Victoire des progressistes. Premier set.

Il suffisait de regarder Stan Wawrinka et Roger Federer pour prédire le résultat de ce dimanche. Bloqués en fond de court, même les plus grands joueurs sont contraints à parer aux attaques de leur adversaire et incapables de saisir l’initiative. S’ajoute à ce pilonnage une perte de confiance. Avant même l’échange, le coup semble perdu.

Depuis 25 ans, nous assistons à une partie de ce genre en Suisse. Une révolution conservatrice ronge le pays. Trois mots-clefs pour une révolution qui tétanise ses adversaires et impose son rythme: une patrie présentée comme un foyer menacé, un peuple choisi à protéger contre l'étranger, un replis à défendre face aux méchants Européens. Notre imaginaire politique se rétracte sous l’effet de menaces permanentes. Avant même d’avoir livré bataille, nous partons volontiers perdants. Que celui qui pariait en automne dernier sur une défaite de l’initiative de mise en œuvre  jette la première pierre.

L’espoir est fort en ce dimanche 28 février : la révolution conservatrice a buté sur un adversaire de taille. Formée par une mosaïque de petites structures que rien ne prédisposait à œuvrer de concert, une société civile progressiste, concentrée, débordant les structures traditionnelles par son recours à une guérilla démocratique a imposé des arguments solides et un ton combatif. Les partis de gauche et du centre et les grandes associations ont eu le courage de monter sur un train qui démarrait bien, mais dont la destination était incertaine. L’ambiance a alors fini par tourner. Un bruissement, et chacun a pressenti que le vent avait changé de cap. Ce qui était logique et naturel ne l'était plus. Le camp du bon sens a basculé. Le premier set de la contre-révolution progressiste se termine ce 28 février. Une victoire d’étape, essentielle pour la cohésion des troupes et leur goût de l’engagement.

L’adversaire est sonné, mais il apprendra vite. Durant le deuxième set, la faute stratégique serait de reprendre la partie comme à l'accoutumée et de rapidement se retrouver coincé au fond du court. Le 28 février, la Suisse progressiste a gagné, mais elle répondait à l’initiative de ses adversaires. L’étape suivante est claire : il faut dépasser cette culture de la ré-action pour entrer de plein pied dans une logique d’action. Cette bataille stratégique ne doit pas craindre d’aller directement au contact des thèmes qui ont façonné la Suisse conservatrices. Trois chantiers qui se profilent pourraient assurer cet avantage stratégique.

L'Europe, premier chantier à investir

Il y a l’Europe bien sûr. Au lendemain du 9 février, plusieurs propositions d’article constitutionnel portant sur les relations que nous souhaitons établir avec nos voisins européens ont été formulées. C’est l’heure de faire le tri et de choisir la proposition qui nous permettra de profiler une Suisse connectée et capable de défendre ses intérêts. Une fois dans la rue pour récolter des signatures, ce sera aux autres de dire pourquoi ils n’en veulent pas. Qui est contre des relations pacifiées, fondées sur des valeurs communes et permettant aux deux parties de faire fructifier leurs intérêts ? Le camp du bon sens ne sera plus chez les conservateurs.

Empoigner la question de la migration

La migration accompagnerait naturellement l’Europe. Les citoyens auront bientôt l’occasion de dire tout le bien qu’ils pensent de la réforme de la procédure d’asile : plus efficace, plus rapide, plus juste. Et indissociable de procédures dignes d’un Etat de droit, celui-là même qui sort gagnant du 28 février. Mais il nous faut penser plus large : comment promouvoir une gestion intelligente et équitable des phénomènes de mobilité ? En 2012, un groupe de personnalités et de parlementaires discutaient de lancer une initiative populaire portant sur un nouvel article constitutionnel étendant à l’entier du globe l’idée fondamentale de la libre circulation entre la Suisse et l’Union européenne : un contrat de travail donne droit au séjour. Le Japonais, la Brésilienne et la Tunisienne qui pouvaient montrer un contrat  de travail étaient les bienvenus sur territoire suisse. Une gestion migratoire efficace, pragmatique et en lien direct avec les besoins de l’économie. En plus de promouvoir des choix porteurs, la Suisse progressive prendrait durablement l’initiative sur la question migratoire.

Parité homme-femme

Le troisième cheval de bataille progressiste porte sur l’un des motifs clefs de la Suisse progressiste : encourager les opportunités de choisir sa vie. Concrètement, les pressions liées au couple et au ménage font encore trop souvent entrave à ces choix de vie. Voici une belle vision progressiste: autant d'égalité que de liberté dans l’organisation du ménage et de la vie de famille. Parmi un ensemble de mesures visant l’égalité des choix, un congé parental substantiel représenterait la chance d’assurer les fondements d’une meilleure répartition des temps « privés » et « professionnels ». Il faut engager la mécanique qui permettra aux femmes d’échapper aux pressions « nourricières » et qui libérera les hommes des logiques souvent destructrices d’une vie dédiée au labeur. Quelle meilleure manière de combattre la vision d'une femme bloquée aux fourneaux et d'un homme abonné à la carrière à tout prix?

La Suisse progressiste gagnera-t-elle toutes ces votations ? Bien sur que non. Mais l’essentiel est ailleurs. Elle aura imposé ses thèmes, pris l’initiative et tenu à bonne distance ses adversaires politiques. Avantage non-négligeable, ces combats menés avec passion et convictions feront émerger des personnalités fortes. En plus d’occuper le terrain, la Suisse progressiste prépare ainsi son propre futur. Demandez à Stan et Roger : ils imposent leur jeu, l’adversaire est en fond de court, et la relève s’émerveille. Le tennis suisse a de beaux jours devant lui.

Johan Rochel

Johan Rochel

Dr. en droit, Johan Rochel est vice-président du think-tank foraus - Forum de politique étrangère. Membre associé du centre d'éthique de l’université de Zürich et chargé de cours à l'université de St-Gall, il travaille sur la politique d’immigration de l’Union européenne, à la jonction de la philosophie politique et du droit européen. Il a fondé en 2015 Ethique en action.

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