La responsabilité numérique des entreprises – le grand chantier

Les entreprises suisses utilisent-elles les outils numériques de manière responsable ? Au-delà des promesses marketing et des effets d’annonces, l’étude publiée en janvier 2022 par la Fondation Ethos, leader de l’investissement socialement responsable, jette une lumière crue sur la responsabilité numérique des plus grandes entreprises du pays. Sur les 48 entreprises analysées, le meilleur élève réalise un score de 39… sur 100. La fondation Ethos s’engage à promouvoir ce thème de la responsabilité numérique durant les prochaines années. La route s’annonce longue et ardue.

La responsabilité numérique ?

Mais de quoi parle-t-on exactement ? Dans un précédent document, la Fondation Ethos avait identifié 7 principes clefs pour définir la responsabilité numérique d’une entreprise. Cette responsabilité porte à la fois sur l’utilisation interne d’outils numériques (par ex. travail administratif, contacts clients, gestion stock, vente en ligne, automatisation de processus) et, le cas échéant, sur le développement d’outils numériques propres. On peut ainsi distinguer deux couches de responsabilité : une première qui touche toutes les entreprises qui utilisent des outils numériques dans leurs activités (la totalité des grandes entreprises et la quasi-totalité des PME), une deuxième qui touche seulement ceux qui désignent et produisent eux-mêmes des outils numériques (les entreprises spécialisées dans le numérique).

L’un des principes identifiés par Ethos traite évidemment de protection des données, mais les attentes formulées vont clairement au-delà. Elles portent également sur l’existence de principes éthiques en matière d’utilisation d’outils d’intelligence artificielle (IA), sur la prise en compte de l’impact environnemental des outils numériques et sur l’exigence de considérer les activités de l’entreprise dans une perspective de transition sociale juste et responsable. Les outils numériques utilisés peuvent déployer des effets importants sur les équipes de l’entreprise, les cahiers des charges et la manière dont les différentes tâches sont réparties. Pour l’entreprise et la société dans son entier, le défi porte sur l’accompagnement et la transition.

Les résultats ?

Les résultats de l’étude Ethos montrent que les entreprises ne sont pas prêtes ou, à tout le moins, que les informations pertinentes ne sont pas disponibles. Selon Ethos, cela traduit l’importance de monter en niveau de maturité pour les entreprises. Certaines informations existent, mais doivent être mieux structurées pour permettre de documenter les initiatives prises dans les entreprises.

L’entreprise « La Bâloise » termine première du classement, avec un total de 39,6 points sur 100. Le meilleur élève du pays arrive donc à peine à 40% du total des points. Le secteur de l’assurance réalise de manière générale un bon score, étant donné son habitude à traiter des questions sensibles de données, son utilisation déjà avancée d’outils d’IA et la régulation qui s’applique à ses activités (notamment en termes de gouvernance et de contrôle). De manière générale, les secteurs économiques les plus régulés obtiennent de meilleurs résultats.

La thématique de la protection des données est traitée de manière systématique, reflétant l’importance de la régulation en la matière. Par contre, la situation est préoccupante quant aux principes éthiques dans l’utilisation de l’IA. Seules 3 sociétés disent avoir mis en place de tels principes. De même, seules 4 sociétés disent indiquer clairement lorsqu’elles ont recours à l’IA, que ce soit dans un processus de recrutement qui débuterait en ligne, ou dans leurs produits et services (ex. un « Chatbot » sur un site internet). La possible exclusion de certaines activités en matière d’IA fait également partie des questions posées par Ethos. Si cette réflexion est déjà bien avancée dans le

 domaine de l’investissement responsable (exclusion des investissements dans l’armement, le tabac, les énergies fossiles, etc.), les entreprises du SMI apparaissent aux balbutiements d’une réflexion sur la question de l’exclusion de certaines activités en matière numérique.

Quant à l’impact des outils numériques sur la société, la question semble là aussi absente des agendas. Dans cette catégorie, c’est l’entreprise Adecco qui réalise le meilleur score (50/100), témoignant certainement de son habitude à poser la question de la transition sociale. L’impact sur les employé-es (leurs tâches, leur temps de travail, leur manière d’interagir, mais finalement aussi leur emploi) n’apparaît pas comme une question primordiale pour l’immense majorité des entreprises. Selon l’analyse d’Ethos, seules 3 des 48 entreprises (Adecco, Clariant et Nestlé) ont déjà évalué et communiqué publiquement quel pourrait être l’impact de la transition numérique sur leurs activités et, plus particulièrement, sur leurs effectifs.

Que faire ?

Quatre types de pressions vont s’exercer sur les entreprises: les investisseurs (comme la fondation Ethos), les régulateurs (notamment dans l’UE), les client-es et finalement les collaborateurs eux-mêmes. Pour les 48 entreprises de l’étude Ethos – mais également pour les PME du pays – la responsabilité numérique devrait devenir un axe prioritaire pour analyser son propre fonctionnement.  Les outils numériques bouleversent les manières de fonctionner des organisations, modifient les dynamiques d’équipe et mettent sous pression les structures de gouvernance. Dans le contact avec les client-es, l’utilisation d’outils numériques est synonyme d’opportunités économiques, mais également de risques réputationnels majeurs. Les entreprises suisses ont tout en main pour utiliser les outils numériques de manière responsable – il faut maintenant s’en donner les moyens. 

 

Johan Rochel

Dr. en droit et philosophe, Johan Rochel est chercheur en droit et éthique de l'innovation. Collaborateur auprès du Collège des Humanités de l'EPFL et membre associé du centre d'éthique de l’université de Zürich, il travaille sur l'éthique de l'innovation, la politique migratoire et les questions de justice dans le droit international. Le Valaisan d'origine vit avec sa compagne et ses deux enfants entre Monthey et Zürich. Il a co-fondé "ethix: Laboratoire d'éthique de l'innovation" (www.ethix.ch)

2 réponses à “La responsabilité numérique des entreprises – le grand chantier

  1. Cher Monsieur, je crois que votre diagnostic a au moins cinq ans de retard. Pas étonnant, qu’à vous lire ce soir, les mises en oeuvre tardent également. Il existe néanmoins tout près d’ici des entreprises qui se sont équipées autant au plan de la sécurité, que de la responsabilité en matière d’emploi, des produits de base… que d’environnement. En un mot, actifs “fair trade”. Mais vous n’en parlez pas. Dommage, car des initiatives et des pratiques tangibles sont en cours. Y compris auprès des responsables de l’instruction publique. Il faut aller plus vite et cesser chacune et chacun d’assister passifs à une mise sous tutelle. Nous n’en sommes plus à une fascination devant de nouveaux jouets. Attention, beaucoup d’esprits soit-disant experts essaient de nous faire croire que nous, pauvres citoyens, sommes dépassés. Rien ne nous interdit d’acheter, verrouiller, configurer, dévier, archiver… autrement. Bien à vous.

    1. Chère madame, merci pour ce retour – très heureux d’apprendre que des entreprises sont prêtes à relever ce défi. Les grandes entreprises suisses ne le semblent en tous les cas pas (si l’on en croit l’analyse de la fondation ethos). Puissent certaines PME donner des pistes !

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