Déposera, déposera pas?

Après la votation du 28 février dernier, j’avais écrit que les forces progressistes menaient 1 à 0 face aux conservateurs-nationalistes. Ce dimanche 5 juin, je dirais que le score est passé à 1,5 à 0. L’UDC a perdu pour la deuxième fois consécutive sur son thème clef des étrangers, qui plus est des étrangers qui ont l’outrecuidance de demander notre protection. Symboliquement, la défaite est lourde. Mais dans les faits, une bonne partie des revendications de l’UDC est maintenant inscrite dans la loi sur l’asile de manière définitive. Les mesures d’urgence controversées ont été fondues dans le compromis nécessaire pour l’emporter. Belle victoire, mais victoire au goût amer. 1,5 à 0 donc.

La question essentielle du jour est ailleurs : quelle sera l’importance de cette votation populaire sur l’agenda politique de l’UDC ? Rappelons que le parti agrarien peut se permettre le luxe d’avoir dans ses tiroirs une initiative prête au dépôt, la fameuse initiative de violation du droit international. L’UDC semblait attendre l’élection de son nouveau président Albert Rösti pour lancer son nouveau combat. Mais le président n’a visiblement pas souhaité entamer son mandat avec cette initiative. Et pourtant, l’heure tourne. Le parti a jusqu’au 10 septembre 2016 pour déposer son initiative

La défaite de ce 5 juin nous amène à poser la question sous un angle nouveau: et si l’UDC ne déposait pas du tout ce texte ? Je vois au moins 3 raisons qui doivent agiter les esprits des stratèges de l’UDC. Premièrement, à la différence des deux dernières défaites (expulsion des criminels étrangers et loi sur l’asile), le droit international ne fait pas partie des thèmes phares du parti. Le sujet est complexe, peu émotionnel et fort éloigné de la vie quotidienne des citoyens. La campagne sera extrêmement difficile. Deuxièmement, le parti a un besoin essentiel d’éviter une nouvelle défaite dans les urnes. La prise de risques sera minimale, car à force de se voir rabroué par les citoyens, le parti perd peu à peu les fondements mêmes de la légitimité qu’il a poussé à l’extrême : le peuple et son prétendu lien direct. Si elle s’enraille durablement, la machine risque de faire tomber l’entier du système agrarien. Troisièmement, en plus de scier sa propre légitimité, le parti prend le risque de renforcer ses adversaires politiques. Depuis 20 ans, l’UDC est presque seul à imposer son agenda et son narratif politique. Le goût de la victoire pourrait (enfin) réveiller les autres partis, notamment les amis-ennemis du centre politique. Pire pour l’UDC, ces partis du centre pourraient décider de passer à l’action, imposant alors eux-mêmes les thèmes et l’agenda. Le scénario du pire, car l’UDC sait pertinemment qu’une bonne partie de ses victoires s’explique par la faiblesse relative des partis du centre.

L’été de l’UDC s’annonce donc houleux. Et si l’initiative venait finalement à être déposée, de très nombreuses organisations de la société civile ont retenu la leçon et se préparent de longue date à ce combat. Elles seront prêtes à prendre leur bâton de pèlerin pour défendre les engagements pris par une Suisse qui souhaite rester un partenaire crédible et respecté par ses partenaires internationaux.

 

Johan Rochel

Johan Rochel

Dr. en droit et philosophe, Johan Rochel est chercheur en droit et éthique de l'innovation. Membre associé du centre d'éthique de l’université de Zürich et auteur au think-tank foraus, il travaille sur la diffusion de l'innovation, la politique migratoire et l'Union européenne. Le Valaisan d'origine vit avec sa compagne et ses deux enfants à Zürich. En 2017-2018, il sera à l'université de Tokyo et à l'Institut suisse de Rome.

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