéger les citoyen-ne-s. Ce projet est basé principalement sur le nouveau règlement européen en matière de protection des données qui sera appliqué ce printemps 2018. Suite à ce projet de révision, la Commission des institutions politiques du Conseil national a “reconnu la nécessité d’adapter la protection des données aux évolutions technologiques et sociétales.” Mon petit doigt me dit pourtant qu’il y a une certaine marge de manoeuvre avant que le Parlement, encore faut-il qu’il soit pleinement conscient de cette problématique précise, planche sur ce sujet et légifère en fonction dans notre pays.

Je ne porte pas de jugement sur le fond, quand bien même le souvenir d’Orwell n’est jamais loin à la vue de ces nouveaux outils. Je me demande juste ce qu’il adviendra des prochaines élections fédérales de 2019 lorsque des messages d’un robot américain piloté par une startup argentine viendront sur mon répondeur pour tenter de me faire voter pour un-e candidat-e vaudois-e, simplement parce qu’un de mes amis a aimé un jour la page Facebook d’un parti bourgeois. Affaire à suivre, donc.

Julien Rilliet

Julien Rilliet

Ayant été au centre de diverses campagnes nationales et après avoir été le chargé de campagne du parti socialiste vaudois, Julien Rilliet s’est spécialisé dans la communication politique. Désormais à la tête de sa propre entreprise de consulting, il porte un regard amusé sur la politique d'ici et d'ailleurs et la façon dont ses principaux acteurs tentent de la réinventer.

5 réponses à “Changer le monde, un pixel à la fois ?

  1. C’est très intéressant, mais expliquez nous comment il est possible qu’à son insu, juste en likant une déclaration d’un candidat on autorise ce programme à avoir accès à tout notre trafic web, y compris nos messages et nos emails. Cela parait invraisemblable car tout de même pour les emails on doit s’identifier, donner un mot de passe, etc…

    1. Bonjour Martin,
      Merci d’avoir pris le temps de lire cet article et de poser vos questions. Je n’ai pas été jusqu’à dire que le programme avait accès au contenu de vos messages personnels et courriels. Par contre, il y a deux aspects. D’une part, si vous “aimez” une publication, le logiciel aura enregistré votre nom et courriel avec toutes les informations publiques que cela implique. Si l’on continue avec l’exemple sur Facebook, tout ce qui peut être pris sur votre compte sera enregistré dans la base de données (adresse, numéro de téléphone, courriel, centres d’intérêt, etc.).
      Le deuxième point concernait le sympathisant ou militant qui cliquerait de lui-même sur le logiciel et accepterait les conditions d’utilisation, soit la publication de son carnet d’adresse.
      N’hésitez pas à poser d’autres questions.
      Bien à vous,
      Julien

  2. Oui, j’ai une autre question. Peut-être qu’elle ne vous plaira pas. Je vous la pose amicalement et sans méchanceté, mais elle me titille:

    Comment se fait-il qu’un Rilliet soit au parti socialiste, et vaudois en plus?

    1. L’art. 8 de notre Constitution notamment. Pour le reste, on s’éloigne quelque peu du sujet de ce papier mais il semblerait que mes aïeux aient préféré la scolarité vaudoise au Collège Calvin.
      Bonne journée,
      Julien

  3. Vous m’aviez encourage gentiment à nous poser d’autres questions. Celle-ci me tracassait.
    Le principe d’égalité devant la loi (art. 8 Cst. féd.) empêche-t-il une grande famille patricienne d’être ce qu’elle est? Peut-être un cas de révolte contre le milieu, ou de déclassement… Notez, je ne le critique pas, c’est votre affaire. Et il y a aussi des bons socialistes.On peut juste se demander si l’action du PS est utile à l’équité, pour ne pas dire à la justice sociale, ou si ce n’est pas plutôt le contraire. Quand on voit Berset littéralement se vautrer devant les exploiteurs du monde réunis à Davos, on peut se poser la question. Pour le moins…

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