C’est l’heure d’éliminer « les élites » (le mot !)

Dans un reflexe religieux de pénitence, les commentateurs politiques mènent les « élites » à la potence. Aveugles, insolentes, corrompues : leurs péchés s’accumulent et les conduisent vers une pendaison bien mérité. J’ai bu ces analyses jusqu’à la lie. Je ne les supporte plus, car elles témoignent d’une naïveté politique confondante. Les populistes ont placé leur champion à la Maison Blanche, soit, mais j'ai beaucoup plus peur qu'ils assurent leur mainmise durable sur le débat public. Eux qui ont inventé et raffiné l’arme politique des « élites » peuvent être assurés que leurs adversaires continueront à se flageller avec le bâton qu’ils ont savamment préparé.

La stratégie du sac

Pour les populistes, l’usage du terme « élites » représente la tentative réussie de rassembler tous leurs adversaires sur la place publique avant d’organiser leur pendaison collective. Nous sommes ici au cœur d’une âpre bataille politique et le terme « élites » est une arme de choix. Il ne vise pas à décrire ou comprendre ; il veut prescrire et dénoncer. C’est la différence essentielle avec son usage dans un séminaire de sociologie cherchant à décrypter les mécanismes du pouvoir. Grâce à l'arme "élites", les représentants des autres courants politiques (aussi appelés establishment), les médias trop critiques, les intellectuels, les acteurs économiques, les riches, les scientifiques, le monde des arts et de la culture, les syndicats vont tranquillement vers la fin. Avancez en rang par deux, bien gentiment, vous êtes l’élite. Par excès de naïveté, ou par sensibilité trop prononcée pour la flatterie, ils ont tous accepté cette étiquette. Pire, ils la portent presque fièrement au revers de leur veste.  Entendu jusqu’à plus soif : « vous êtes l’élite : avez-vous le sentiment d’avoir échoué ? Oui, c’est vrai, nous aurions dû faire plus… » Consternation.

Une fois tous leurs adversaires jetés dans le sac de l’ « élite », ne restait aux populistes qu’à enclencher la deuxième étape de leur plan: mobiliser le « peuple ». Si les « élites » acceptent d’être marquées et rassemblées en marge de la société, alors tout est prêt pour les opposer au « peuple ». Il suffit alors d’énoncer que les « élites » ne comprennent plus le « peuple » pour séparer le corps social en deux blocs distincts, irréconciliables. Comme dans une chorégraphie bien exécutée, un parti se lève alors et prétend représenter le « peuple ». CQFD : simple, efficace, diabolique.

Un seul objectif : détricoter

La réussite de ce coup traduit un sens stratégique aiguisé, mais illustre surtout la faiblesse de la réplique. Il faut absolument réagir en détricotant cet assemblage. Première étape : détruire l’arme politique des « élites ». Pour ce faire, chacun d’entre nous possède un moyen simple d’agir : ne jamais accepter le terme « élites » et reformuler toute question portant sur lui. Ne jamais céder à la flatterie d’être décrit comme un membre de ces élites. A force d’accepter cette étiquette empoisonnée, ce n’est pas le fromage qui tombera de notre bec, c’est tout l’arbre qui finira par s’effondrer.

Il existe une solution simple pour parer à la stratégie du sac uniforme: rendre à chacun son identité. « Ceux de Berne » redeviennent des élus, des parlementaires, des décideurs politiques ; les « théoriciens » et les « idéalistes » redeviennent des scientifiques, des chercheurs et des intellectuels ; les « riches » et les « profiteurs » redeviennent des représentants économiques ou des personnes aisées,  et les syndicats redeviennent des acteurs clefs de l’économie suisse, reflétant une large diversité d’intérêts ; les « artistes » redeviennent les observateurs critiques et inspirants de la vie en société ; les « fouille-merde » redeviennent des médias attentifs et engagés.  L’idée paraît banale, elle serait néanmoins d’une puissance phénoménale. Ce discours de détricotage ferait rapidement tomber les masques et la mise au pilori des « élites » apparaitrait rapidement pour ce qu’elle est vraiment : une tentative de décrédibilisation politique à large échelle, acceptée benoitement par ceux qu’elle vise.

La grande famille des citoyens

Une fois cette première étape accomplie, il s’agit de réintégrer tous ces acteurs dans le groupe des citoyennes et citoyens. Nous sommes la société, nous formons la Suisse, ses forces et ses faiblesses, et nous devons porter fièrement ce statut et la responsabilité qui l’accompagne. Cette responsabilité, à la fois citoyenne et individuelle, porte sur l’obligation d’aller à la rencontre de ceux qui pensent différemment et qui ne partagent pas une même vision de la vie en société. Deux pistes nécessaires et complémentaires pour avancer sur ce chemin.

Une première piste démocratique : notre démocratie de proximité et de milice nous permet d’intégrer facilement des voix très diverses dans le débat. Elle ne garantit pas la solution parfaite, mais elle offre les meilleures chances afin que toutes les situations problématiques soient entendues. La situation de ceux qui sont mis au défi par la digitalisation, la robotisation, la globalisation des échanges, la mobilité des compétences doit être prise en compte. L'objectif n'est pas de "prendre les peurs au sérieux", mais de permettre à toutes les voix d'être entendues. Le défi de la démocratie n’est pas d’aplanir les différences ou d'enfantiliser les uns et les autres, mais de garder le plus grand nombre au sein d’un dialogue politique d'égaux.

Une deuxième piste de responsabilités : notre société libérale accorde une importance fondamentale à la liberté individuelle. La bonne marche de ce système a toutefois un coût que nous devons être collectivement prêts à payer. Nous avons la responsabilité de garantir à chacun l’usage égal de sa liberté. La liberté, c'est bien ; les moyens de cette liberté, c'est encore mieux. Nous devons donc investir des moyens pour que chacun puisse se voir comme un membre libre et égal de la société : les citoyens doivent pouvoir se rencontrer à hauteur d’yeux. A nous de redonner un nouveau souffle aux idéaux libéraux : l’accès à une éducation de qualité pour tous, la garantie d’une véritable égalité des chances, la lutte contre les vulnérabilités sociales.

Si nous mettons en œuvre ce programme, les belles heures du populisme sont terminées. Mieux: son existence politique est comptée.

 

 

 

Johan Rochel

Johan Rochel

Dr. en droit, Johan Rochel est vice-président du think-tank foraus - Forum de politique étrangère. Membre associé du centre d'éthique de l’université de Zürich et chargé de cours à l'université de St-Gall, il travaille sur la politique d’immigration de l’Union européenne, à la jonction de la philosophie politique et du droit européen. Il a fondé en 2015 Ethique en action.

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