Sun Tzu 2020 – Les forces de la raison – Chapitre 11 : Les neuf situations

Sun Tzu -Maîtres et dirigeants - Les forces de la raison

Ce onzième chapitre – sur les treize que compte le traité -, reprend de nouvelle fois, mais sous un angle plus ‘psychologique’, les tactiques appropriées à tenir dans certaines configurations géopolitiques et militaires.

Ce chapitre est probablement l’un des plus longs du traité. Il doit être lu avec discernement par rapport aux chapitres précédents, plutôt portés sur la topographie et la gestion des espaces tactiques.

Son titre peut aussi être : ‘Des (les) neuf sortes de terrain’, selon la plupart des interprètes.

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Il est écrit :

Il y a neuf sortes de lieux – espaces – qui peuvent être à l’avantage ou au détriment de l’une ou de l’autre armée.

I – Lieux de division ou de dispersion

II – Lieux frontaliers prônes à la négligence (lieux légers)

III – Lieux clefs de confrontation

IV – Lieux communiquant

V – Lieux de convergence – (pleins et unis)

VI – Lieux à plusieurs issues – dangereux (diligence)

VII – Lieux graves et importants (difficiles)

VIII – Lieux d’encerclement

IX – Lieux de mort – d’anéantissement

 

I Lieux de division ou de dispersion

  Sont des lieux situés sur vos propres terres.

Des troupes qui se tiendraient longtemps sans nécessité au voisinage de leurs foyers sont composées d’hommes qui ont plus envie de perpétuer leur race que de s’exposer à la mort.

A la première nouvelle qui se répandra de l’approche des ennemis, ou de quelque prochaine bataille, le général ne saura quel parti prendre, ni à quoi se déterminer, quand il verra ce grand appareil militaire se dissiper et s’évanouir comme un nuage poussé par les vents.

Lorsque vous ne serez encore que dans des lieux de division, contenez bien vos troupes; mais surtout ne livrez jamais de bataille, quelque favorables que les circonstances puissent vous paraître. La vue de leur pays et la facilité du retour occasionneraient bien des lâchetés: bientôt les campagnes seraient couvertes de fuyards.

  Ces lieux frontaliers ne doivent pas être choisis pour combattre. Seule la détermination d’une armée unie en bloc peut faire exception. Sur ces terres, il faut souder les volontés.

 

IILieux frontaliers prônes à la négligence (lieux légers)

  Sont ceux qui sont près des frontières, mais pénètrent par une brèche sur les terres des ennemis.

Ces sortes de lieux n’ont rien qui puisse fixer. On peut regarder sans cesse derrière soi, et le retour étant trop aisé, il fait naître le désir de l’entreprendre à la première occasion: l’inconstance et le caprice trouvent infailliblement de quoi se contenter.

Si vous êtes dans des lieux légers, n’y établissez point votre camp. Votre armée ne s’étant point encore saisie d’aucune ville, d’aucune forteresse, ni d’aucun poste important dans les possessions des ennemis, n’ayant derrière soi aucune digue qui puisse l’arrêter, voyant des difficultés, des peines et des embarras pour aller plus avant, il n’est pas douteux qu’elle ne soit tentée de préférer ce qui lui paraît le plus aisé à ce qui lui semblera difficile et plein de dangers.

Si vous avez reconnu de ces sortes de lieux qui vous paraissent devoir être disputés, commencez par vous en emparer: ne donnez pas à l’ennemi le temps de se reconnaître, employez toute votre diligence, que les formations ne se séparent pas, faites tous vos efforts pour vous en mettre dans une entière possession; mais ne livrez point de combat pour en chasser l’ennemi. S’il vous a prévenu, usez de finesse pour l’en déloger, mais si vous y êtes une fois, n’en délogez pas.

  Ces lieux doivent être traversés ou évités et ne pas être choisis pour combattre. Il ne doit pas y avoir de disruption des forces (unis). Sur ces terres, il faut renforcer la cohésion.

 

III – Lieux clefs de confrontation

  Sont à la bienséance des deux armées et présentent ainsi les mêmes avantages aux eux parties.

l’ennemi peut trouver son avantage aussi bien que nous pouvons trouver le nôtre, où l’on peut faire un campement dont la position, indépendamment de son utilité propre, peut nuire au parti opposé, et traverser quelques-unes de ses vues; ces sortes de lieux peuvent être disputés, ils doivent même l’être. Ce sont là des terrains clés.

  Ces lieux ne doivent pas être choisis pour combattre. Dans la contrainte, la supériorité numérique est vitale. Sur ces terres, il faut presser les arrières.

 

IV – Lieux communiquant

  Sont des lieux (à portée des frontières) inévitables et faciles d’accès dont l’emplacement laisse à penser aux belligérants qu’ils seraient aisés a défendre ou à occuper.

où nous ne pouvons guère manquer de nous rendre et dans lesquels l’ennemi ne saurait presque manquer de se rendre aussi, ceux encore où l’ennemi, aussi à portée de ses frontières que vous l’êtes des vôtres, trouverait, ainsi que vous, sa sûreté en cas de malheur, ou les occasions de suivre sa bonne fortune, s’il avait d’abord du succès. Ce sont là des lieux qui permettent d’entrer en communication avec l’armée ennemie, ainsi que les zones de repli.

Pour ce qui est des lieux de réunion, tâchez de vous y rendre avant l’ennemi; faites en sorte que vous ayez une communication libre de tous les côtés; que vos chevaux, vos chariots et tout votre bagage puissent aller et venir sans danger. N’oubliez rien de tout ce qui est en votre pouvoir pour vous assurer de la bonne volonté des peuples voisins, recherchez-la, demandez-la, achetez-la, obtenez-la à quelque prix que ce soit, elle vous est nécessaire; et ce n’est guère que par ce moyen que votre

armée peut avoir tout ce dont elle aura besoin. Si tout abonde de votre côté, il y a grande apparence que la disette régnera du côté de l’ennemi.

  Ces lieux doivent faire l’objet d’une jonction – concentration – afin d’éviter toute séparation des formations. Il faut ainsi accorder une attention particulière à renforcer son système de défense et surveiller les leurs.

 

V – Lieux de convergence – (pleins et unis)

  Ces lieux de convergence sont des partis de principauté enclavés entre d’autres États et qui, par leur configuration, se situent loin de vos terres.

permettent leur utilisation par les deux armées, mais, parce qu’ils sont au plus profond du territoire ennemi, ne doivent pas vous inciter à livrer bataille, à moins que la nécessité ne vous y contraigne, ou que vous n’y soyez forcé par l’ennemi, qui ne vous laisserait aucun moyen de pouvoir l’éviter.

Dans les lieux pleins et unis, étendez-vous à l’aise, donnez-vous du large, faites des retranchements pour vous mettre à couvert de toute surprise, et attendez tranquillement que le temps et les circonstances vous ouvrent les voies pour faire quelque grande action.

  En amont de toute expédition, ces terrains impliquent de fortes alliances avec les États voisins. Il est ainsi vital d’engager de solides alliances.

 

VI – Lieux à plusieurs issues – dangereux (diligence)

Ces lieux à plusieurs issues, dont je veux parler ici, sont ceux en particulier qui permettent la jonction entre les différents États qui les entourent. Ces lieux forment le nœud des différents secours que peuvent apporter les princes voisins à celle des deux parties qu’il leur plaira de favoriser.

Si vous êtes à portée de ces sortes de lieux qui ont plusieurs issues, où l’on peut se rendre par plusieurs chemins, commencez par les bien connaître; alliez-vous aux États voisins, que rien n’échappe à vos recherches; emparez-vous de toutes les avenues, n’en négligez aucune, quelque peu importante qu’elle vous paraisse, et gardez-les toutes très soigneusement.

  Le belligérant qui s’y rend est isolé (derrière lui une multitude de villes fortes adverses). Ces terrains sont prônes aux pillages. Ainsi, il faut veiller à renforcez ses lignes d’approvisionnement.

 

VII – Lieux graves et importants (difficiles)

  Sont ceux qui, situés dans l’état adverse, sont accidentés ou malsains (marécages – marais) rendent les progressions difficiles.

États ennemis, présentent de tous côtés des villes, des forteresses, des montagnes, des défilés, des eaux, des ponts à passer, des campagnes arides à traverser, ou telle autre chose de cette nature.

Si vous vous trouvez dans des lieux graves et importants, rendez-vous maître de tout ce qui vous environne, ne laissez rien derrière vous, le plus petit poste doit être emporté; sans cette précaution vous courriez le risque de manquer des vivres nécessaires à l’entretien de votre armée, ou de vous voir l’ennemi sur les bras lorsque vous y penseriez le moins, et d’être attaqué par plusieurs côtés à la fois.

  Ces terrains demandent à être rapidement traversés, évités ou contournés. Acculé en ces lieux, le général nourri bien le soldat, et renforce son moral par des encouragements.

 

VIII – Lieux d’encerclement

  Les lieux d’encerclement sont par nature difficiles d’accès de par leurs configurations étroites, sinueuses avec des issues en goulot permettant à un adversaire plus faible en effectif des attaques ciblées sur des détachements isolés.

où tout serait à l’étroit, où une partie de l’armée ne serait pas à portée de voir l’autre ni de la secourir, où il y aurait des lacs, des marais, des torrents ou quelque mauvaise rivière, où l’on ne saurait marcher qu’avec de grandes fatigues et beaucoup d’embarras, où l’on ne pourrait aller que par pelotons, sont ceux que j’appelle gâtés ou détruits.

Si vous êtes dans des lieux gâtés ou détruits, n’allez pas plus avant, retournez sur vos pas, fuyez le plus promptement qu’il vous sera possible.

  Ces terrains demandent à élaborer des stratagèmes et des plans tactiques non-conventionnels. Il faut aussi en contrôler les issus et les points d’accès afin de pouvoir s’en extraire ou de favoriser l’échappement des belligérants pour éviter une résistance suicidaire ; sécuriser ainsi chaque passage.

 

IX – Lieux de mort – d’anéantissement

  Les lieux de mort sont ceux où l’on se trouve réduit par la situation à une résistance forcenée, isolé et en condition de survie où seule le sentiment d’abandon et l’énergie du désespoir engage à une résistance suicidaire.

tellement réduit que, quelque parti que l’on prenne, on est toujours en danger; j’entends des lieux dans lesquels, si l’on combat, on court évidemment le risque d’être battu, dans lesquels, si l’on reste tranquille, on se voit sur le point de périr de faim, de misère ou de maladie; des lieux, en un mot, où l’on ne saurait rester et où l’on ne peut survivre que très difficilement en combattant avec le courage du désespoir.

Si vous êtes dans des lieux de mort, n’hésitez point à combattre, allez droit à l’ennemi, le plus tôt est le meilleur.

  La lutte en est la seule issue en montrant une détermination sans faille – à la vie, à la mort. Pour le leurrer, le général fait croire à l’ennemi qu’il ne peut survivre.

 

  Telles sont les neuf sortes de terrain qu’il faut connaître, pour vous en défier ou en tirer parti.

  La connaissance de ces terrains – situations stratégiques – permet l’élaboration de tactiques adaptées aux avantages et aux désavantages inhérents à la mise en jeu de formations compactes ou largement déployées en fonction des principes majeurs régissant les comportements humains. Car il est dans la nature des soldats de se défendre quand ils sont encerclés, de se battre farouchement quand ils sont acculés et de suivre leurs chefs quand ils sont en danger.

  Ces questions sont à analyser avec le plus grand soin. Telle est la conduite que tenaient les anciens en fins stratèges. Ces derniers, expérimentés dans leur art, avaient pour principe d’adapter leurs positions offensives et défensives selon les circonstances, la nature du terrain et la position occupée et provoquer chez l’adversaire la désorganisation, la division.

  Entreprendre des actions afin de désorganiser une armée adverse en coupant les jonctions entre avant-garde et arrière-garde (qu’il fallait combattre la tête et enfoncer la queue) ; dégrader les lignes de commandement en brisant les communications, la coopération et l’assistance entre unités, forts et faibles, soldats et officiers, supérieurs et subordonnés.

« que la multitude et le petit nombre ne pouvaient pas être longtemps d’accord ; que les forts et les faibles, lorsqu’ils étaient ensemble, ne tardaient guère à se désunir ; que les hauts et les bas ne pouvaient être également utiles; que les troupes étroitement unies pouvaient aisément se diviser, mais que celles qui étaient une fois divisées ne se réunissaient que très difficilement. »

  Il s’agissait alors de provoquer les divisions, d‘empêcher les regroupements et les concentrations en y semant le désordre.

  Ces stratèges répétaient sans cesse qu’une armée ne devait jamais se mettre en mouvement qu’elle ne fût sûre de quelque avantage réel à capter ou pour appâter . En agissant par des mouvements constants alternant concentration, dispersion, retrait et inaction des forces selon les situations ou selon les avantages et les opportunités.

  En résumé, toute stratégie induisant une conduite tactique doit être réglée suivant les circonstances ; que le théâtre des opérations soit en territoire ami ou ennemi, en position offensive ou défensive.

Subir une invasion : Préparer la résistance à l’occupant :

  Si la guerre se fait dans votre propre pays, et si l’ennemi, sans vous avoir donné le temps de faire tous vos préparatifs, s’apprêtant à vous attaquer, vient avec une armée bien ordonnée pour l’envahir ou le démembrer, ou y faire des dégâts, comment doit-on agir ? La réponse sera : « emparez-vous de quelque chose à laquelle il tient et il vous mangera dans la main. »

  Prendre les mesures afin de rassembler promptement le plus de troupes possible, solliciter voisins et alliés en s’emparant le plus prestement possible de lieux qu’il chérit. En le conformant ainsi à vos désirs, mettez le en état de défense afin de gagner du temps.

  La rapidité reste la sève de la guerre ; en surprenant, surgissant à l’improviste, empruntant des itinéraires imprévus, convoitant et attaquant les failles de son dispositif, ses vulnérabilités logistiques ; en ciblant toujours ses dispositifs les moins défendus.

Voyagez par les routes sur lesquelles il ne peut vous attendre; mettez une partie de vos soins à empêcher que l’armée ennemie ne puisse recevoir des vivres, barrez-lui tous les chemins, ou du moins faites qu’elle n’en puisse trouver aucun sans embuscades, ou sans qu’elle soit obligée de l’emporter de vive force.

Les paysans (ou milices) peuvent en cela vous être d’un grand secours et vous servir mieux que vos propres troupes: faites-leur entendre seulement qu’ils doivent empêcher que d’injustes ravisseurs ne viennent s’emparer de toutes leurs possessions et ne leur enlèvent leur père, leur mère, leur femme et leurs enfants.

Ne vous tenez pas seulement sur la défensive, envoyez des partisans pour enlever des convois, harcelez, fatiguez, attaquez tantôt d’un côté, tantôt de l’autre; forcez votre injuste agresseur à se repentir de sa témérité; contraignez-le de retourner sur ses pas, n’emportant pour tout butin que la honte de n’avoir pu réussir.

Conquérir : En territoire hostile

  Le principe général en cas d’invasion, pour à une force d’occupation est qu’une fois entrée en profondeur en territoire ennemi, sa cohésion doit se renforcer afin de décourager les assauts adverses et affaiblir toutes tentatives de déstabilisation.

Si vous faites la guerre dans le pays ennemi, ne divisez vos troupes que très rarement, ou mieux encore, ne les divisez jamais; qu’elles soient toujours réunies et en état de se secourir mutuellement.

  Ayez soin qu’elles ne soient jamais que dans les lieux fertiles et abondants car on pourvoit aux besoins en nourriture des troupes en s’accaparant les campagnes fertiles. On stimule le moral et l’ardeur des troupes en s’assurant qu’ils soient bien nourris et reposés.

Si elles venaient à souffrir de la faim, la misère et les maladies feraient bientôt plus de ravage parmi elles que ne le pourrait faire dans plusieurs années le fer de l’ennemi…/… Faites en sorte que les habitants des villages et de la campagne puissent trouver leurs intérêts à venir d’eux-mêmes vous offrir leurs denrées.

  Procurez-vous pacifiquement tous les secours dont vous aurez besoin ; n’employez la force que lorsque les autres voies auront été inutiles en gardant comme impératif que les troupes ne soient jamais divisées ; faites toutes vos opérations militaires dans le plus grand secret, préservant ainsi vos desseins jusqu’au dernier moment.

“Dans le doute, s’abstenir…” : Il peut arriver que vous soyez réduit quelquefois à ne savoir où aller, ni de quel côté vous tourner ; dans ce cas ne précipitez rien, attendez tout du temps et des circonstances, soyez inébranlable dans le lieu où vous êtes.

  Il peut arriver encore que vous vous trouviez engagé mal à propos ; gardez-vous bien alors de prendre la fuite, elle causerait votre perte ; combattez jusqu’au dernier plutôt que de reculer.

  Quelque critiques que puissent être la situation et les circonstances où vous vous trouvez, ne désespérez de rien ; c’est dans les occasions où tout est à craindre qu’il ne faut rien craindre. C’est lorsqu’on est environné de tous les dangers qu’il n’en faut redouter aucun ; c’est lorsqu’on est sans aucune ressource qu’il faut compter sur toutes ; c’est lorsqu’on est surpris qu’il faut surprendre l’ennemi lui-même.

Votre armée, accoutumée à ignorer vos desseins, ignorera pareillement le péril qui la menace ; elle croira que vous avez eu vos raisons et combattra avec autant d’ordre et de valeur que si vous l’aviez disposée depuis longtemps à la bataille.

  Jeter alors vos troupes dans une situation sans issue ni alternative de sorte qu’en les empêchant de fuir, ils ne puissent trouver leur salut autrement qu’en s’engageant à l’unisson avec la plus déterminée des énergies. N’ayant plus rien à perdre ni alternative, ils serreront les rangs et n’auront plus peur.

Si dans ces sortes d’occasions vous triomphez, vos soldats redoubleront de force, de courage et de valeur; votre réputation s’accroît dans la proportion même du risque que vous avez couru.

  Point ne sera nécessaire d’encourager de telles troupes à la vigilance, le général l’obtiendra sans avoir à leur arracher le soutien, leur attachement lui sera acquis sans qu’il ait à le rechercher, il gagnera leur confiance sans la leur demander.

Instruisez vos troupes aux imprévus afin qu’elles puissent se trouver prêtes sans préparatifs, qu’elles trouvent de grands avantages là où elles n’en ont cherché aucun, que sans aucun ordre particulier de votre part, elles improvisent les dispositions à prendre, que sans défense expresse elles s’interdisent d’elles-mêmes tout ce qui est contre la discipline.

  Faire taire les rumeurs.

Veillez en particulier avec une extrême attention à ce qu’on ne sème pas de faux bruits, coupez racine aux plaintes et aux murmures, ne permettez pas qu’on tire des augures sinistres de tout ce qui peut arriver d’extraordinaire.

Aimez vos troupes, et procurez-leur tous les secours, tous les avantages, toutes les commodités dont elles peuvent avoir besoin. Si elles essuient de rudes fatigues, ce n’est pas qu’elles s’y plaisent; si elles endurent la faim, ce n’est pas qu’elles ne se soucient pas de manger; si elles s’exposent à la mort, ce n’est point qu’elles n’aiment pas la vie.

Si mes officiers n’ont pas un surcroît de richesses, ce n’est pas parce qu’ils dédaignent les biens de ce monde.

Faites en vous-même de sérieuses réflexions sur tout cela.

  Le jour du départ en campagne, lorsque vous aurez tout disposé dans votre armée et que tous vos ordres auront été donnés, s’il arrive que vos troupes nonchalamment assises donnent des marques de tristesse, tirez-les promptement de cet état d’assoupissement et de léthargie, donnez-leur des festins, faites-leur entendre le bruit du tambour et des autres instruments militaires.

  Donnez-leur des occupations, exercez-les, faites-leur faire des évolutions, menez-les même dans des lieux difficiles, où elles aient à travailler et à souffrir. Il faut savoir les charger, mais non pas jusqu’à les accabler; il faut même les forcer, mais avec discernement et mesure.

Sur la coordination, solidarité et rapidité :

Si vous voulez tirer un bon parti de votre armée, si vous voulez qu’elle soit invincible, faites qu’elle ressemble au Chouai Jen. Le Chouai Jen est une espèce de gros serpent qui se trouve dans la montagne de Tchang Chan. Si l’on frappe sur la tête de ce serpent, à l’instant sa queue va au secours, et se recourbe jusqu’à la tête; qu’on le frappe sur la queue, la tête s’y trouve dans le moment pour la défendre; qu’on le frappe sur le milieu ou sur quelque autre partie de son corps, sa tête et sa queue s’y trouvent d’abord réunies. Mais cela peut-il être pratiqué par une armée? dira peut-être quelqu’un. Oui, cela se peut, cela se doit, et il le faut.

De la bienveillance :

Quelques soldats du royaume de Ou se trouvèrent un jour à passer une rivière en même temps que d’autres soldats du royaume de Yue la passaient aussi; un vent impétueux souffla, les barques furent renversées et les hommes auraient tous péri, s’ils ne se fussent aidés mutuellement: ils ne pensèrent pas alors qu’ils étaient ennemis, ils se rendirent au contraire tous les offices qu’on pouvait attendre d’une amitié tendre et sincère, ils coopérèrent comme la main droite avec la main gauche.

  (Je) vous rappelle ce trait d’Histoire pour vous faire entendre que non seulement les différents corps de votre armée doivent se secourir mutuellement, mais encore qu’il faut que vous secouriez vos alliés, que vous donniez même du secours aux peuples vaincus qui en ont besoin; car, s’ils vous sont soumis, c’est qu’ils n’ont pu faire autrement ; si leur souverain vous a déclaré la guerre, ce n’est pas de leur faute.

Rendez-leur des services, ils auront leur tour pour vous en rendre aussi.

Esprit de corps – Intégration et nivellement des différences :

  Entretenir un niveau uniforme de bravoure, voilà la tâche du commandement.

En quelque pays que vous soyez, quel que soit le lieu que vous occupiez, si dans votre armée il y a des étrangers, ou si, parmi les peuples vaincus, vous avez choisi des soldats pour grossir le nombre de vos troupes, faites en sorte que jamais dans les corps qu’ils composent ils soient ou les plus forts, ou en majorité.

Quand on attache plusieurs chevaux à un même pieu, on se garde bien de mettre ceux qui sont indomptés, ou tous ensemble, ou avec d’autres en moindre nombre qu’eux, ils mettraient tout en désordre; mais lorsqu’ils sont domptés, ils suivent aisément la multitude.

  Dans quelque position que vous puissiez être, si votre armée est inférieure à celle des ennemis, votre seule conduite, si elle est bonne, peut la rendre victorieuse.

  Dans ces conditions d’infériorité, tout dispositif de défense aussi ancré soit-il (entraver les chevaux et enterrement des roues de chars) ne suffit pas à tenir vos troupes de la débâcle et de la fuite. C’est en unifiant les volontés et l’intelligence de terrain, en conjuguant la force et la souplesse de chaque partie, la bravoure et la prudence, les valeurs et la ruse que l’on tire parti d’une situation désavantageuse.

Du secret :

  Un bon général tire parti de tout, et il n’est en état de tirer parti de tout que parce qu’il fait toutes ses opérations avec le plus grand secret, qu’il sait conserver son sang-froid, et qu’il gouverne avec droiture, de telle sorte néanmoins que ses officiers et ses hommes restent dans l’ignorance de ses plans, déjouant ainsi toute prévision en gardant ses desseins secrets et impénétrables jusqu’aux yeux et aux oreilles de ses adversaires.

La confiance de ses hommes étant totale, toute manœuvre s’effectuant sans murmure, sans résistance de la part d’un seul.

Si ses propres gens ignorent ses desseins, comment les ennemis pourraient-ils les pénétrer?

Il sait si bien que ses troupes ne savent jamais ce qu’elles doivent faire, ni ce qu’on doit leur commander. Si les événements changent, il change de conduite ; si ses méthodes, ses systèmes ont des inconvénients, il les corrige toutes les fois qu’il le veut, et comme il le veut.

Un habile général sait d’avance tout ce qu’il doit faire; tout autre que lui doit l’ignorer absolument. Telle était la pratique de ceux de nos anciens guerriers qui se sont le plus distingués dans l’art sublime du gouvernement.

Voulaient-ils prendre une ville d’assaut, ils n’en parlaient que lorsqu’ils étaient aux pieds des murs. Ils montaient les premiers, tout le monde les suivait; et lorsqu’on était logé sur la muraille, ils faisaient rompre toutes les échelles.

  Un général regarde son armée comme un seul homme qu’il se charge de conduire car il lui incombe de rassembler ses troupes pour les jeter au cœur du danger. C’est pourquoi il se doit d’étudier avec la plus grande attention tant les lois qui président aux sentiments humains, que les stratégies de déploiement ou de repli des troupes selon chaque type de terrain – topographie, lieux et circonstances. On ne peut mener une armée sans connaissance géographique ou sans recourir à des guides locaux.

  Savoir travailler efficacement à cacher ses propres intentions et à découvrir celles de l’ennemi est une pré-condition, car qui dans son ignorance omet de se tenir au courant des menées des seigneurs ne pourra devancer leurs alliances.

Accordez des récompenses sans vous préoccuper des usages habituels, publiez des ordres sans respect des précédents, ainsi vous pourrez vous servir de l’armée entière comme d’un seul homme.

  Fort d’une armée conséquente et précédé d’une grande notoriété, l’esprit éclairé d’un Prince ambitieux (Roi Dominateur) et conquérant ne peut admettre d’engager aucune hostilité s’il n’a pas préparé son dessein en s’assurant de l’incapacité de son ennemi à concentrer ses forces et celui de bénéficier d’un appui allié. Renseigné du nombre de ses ennemis, de leur fort et de leur faible, du terrain et de ses alliances, il s’applique ensuite à réaliser ses buts par sa capacité à intimider ses opposants.

Ne divisez jamais vos forces; la concentration vous permet de tuer son général, même à une distance de mille lieues; là se trouve la capacité d’atteindre votre objet d’une manière ingénieuse.

Lorsque l’ennemi vous offre une opportunité, saisissez-en vite l’avantage; anticipez-le en vous rendant maître de quelque chose qui lui importe et avancez suivant un plan fixé secrètement.

  Le nœud de toute opération militaire dépend de votre faculté de faire semblant de vous conformer aux désirs de votre ennemi car la doctrine de la guerre consiste à suivre la situation de l’ennemi afin de décider de la bataille.

Éclairez toutes les démarches de l’ennemi, ne manquez pas de prendre les mesures les plus efficaces pour pouvoir vous assurer de la personne de leur général; faites tuer leur général, car vous ne combattez jamais que contre des rebelles.

Des Préparatifs :

Dès que votre armée sera hors des frontières, faites-en fermer les avenues, déchirez les instructions qui sont entre vos mains et ne souffrez pas qu’on écrive ou qu’on reçoive des nouvelles; rompez vos relations avec les ennemis, assemblez votre conseil et exhortez-le à exécuter le plan; après cela, allez à l’ennemi.

Avant que la campagne soit commencée, soyez comme une jeune fille qui ne sort pas de la maison; elle s’occupe des affaires du ménage, elle a soin de tout préparer, elle voit tout, elle entend tout, elle fait tout, elle ne se mêle d’aucune affaire en apparence.

  La campagne une fois commencée, présentez-vous à sa porte avec la timidité d‘une jeune femme ; votre adversaire n’en sera que plus vacillant : ouvrant alors ses portes avec autant de fébrilité que de méfiance mitigée, il crée la faille par laquelle s’engouffreront vos forces avec la rapidité et la promptitude d’un lièvre.

Fin du chapitre XI

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Sun Tzu 2020 – Les forces de la raison – Chapitre 10 : Espaces tactiques

Sun Tzu -Maîtres et dirigeants - Les forces de la raison

Ce dixième chapitre – sur les treize que compte le traité -, reprend les concepts déjà traités dans les précédents chapitres : du commandement au renseignement ; des facteurs liés aux espaces de projection à la posture d’un stratège.

Son titre peut aussi être : ‘De la topologie’ ou simplement : ‘Le terrain’, selon la plupart des interprètes.

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Il est écrit :

  Selon la nature, tous les lieux ne sont pas équivalents ; il y a six sortes d’espaces tactiques (de terrains) : ils peuvent être accessibles, insidieux (scabreux), neutralisants (neutres), resserrés (étroits), accidentés et étendus (lointains).

Si tous doivent être connus, certains doivent être traités avec vigilance, voire défiance.

  • Terrain accessible (jonctions de routes)

  Un terrain facilement abordable pouvant être aisément traversé est dit accessible. Ces terrains favorisent le déplacement et la liberté de mouvement. Sur un tel terrain, le premier arrivé à l’adret d’une éminence (position élevée) en ayant pris soin de sécuriser ses lignes d’approvisionnements aura un avantage tactique.

  • Terrain insidieux – scabreux (filet)

  Un terrain aisé en engagement mais difficile en dégagement. Ces lieux sont faciles d’accès mais leur configuration rend leur sortie difficile. Ces lieux sont ‘piégeux’ pour qui n’est pas préparé. De tels lieux favorisent les embuscades pour qui est préparé, des désastres pour les autres. Un terrain de cette configuration peut donc faire l’objet d’un espace tactique pour qui cherche à leurrer son adversaire en l’attirant au plus profond sans pouvoir s’échapper.

  Laisser un pareil espace libre est un leurre pour qui n’est pas préparé en matière de défense et de retrait.

  • Terrain neutre

  Ces terrains neutralisent les avantages des deux belligérants. Les difficultés étant identiques pour chacun, l’initiative d’engagement a de fortes chances de se solder pas un échec. Malgré les avantages perçus par la situation, les appâts et les leurres tactiques ne prendront que difficilement. Il faut alors trouver une parade afin de provoquer l’adversaire, l’engager puis battre en retraite pour l’attirer. Passant alors à la contre-attaque, le piéger en retour en engageant ses forces contre la moitié des siennes.

  • Terrain resserré – Gorge

  Ces terrains escarpés et difficiles n’offrent que d’étroits passages généralement bordés par des rochers ou des précipices. Ils n’offrent pas d’espaces libres et réduisent l’accès aux secours en cas d’altercations.

  Si vous êtes le premier à occuper ce terrain, bloquez les passages et attendez l’adversaire ; si, au contraire, celui-ci vous a devancé et bloque l’ensemble des défilés, il importe de ne pas le suivre sauf s’il omet de les bloquer complètement.

  • Terrain accidenté

  Sur ces terrains vallonnés ou montagneux, ondulés ou escarpés prendre de la hauteur n’est pas une allégorie. En ayant devancé l’adversaire, il faut en occuper les versants ensoleillés (sud). Si celui-ci vous a devancé, battre en retraite afin de l’attirer en renonçant à le suivre.

  • Terrain étendu – distant (lointain)

  Profils de terrain – surface plane – où à forces égales les chances de succès restent mitigées et incertaines. Si la distance entre vous et lui est assez considérable et que les deux armées sont à peu près égales, il ne tombera pas aisément dans les pièges que vous lui tendrez pour l’attirer au combat : ne perdez pas votre temps inutilement, vous réussirez mieux d’un autre côté.

  Tels sont les principes relatifs aux six sortes d’espaces tactiques. Tous doivent faire l’objet d’une étude minutieuse et il incombe aux stratèges d’en prendre connaissance avant tout engagement ; que vous convoitiez quelque campement avantageux ou que vous cherchiez à éviter les risques liés aux lieux dangereux ou peu commodes, usez d’une extrême diligence, persuadé que l’ennemi a le même objet que vous.

Ayez pour principe que votre adversaire cherche ses avantages avec autant d’empressement que vous. Employez toute votre industrie à lui donner le change de ce côté-là en le devançant dans votre connaissance du terrain et en occupant les espaces stratégiques clefs.

  La méconnaissance de ces principes engage les échecs des uns au profit du succès des autres. Une armée peut connaître la fuite, le relâchement, la déroute par confusion et détresse mais aucun de ces désastres ne peut être attribué à des causes naturelles ; sinon aux seules erreurs de commandement.

Négligence et incompétence : du renseignement au commandement

S’il néglige de s’instruire à fond de tout ce qui a rapport aux troupes qu’il doit mener au combat et à celles qu’il doit combattre :

  Si votre armée et celle de l’ennemi sont à peu près en nombre égal et d’égale force, il faut que des dix parties des avantages du terrain vous en ayez neuf pour vous; mettez toute votre application, employez tous vos efforts et toute votre industrie pour vous les procurer. Si vous les possédez, votre ennemi se trouvera réduit à n’oser se montrer devant vous et à prendre la fuite dès que vous paraîtrez; ou s’il est assez imprudent pour vouloir en venir à un combat, vous le combattrez avec l’avantage de dix contre un. Le contraire arrivera si, par négligence ou faute d’habileté, vous lui avez laissé le temps et les occasions de se procurer ce que vous n’avez pas.

S’il ne connaît pas exactement le terrain où il est actuellement, celui où il doit se rendre, celui où l’on peut se retirer en cas de malheur, celui où l’on peut feindre d’aller sans avoir d’autre envie que celle d’y attirer l’ennemi, et celui où il peut être forcé de s’arrêter, lorsqu’il n’aura pas lieu de s’y attendre ;

  Avec une connaissance exacte du terrain, un général peut se tirer d’affaire dans les circonstances les plus critiques. Il peut se procurer les secours qui lui manquent, il peut empêcher ceux qu’on envoie à l’ennemi; il peut avancer, reculer et régler toutes ses démarches comme il le jugera à propos; il peut disposer des marches de son ennemi et faire à son gré qu’il avance ou qu’il recule; il peut le harceler sans crainte d’être surpris lui-même; il peut l’incommoder de mille manières, et parer de son côté à tous les dommages qu’on voudrait lui causer. Calculer les distances et les degrés de difficulté du terrain, c’est contrôler la victoire. Celui qui combat avec la pleine connaissance de ces facteurs est certain de gagner; il peut enfin finir ou prolonger la campagne, selon qu’il le jugera plus expédient pour sa gloire ou pour ses intérêts.

  Vous pouvez compter sur une victoire certaine si vous connaissez tous les tours et tous les détours, tous les hauts et les bas, tous les allants et les aboutissants de tous les lieux que les deux armées peuvent occuper, depuis les plus près jusqu’à ceux qui sont les plus éloignés, parce qu’avec cette connaissance vous saurez quelle forme il sera plus à propos de donner aux différents corps de vos troupes, vous saurez sûrement quand il sera à propos de combattre ou lorsqu’il faudra différer la bataille, vous saurez interpréter la volonté du souverain suivant les circonstances, quels que puissent être les ordres que vous en aurez reçus; vous le servirez véritablement en suivant vos lumières présentes, vous ne contracterez aucune tache qui puisse souiller votre réputation, et vous ne serez point exposé à périr ignominieusement pour avoir obéi.

S’il n’est pas instruit de tous les mouvements de l’armée ennemie et des desseins qu’elle peut avoir dans la conduite qu’elle tient ou s’il fait mouvoir son armée hors de propos en territoire inconnu sans effectifs insuffisants ni corps d’élite face à un ennemi préparé ;

  Dans quelque espèce de terrain que vous soyez, si vous êtes au fait de tout ce qui le concerne, si vous savez même par quel endroit il faut attaquer l’ennemi, mais si vous ignorez s’il est actuellement en état de défense ou non, s’il est disposé à vous bien recevoir, et s’il a fait les préparatifs nécessaires à tout événement, vos chances de victoire sont réduites de moitié.

  Quoique vous ayez une pleine connaissance de tous les lieux, que vous sachiez même que les ennemis peuvent être attaqués, et par quel côté ils doivent l’être, si vous n’avez pas des indices certains que vos propres troupes peuvent attaquer avec avantage, j’ose vous le dire, vos chances de victoire sont réduites de moitié.

  Si vous êtes au fait de l’état actuel des deux armées, si vous savez en même temps que vos troupes sont en état d’attaquer avec avantage, et que celles de l’ennemi leur sont inférieures en force et en nombre, mais si vous ne connaissez pas tous les coins et recoins des lieux circonvoisins, vous ne saurez s’il est invulnérable à l’attaque; je vous l’assure, vos chances de victoire sont réduites de moitié.

Si ses troupes sont hardies et ses officiers timorés et faibles, il y aura relâchement ; si ce sont les officiers qui sont hardis et les troupes faibles, il y aura enlisement ;

…/… car les soldats pleins de courage et de valeur ne voudront pas se déshonorer; ils ne voudront jamais que ce que des officiers lâches et timides ne sauraient leur accorder, de même des officiers vaillants et intrépides seront à coup sûr mal obéis par des soldats timides et poltrons.

Si des lieutenants belliqueux entreprennent des actions individuelles sans concert ni coordination avec le général, il y a risque d’écroulement ;

  Si les officiers généraux sont faciles à s’enflammer, et s’ils ne savent ni dissimuler ni mettre un frein à leur colère, quel qu’en puisse être le sujet, ils s’engageront d’eux-mêmes dans des actions ou de petits combats dont ils ne se tireront pas avec honneur, parce qu’ils les auront commencés avec précipitation, et qu’ils n’en auront pas prévu les inconvénients et toutes les suites; il arrivera même qu’ils agiront contre l’intention expresse du général, sous divers prétextes qu’ils tâcheront de rendre plausibles ; et d’une action particulière commencée étourdiment et contre toutes les règles, on en viendra à un combat général, dont tout l’avantage sera du côté de l’ennemi. Veillez sur de tels officiers, ne les éloignez jamais de vos côtés ; quelques grandes qualités qu’ils puissent avoir d’ailleurs, ils vous causeraient de grands préjudices, peut-être même la perte de votre armée entière.

S’il divise ses troupes sans nécessité, ou sans y être comme forcé par la nature du lieu où il se trouve, ou sans avoir prévu tous les inconvénients qui pourraient en résulter, ou sans une certitude de quelque avantage réel de cette dispersion ;

Si par manque de fermeté et de rigueur ou de clarté dans ses instructions, il souffre que le désordre s’insinue peu à peu dans son armée ;

  Si un général est pusillanime, il n’aura pas les sentiments d’honneur qui conviennent à une personne de son rang, il manquera du talent essentiel de donner de l’ardeur aux troupes ; il ralentira leur courage dans le temps qu’il faudrait le ranimer ; il ne saura ni les instruire ni les dresser à propos ; il ne croira jamais devoir compter sur les lumières, la valeur et l’habileté des officiers qui lui sont soumis, les officiers eux-mêmes ne sauront à quoi s’en tenir; il fera faire mille fausses démarches à ses troupes, qu’il voudra disposer tantôt d’une façon et tantôt d’une autre, sans suivre aucun système, sans aucune méthode; il hésitera sur tout, il ne se décidera sur rien, partout il ne verra que des sujets de crainte; et alors le désordre, et un désordre général, régnera dans son armée.

Pour peu que leur chef les aime comme des fils bien aimés, les soldats confiants le suivront en enfer et au sacrifice ;

  Mais un général trop indulgent incapable d‘employer ses hommes conformément aux besoins et de s’en faire obéir, crée les conditions d’indiscipline, d’insoumission et de perte de contrôle qui, à l’instar d’enfants gâtés, engendrent une incapacité à s’engager et à se battre.

  Dans quelque espèce de terrain que vous soyez, vous devez regarder vos troupes comme des enfants qui ignorent tout et qui ne sauraient faire un pas ; il faut qu’elles soient conduites; vous devez les regarder, dis-je, comme vos propres enfants; il faut les conduire vous-même. Ainsi, s’il s’agit d’affronter les hasards, que vos gens ne les affrontent pas seuls, et qu’ils ne les affrontent qu’à votre suite. S’il s’agit de mourir, qu’ils meurent, mais mourez avec eux.

Si, sur des indices incertains, il se persuade trop aisément que le désordre règne dans l’armée ennemie, et qu’il n’agisse en conséquence ;

Si son armée dépérit insensiblement, sans qu’il se mette en devoir d’y apporter un prompt remède ;

  Si un général ignore le fort et le faible de l’ennemi contre lequel il a à combattre, s’il n’est pas instruit à fond, tant des lieux qu’il occupe actuellement que de ceux qu’il peut occuper suivant les différents événements, il lui arrivera d’opposer à ce qu’il y a de plus fort dans l’armée ennemie ce qu’il y a de plus faible dans la sienne, à envoyer ses troupes faibles et aguerries contre les troupes fortes, ou contre celles qui n’ont aucune considération chez l’ennemi, à ne pas choisir des troupes d’élite pour son avant-garde, à faire attaquer par où il ne faudrait pas le faire, à laisser périr, faute de secours, ceux des siens qui se trouveraient hors d’état de résister, à se défendre mal à propos dans un mauvais poste, à céder légèrement un poste de la dernière importance ; dans ces sortes d’occasions il comptera sur quelque avantage imaginaire qui ne sera qu’un effet de la politique de l’ennemi, ou bien il perdra courage après un échec qui ne devrait être compté pour rien. Il se trouvera poursuivi sans s’y être attendu, il se trouvera enveloppé. On le combattra vivement, heureux alors s’il peut trouver son salut dans la fuite. C’est pourquoi, pour en revenir au sujet qui fait la matière de cet article, un bon général doit connaître tous les lieux qui sont ou qui peuvent être le théâtre de la guerre, aussi distinctement qu’il connaît tous les coins et recoins des cours et des jardins de sa propre maison.

  Alors un tel général ne peut être que l’architecte d’une déroute et la dupe de ses ennemis, qui lui donneront le change par des stratagèmes étudiés, par des fuites et des marches feintes, et par un total de conduite dont il ne saurait manquer d’être la victime.

La combinaison d’une part, de l’ignorance en matière de renseignements vitaux et d’une autre part, d’un commandement incompétent ne doivent occulter les nombreuses défaites autant liées aux méconnaissances topographiques. Ainsi un homme, que la naissance où les événements semblent destiner aux responsabilités de commandant (à la dignité de général), doit employer tous ses soins et faire tous ses efforts pour se rendre habile dans cette partie de l’art des stratèges- guerriers.

  Ceux qui sont véritablement habiles dans l’art martial font toutes leurs marches sans désavantage, tous leurs mouvements sans désordre, toutes leurs attaques à coup sûr, toutes leurs défenses sans surprise, leurs campements avec choix, leurs retraites par système et avec méthode ; ils connaissent leurs propres forces, ils savent quelles sont celles de l’ennemi, ils sont instruits de tout ce qui concerne les lieux.

Un commandant malheureux est toujours un commandant coupable.

C’est pourquoi il est dit :

Connais-toi toi-même, connais ton ennemi, ta victoire ne sera jamais mise en danger. Connais le terrain, connais ton temps, ta victoire sera alors totale.

 

Fin du chapitre X

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Sun Tzu 2020 – Les forces de la raison – Chapitre 9 : Règles d’occupation

Sun Tzu -Maîtres et dirigeants - Les forces de la raison

Ce neuvième chapitre – sur les treize que compte le traité -, reprend certains des principes généraux relatifs aux manœuvres et mouvements abordés dans les précédents chapitres ; s’ajoutent à ces variables, des facteurs topographiques spécifiques, précautions tactiques et disciplinaires.

Son titre peut aussi être : ‘De la distribution des moyens’ ; ‘L’armée en campagne’ ou simplement : ‘Marches’, selon ses interprètes.

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Il est écrit :

  Selon Sun Tzu, plusieurs règles d’occupation du terrain sont à observer. La connaissance des positions probables ou réelles de vos adversaires étant capitale dans vos calculs de position, mettez-vous au fait du terrain afin de choisir une position avantageuse afin de pouvoir les affronter.

De la topographie : Élévations : Hauteurs et orientations

  Un campement élevé favorise le renforcement d’une position. Combattre en position dominante est plus aisé du haut vers le bas et non le contraire. Monter à l’assaut d’une hauteur requiert une démultiplication des forces, une visibilité réduite des défenses postées avec un risque d’exposition constante.

  Il est recommandé de dresser la position au sud, sur le versant ensoleillé en sécurisant les pourtours afin de bénéficier d’une meilleure luminosité, d’un air salubre et de ressources alimentaires en plus grande abondance.

  Si, informé par vos vigies, vos adversaires entreprennent une ascension par le versant opposé pour vous surprendre, vous pourrez soit vous retirer à loisir, soit les attendre de pied ferme avec une plus grande facilité et moins d’efforts humains.

  La recherche de l’efficacité tactique implique de ne jamais s’engager par le bas dans un assaut sur un terrain ascensionnel. A défaut de nécessité, les risques encourus seraient disproportionnés.

De la topographie : Fleuves et cours d’eau

  A proximité d’un cours d’eau il est vital d’en connaître ses sources, ses bas-fonds, ses méandres et tous les endroits où des rétrécissements permettent le passage à gué. Ces précautions vous éviteront que surpris, vos forces contournées par l’arrière, vous n’ayez aucun lieu pour vous retirer en cas de malheur, sinon celui d’être acculé à la rive puis contraint à une fuite périlleuse pour les hommes et les matériels en la traversant.

  Si, informé des desseins de vos adversaires et de leur présence, vous appreniez que ceux-ci vous consentent à traverser une ligne d’eau, faites en sorte de vous poster de manière à pouvoir attaquer ses forces alors que seule la moitié de celle-ci l’aura traversé.

  Près des rivières mêmes tenez toujours les hauteurs australes, jamais en aval et éloignez-vous des cours d’eau.

  Voici pourquoi, si vous devez passer une ligne d’eau, ne le faites jamais en présence de l’ennemi et éloignez-vous-en pour établir votre campement.

De la topographie : Marais et zones humides

  Ces lieux sont malsains et doivent être évités ou traversés au plus vite. En cas d’affrontement sur ces zones marécageuses, il convient alors de se tenir aux bords à proximité d’herbes aquatiques et dos à la forêt en se gardant bien de s’engager trop avant.

De la topographie : Terrain plat

  Si vous êtes en plaine dans des lieux unis et secs, ayez toujours votre gauche à découvert votre flanc droit étant plus vulnérable (le bouclier se portant à gauche). En face, un terrain à découvert ; flanqué à droite et adossé sur ses arrières par des éminences surplombants le lieu ; champ de bataille en avant, arrières assurés – lieux de mort au-devant, lieux de vie et de secours en cas d’extrême nécessité à l’arrière.

  Tels sont les avantages des différentes formes de contraintes topographiques pour se déployer et établir ses campements ; connaissances précieuses, d’où dépend la plus grande partie des succès militaires. C’est en particulier parce qu’ils possèdent ces connaissances que les meilleurs stratèges gagnent des victoires.

Il faut donc en conclure les règles suivantes :

Que les terrains élevés et bien ensoleillés sont en général plus salutaires aux troupes que les lieux bas et profonds. Cette disposition garantit une meilleure salubrité et une plus grande solidité. Vallons et montagnes sont aussi des remparts protecteurs et salvateurs pour qui veut sécuriser son flanc le plus vulnérable et ménager ses arrières.

 De l’eau : Il faut se rappeler des avantages et inconvénients que les lignes d’eau procurent en marge d’un campement ou lors d’une progression. Tenir une position haute, c’est maîtriser la source plus pure d’un torrent pour ses gués plus fréquents et des risques de crus moins conséquents.

  Il faut laisser à vos adversaires les courants plus puissants en aval et ses eaux troubles et turbides. En montagne, la conjonction des eaux et d’une topographie accidentée favorisent l’occurrence de crues puissantes avec ses pièges : torrents à pic ; puits, filets, prisons, fosses et crevasses célestes.

« Les eaux furieuses des montagnes escarpées sont des ‘torrents à pic’. Un endroit entouré en hauteurs présentant au centre un terrain en contrebas est appelé « puits céleste ». Lorsque franchissant des montagnes, on se trouve dans un passage ressemblant à une cage couverte, c’est une « prison céleste ». Les endroits où les troupes peuvent être prises au piège et se voir couper la route s’appellent « filets célestes ». Un affaissement du sol est un « piège céleste ». Lorsque les gorges d’une montagne sont étroites et la route effondrée sur plusieurs dizaines de pieds, vous avez à faire à une « crevasse céleste ». (commentaires de Ts’ao Ts’ao)

  Lorsque la nécessité ou le hasard vous y aura conduit, tenez-vous à l’écart de tels lieux sans pour autant négliger d’y conduire vos adversaires en s’y plaçant de telle manière que ces derniers s’y adossent.

Pour ce qui est des défilés et des lieux entrecoupés par des précipices et par des rochers, des lieux marécageux et glissants, des lieux étroits et couverts comme des montagnes – paysages de collines et vallons -, espaces boisés couverts d’épaisses broussailles enchevêtrées : il faut procéder à des repérages méticuleux, ce sont là des lieux d’embuscades qu’affectionnent aussi les yeux de vos adversaires. Défiez-vous-en; soyez dans une attention continuelle.

  Si vous en êtes loin, n’en approchez pas; si vous en êtes près, ne vous mettez pas en mouvement que vous n’ayez fait reconnaître tous les environs. En cas d’affrontement, faites en sorte qu’il ait tout le désavantage du terrain de son côté et ne vous engagez que lorsqu’il sera à découvert.

  Si ceux de vos forces avancées que vous avez envoyés à la découverte vous font dire que l’adversaire est proche et se tien coi : il compte sur sa position stratégique. Loin et provoquant : il attire à lui. Il prend position sur un lieu dégagé : il cache quelque atout. Les arbres sont en mouvement, quoique par un temps calme, concluez que l’ennemi est en marche. De nombreux obstacles sont placés parmi les herbes et les broussailles : c’est une ruse et il se camoufle. Les oiseaux s’envolent : une embuscade se prépare. Les colonnes verticales de poussière signalent l’approche de chars alors que celles basses et évasées, une armée de fantassins. Quand les grands animaux fuient : une embuscade ou une offensive générale est proche.

  Tels sont les indices généraux dont vous devez tâcher de profiter, tant pour savoir la position de ceux avec lesquels vous devez vous mesurer que pour faire avorter leurs projets, et vous mettre à couvert de toute surprise de leur part.

  En voici quelques autres auxquels vous devez une plus particulière attention : Si tirer parti de chaque situation implique que vous soyez éclairé des démarches de vos adversaires grâce à vos vigies et forces avancés de distance en distance, il est tout aussi important que vos espions soient dans la place, jusque sous la tente de leur général.

 Lorsque ceux de vos espions qui sont près du camp des ennemis vous feront savoir qu’on y parle bas, tenant d’humbles discours de manière mystérieuse ; retenus dans tous leurs discours, concluez qu’ils pensent à une action générale, et qu’ils en font déjà les préparatifs : allez à eux sans perdre de temps. Ils veulent vous surprendre, surprenez-les vous-même.

 Si vous apprenez au contraire qu’ils sont ostentatoires et démonstratifs ; bruyants et hautains dans leurs discours, soyez certain qu’ils pensent à la retraite et qu’ils n’ont nullement envie d’en venir aux mains.

 Lorsque ses envoyés parlent en termes flatteurs, l’ennemi souhaite obtenir une trêve.

Ses intercesseurs demandent une trêve sans entente préalable ou pourparlers : il complote. Gardez-vous bien d’écouter alors les propositions de paix ou d’alliance qu’ils pourraient vous faire, ce ne serait qu’un artifice de leur part.

 Lorsqu’on vous fera savoir qu’on a vu quantité de chars vides précéder leur armée, préparez-vous à combattre, car les ennemis viennent à vous en ordre de bataille.

S’ils font des marches forcées, c’est qu’ils croient courir à la victoire; s’ils vont et viennent, s’ils avancent en partie et qu’ils reculent autant, c’est qu’ils veulent vous attirer au combat ou vous tendre un piège.

 Si passant près de quelque rivière, ils courent tous en désordre pour se désaltérer ou que les soldats de corvée d’eau se servent avant les autres c’est qu’ils ont souffert de la soif ; si leur ayant présenté l’appât de quelque chose d’utile pour eux, sans cependant qu’ils aient su ou voulu en profiter, c’est qu’ils sont las ou qu’ils ont peur ; s’ils n’ont pas le courage d’avancer, quoiqu’ils soient dans les circonstances où il faille le faire, c’est qu’ils sont dans l’embarras, dans les inquiétudes et les soucis.

Le vol des oiseaux ou les cris de ceux-ci peuvent vous indiquer la présence d’embuscades invisibles. Un camp ou les oiseaux se posent est vide.

Si vous apprenez que, dans le camp des ennemis, il y a des festins continuels, qu’on y boit et qu’on y mange avec fracas, soyez-en bien aise; c’est une preuve infaillible que leurs généraux n’ont point d’autorité.

Si leurs étendards changent souvent de place, c’est une preuve qu’ils ne savent à quoi se déterminer, et que le désordre règne parmi eux.

Si les soldats se groupent continuellement, et chuchotent entre eux, c’est que le général a perdu la confiance de son armée. L’excès de récompenses et de punitions montre que le commandement est au bout de ses ressources, et dans une grande détresse; si l’armée va même jusqu’à se saborder et briser ses marmites, c’est la preuve qu’elle est aux abois et qu’elle se battra jusqu’à la mort.

Si leurs officiers subalternes sont inquiets, mécontents et qu’ils s’emportent facilement, c’est une preuve qu’ils sont ennuyés, excédés ou accablés sous le poids d’une fatigue inutile.

Si dans différents quartiers de leur camp on tue furtivement des chevaux, dont on permette ensuite de manger la chair, c’est une preuve que leurs provisions sont sur la fin. Si ces faits se produisent dans votre camp, hâtez-vous d’y mettre ordre.

Gouvernance : De la discipline et du régalien :

Être obligé de faire preuve de la plus grande cruauté et d’user de violence envers ses propres hommes pour ensuite les craindre en retour est d’avoir atteint l’extrême limite de la discipline est la marque d’une grande incompétence.

Veillez aussi sur vos propres troupes, ayez l’œil à tout, sachez tout, empêchez les vols et les brigandages, la débauche et l’ivrognerie, les mécontentements et les cabales, la paresse et l’oisiveté.

Si vos troupes paraissent pauvres, et qu’elles manquent quelquefois d’un certain petit nécessaire; outre la solde ordinaire, faites-leur distribuer quelque somme d’argent, mais gardez-vous bien d’être trop libéral ; l’abondance d’argent est souvent plus funeste qu’elle n’est avantageuse et plus préjudiciable qu’utile; par l’abus qu’on en fait, elle est la source de la corruption des cœurs et la mère de tous les vices.

Si vos soldats – audacieux qu’ils étaient auparavant -, deviennent timides et craintifs, si chez eux la faiblesse a pris la place de la force, la bassesse, celle de la magnanimité, soyez sûr que leur cœur est gâté ; cherchez la cause de leur dépravation et tranchez-la jusqu’à la racine.

Si, sous divers prétextes, quelques-uns vous demandent leur congé, c’est qu’ils n’ont pas envie de combattre, ne les refusez pas tous; mais, en l’accordant à plusieurs, que ce soit à des conditions honteuses.

S’ils viennent en troupe vous demander justice d’un ton mutin et colère, écoutez leurs raisons, ayez-y égard ; mais, en leur donnant satisfaction d’un côté, punissez-les très sévèrement de l’autre.

Si, lorsque vous aurez fait appeler quelqu’un, il n’obéit pas promptement, s’il est longtemps à se rendre à vos ordres, et si, après que vous aurez fini de lui signifier vos volontés, il ne se retire pas, défiez-vous, soyez sur vos gardes.

En un mot, la conduite des troupes demande des attentions continuelles de la part d’un commandant. Sans quitter de vue l’armée des ennemis, il faut sans cesse éclairer la vôtre.

Sachez lorsque le nombre des ennemis augmentera, soyez informé de la mort ou de la désertion du moindre de vos soldats.

Si l’armée ennemie est inférieure à la vôtre, et si elle n’ose pour cette raison se mesurer à vous, allez l’attaquer sans délai, ne lui donnez pas le temps de se renforcer ; une seule bataille est décisive dans ces occasions. Mais si, sans être au fait de la situation actuelle des ennemis, et sans avoir mis ordre à tout, vous vous avisez de les harceler pour les engager à un combat, vous courez le risque de tomber dans ses pièges, de vous faire battre, et de vous perdre sans ressource.

Si vous ne maintenez une exacte discipline dans votre armée, si vous ne punissez pas exactement jusqu’à la moindre faute, vous ne serez bientôt plus respecté, votre autorité même en souffrira, et les châtiments que vous pourrez employer dans la suite, bien loin d’arrêter les fautes, ne serviront qu’à augmenter le nombre des coupables.

  Or si vous n’êtes ni craint ni respecté, si vous n’avez qu’une autorité faible, et dont vous ne sauriez vous servir sans danger, comment pourrez-vous être avec honneur à la tête d’une armée ? Comment pourrez-vous vous opposer aux ennemis de l’État ?

Quand vous aurez à punir, faites-le de bonne heure et à mesure que les fautes l’exigent. Quand vous aurez des ordres à donner, ne les donnez point que vous ne soyez sûr que vous serez exactement obéi.

Instruisez vos troupes, mais instruisez-les à propos; ne les ennuyez point, ne les fatiguez point sans nécessité; tout ce qu’elles peuvent faire de bon ou de mauvais, de bien ou de mal, est entre vos mains.

En matière martiale, le grand nombre seul ne confère pas l’avantage ; n’avancez jamais en comptant sur la seule puissance militaire. Une armée composée des mêmes hommes peut être très méprisable commandée par tel général, tandis qu’elle sera invincible commandée par tel autre :

Savoir être prévoyant et savoir correctement estimer la situation en concentrant ses forces pour attirer à soi vos adversaires au moment propice et à l’endroit voulu.

Savoir ne jamais sous-estimer votre adversaire.

Savoir gagner le cœur des hommes en les enflammant d’une ardeur combative.

S’assurer d’une discipline sans faille ; d’instructions claires et justifiées ; d’ordres efficaces et parfaitement exécutées, afin d’éviter désobéissances et indiscipline car :

« on éduque les hommes par les institutions civiles, on les soude par la discipline militaire. »

(Traduction et interprétation de Jean Lévi)

  Ainsi, les instructions et les ordres étant en toutes circonstances justifiés seront parfaitement exécutés formant un liant naturel de confiance entre dirigeants et subordonnés.

  Telles sont les attentions que vous devez à toutes les démarches, tant les vôtres que celles de vos adversaires.

Une telle minutie dans les détails peut paraître superflue, mais elle procède d’un constat : que rien de tout ce qui peut contribuer à vous faire triompher n’est négligeable.

 

Fin du chapitre IX

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Sun Tzu 2020 – Les forces de la raison – Chapitre 8 : Les neuf variables d’ajustement

Sun Tzu -Maîtres et dirigeants - Les forces de la raison

Ce huitième chapitre – sur les treize que compte le traité -, rappel certains principes généraux abordés dans les précédents chapitres ; s’ajoutent à ces variables, les facteurs psychologiques et postures comportementales d’un Commandant.

Son titre peut aussi être : ‘Des neuf changements’ ; ‘Les neuf variables’ ou ‘Les neuf retournements’ selon ses interprètes.

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Il est écrit :

  Ordinairement l’emploi des armées et la mobilisation générale relève du commandant en chef soumis au mandat du souverain. Le rassemblement des forces sera inévitablement soumis à des prérequis géographiques et topographiques.

  Il y a cinq configurations de terrains parmi les neuf types d’adaptations (neuf ‘changements‘ ou neuf ‘circonstances principales‘) :

  • Si vous êtes dans des lieux marécageux, dans les lieux où il y a à craindre les inondations, dans les lieux couverts d’épaisses forêts ou de montagnes escarpées, dans des lieux déserts et arides, dans des lieux où il n’y a que des rivières et des ruisseaux, dans des lieux enfin d’où vous ne puissiez aisément tirer du secours, et où vous ne seriez appuyé d’aucune façon, tâchez d’en sortir le plus promptement qu’il vous sera possible. Allez chercher quelque endroit spacieux et vaste où vos troupes puissent s’étendre, d’où elles puissent sortir aisément, et où vos alliés puissent sans peine vous porter les secours dont vous pourriez avoir besoin.

 

  • Évitez les lieux isolés ou si la nécessité vous y force, n’y restez qu’autant de temps qu’il en faut pour en sortir. Prenez sur-le-champ des mesures efficaces pour le faire en sûreté et en bon ordre.
  • Si vous vous trouvez dans des lieux éloignés des sources, des ruisseaux et des puits, où vous ne trouviez pas aisément des vivres et du fourrage, ne tardez pas de vous en tirer. Avant que de décamper, voyez si le lieu que vous choisissez est à l’abri par quelque montagne au moyen de laquelle vous soyez à couvert des surprises de l’ennemi, si vous pouvez en sortir aisément, et si vous y avez les commodités nécessaires pour vous procurer les vivres et les autres provisions; s’il est tel, n’hésitez point à vous en emparer.
  • Si vous êtes dans un lieu de mort, cherchez l’occasion de combattre. On appelle lieu de mort ces sortes d’endroits où l’on a aucune ressource, où l’on dépérit insensiblement par l’intempérie de l’air, où les provisions se consument peu à peu sans espérance d’en pouvoir faire de nouvelles; où les maladies, commençant à se mettre dans l’armée, semblent devoir y faire bientôt de grands ravages. Si vous vous trouvez dans de telles circonstances, hâtez-vous de livrer quelque combat. Je vous réponds que vos troupes n’oublieront rien pour bien se battre. Mourir de la main des ennemis leur paraîtra quelque chose de bien doux au prix de tous les maux qu’ils voient prêts à fondre sur eux et à les accabler.
  • Si, par hasard ou par votre faute, votre armée se rencontrait dans des lieux plein de défilés, où l’on pourrait aisément vous tendre des embûches, d’où il ne serait pas aisé de vous sauver en cas de poursuite, où l’on pourrait vous couper les vivres et les chemins, gardez-vous bien d’y attaquer l’ennemi; mais si l’ennemi vous y attaque, combattez jusqu’à la mort. Ne vous contentez pas de quelque petit avantage ou d’une demi victoire; ce pourrait être une amorce pour vous défaire entièrement. Soyez même sur vos gardes, après que vous aurez eu toutes les apparences d’une victoire complète.

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  • Quand vous saurez qu’une ville, quelque petite qu’elle soit, est bien fortifiée et abondamment pourvue de munitions de guerre et de bouche, gardez-vous bien d’en aller faire le siège; et si vous n’êtes instruit de l’état où elle se trouve qu’après que le siège en aura été ouvert, ne vous obstinez pas à vouloir le continuer, vous courrez le risque de voir toutes vos forces échouer contre cette place, que vous serez enfin contraint d’abandonner honteusement.
  • Ne négligez pas de courir après un petit avantage lorsque vous pourrez vous le procurer sûrement et sans aucune perte de votre part. Plusieurs de ces petits avantages qu’on pourrait acquérir et qu’on néglige occasionnent souvent de grandes pertes et des dommages irréparables.
  • Avant de songer à vous procurer quelque avantage, comparez-le avec le travail, la peine, les dépenses et les pertes d’hommes et de munitions qu’il pourra vous occasionner. Sachez à peu près si vous pourrez le conserver aisément; après cela, vous vous déterminerez à le prendre ou à le laisser suivant les lois d’une saine prudence.
  • Dans les occasions où il faudra prendre promptement son parti, n’allez pas vouloir attendre les ordres du prince. S’il est des cas où il faille agir contre des ordres reçus, n’hésitez pas, agissez sans crainte. La première et principale intention de celui qui vous met à la tête de ses troupes est que vous soyez vainqueur des ennemis. S’il avait prévu la circonstance où vous vous trouvez, il vous aurait dicté lui-même la conduite que vous voulez tenir.

  Voilà ce qu’on appelle les neuf changements ou les neuf circonstances principales qui doivent vous engager à adapter la contenance et la position de votre armée, à changer de situation et de lieux, à attaquer ou à vous défendre, à agir ou à vous garder de tout mouvement.

  Jamais un général ne doit agir avec dogme et déterminisme, aucun système empirique ni principe ne tient devant les variables d’ajustement liées aux circonstances changeantes. Si les principes peuvent être importants en eux-mêmes, leurs applications peuvent les rendre mauvais.

  Un grand général doit savoir l’art des changements. S’il s’en tient à une connaissance vague de certains principes ; à une application routinière des règles de l’art et une certaine connaissance de la topographie ; si ses méthodes de commandement sont dépourvues de souplesse, s’il examine les situations conformément à quelques schémas, s’il prend ses résolutions d’une manière mécanique, il ne mérite pas de commander.

  Un fin stratège prend toujours en compte dans ses supputations, chaque avantage et inconvénient d’une option. En tenant compte des facteurs favorables, il assure la viabilité de ses plans. En tenant compte des facteurs défavorables, il écartera ou résoudra les difficultés.

On contraint les princes par la menace, on les enrôle par des projets, on les fait accourir par des promesses.

  Le stratège sait employer à propos certains artifices pour tromper l’ennemi, tout en sachant se tenir sans cesse sur ses gardes pour n’être pas trompé lui-même. Il ne doit ignorer aucun des pièges qu’on peut lui tendre, il doit pénétrer tous les artifices de l’ennemi, de quelque nature qu’ils puissent être, mais il ne doit pas pour cela vouloir deviner. Sans cela, dupé à votre tour vous prenez le risque d’être la victime de conjectures précipitées.

  Tenez-vous sur vos gardes, voyez-le venir, éclairez ses démarches et toute sa conduite, et concluez. En matière militaire et stratégique, il est un principe de ne pas supposer que l’ennemi s’abstiendra de venir, mais de se préparer à lui faire face, mieux, faire en sorte qu’il ne puisse attaquer.

  Travaillez sans cesse à susciter des peines à l’ennemi. Vous pourrez le faire de plus d’une façon, mais voici ce qu’il y a d’essentiel en ce genre.

  N’oubliez rien pour lui débaucher ce qu’il y aura de mieux dans son parti: offres, présents, avantages et promesses.

  Poussez les gens d’honneur au service de votre adversaire à des pratiques ou attitudes honteuses et indignes de leur réputation, à des actions dont ils aient lieu de rougir quand elles seront sues, et ne manquez pas de les faire divulguer. Entretenez des liaisons secrètes avec ce qu’il y a de plus vicieux chez les ennemis; servez-vous-en pour aller à vos fins, en leur joignant d’autres vicieux.

  Divisez leur gouvernement, semez la dissension parmi leurs chefs et créer une rupture de confiance entre chefs et subalternes en leur fournissant des sujets de colère ou des promesses contradictoires.

Les cinq plus grands défauts d’un commandant sont :

  • Témérité exagérée – Surexposition aux risques

Le premier est une trop grande ardeur à affronter la mort; ardeur téméraire qu’on honore souvent des beaux noms de courage, d’intrépidité et de valeur procède le plus souvent d’un manque de discernement et d’un instinct suicidaire.

  • Sous-exposition – lâcheté – Porter une trop grande attention à conserver ses jours

On se croit nécessaire à l’armée entière; on n’aurait garde de s’exposer; on n’oserait pour cette raison se pourvoir de vivres chez l’ennemi; tout fait ombrage, tout fait peur; on est toujours en suspens, on ne se détermine à rien, on attend une occasion plus favorable, on perd celle qui se présente, on ne fait aucun mouvement; mais l’ennemi, qui est toujours attentif, profite de tout, et fait bientôt perdre toute espérance à un général ainsi prudent. Il l’enveloppera, il lui coupera les vivres et le fera périr par le trop grand amour qu’il avait de conserver sa vie.

  • Éruption spontanée – Emportement et agir sous la colère

Le troisième est une colère précipitée. Un général qui ne sait pas se modérer, qui n’est pas maître de lui-même, et qui se laisse aller aux premiers mouvements d’indignation ou de colère, ne saurait manquer d’être la dupe des ennemis. Ils le provoqueront, ils lui tendront mille pièges que sa fureur l’empêchera de reconnaître, et dans lesquels il donnera infailliblement.

  • L’honneur – fatuité – Orgueil déplacé

La calomnie facile : un sens de l’honneur qui frise la susceptibilité est facile à provoquer. Un habile stratège ne doit pas se piquer mal à propos, ni hors de raison. A vouloir réparer un honneur légèrement blessé, on en perd quelquefois toutes ses ressources.

S’il croit que son honneur est blessé, et qu’il veuille le réparer, que ce soit en suivant les règles de la sagesse, et non pas les caprices d’une mauvaise honte.

  • Compatissant à outrance – Empathie n’est pas Sympathie

Ce cinquième point concerne une trop grande complaisance ou une compassion trop tendre pour ses soldats. Un chef qui n’ose punir, qui ferme les yeux sur le désordre, qui craint que les siens ne soient toujours accablés sous le poids du travail, et qui n’oserait pour cette raison leur en imposer, est un chef propre à tout perdre. Il faut toujours avoir quelque occupation à donner et faire en sorte qu’ils ne soient jamais oisifs. Savoir punir avec sévérité, mais sans trop de rigueur en procurant des peines et du travail, mais jusqu’à un certain point.

  En conclusion, un général doit se prémunir contre tous ces dangers. Sans trop chercher à vivre ou à mourir, il doit se conduire avec valeur et avec prudence, suivant que les circonstances l’exigent.

En matière de gouvernance, si ces derniers cinq traits de caractère sont de graves défauts, leurs conséquences peuvent aussi entraîner la perdition d’une armée et l’anéantissement d’un état.

Fin du chapitre VIII

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Sun Tzu 2020 – Les forces de la raison – Chapitre 7 – Manœuvres : Les facteurs fondamentaux

Sun Tzu -Maîtres et dirigeants - Les forces de la raison

Ce septième chapitre – sur les treize que compte le traité -, fixe les précautions inhérentes aux mouvements des personnels/ troupes, en fonction de facteurs techniques, moraux et mentaux (psychologiques).

Son titre peut aussi être : ‘De l’affrontement direct et indirect’ ; ‘L’engagement’ ou ‘Manœuvres’ selon ses interprètes.

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Il est écrit :

  En règle général, après que le général aura reçu du souverain l’ordre de tenir la campagne, il mobilise ses troupes et prépare la population.

Il organise harmonieusement ses troupes avec homogénéité en portant une attention particulière à leur procurer un campement avantageux, car c’est de là principalement que dépend la réussite de ses projets et de toutes ses entreprises.

  Rien n’est plus difficile que l’art des manœuvres. Une affaire d’engagement n’est pas d’une exécution sommaire car elle requiert une grande expérience dans la gestion des risques ; difficultés inhérentes aux nombreux risques et leurs variantes qu’il ne faut pas sous estimer afin de les aplanir et les surmonter.

  Une fois en position, les difficultés consistent essentiellement à faire d’une voie longue ou tortueuse, une voie plus directe et avantageuse possible en sachant identifier les détriments pour les transformer en atouts et en tirer profit.

  L’art de profiter du près et du loin consiste à tenir l’ennemi éloigné de tout ce qui pourrait lui être avantageux et à rapprocher de vous tous les postes dont vous pourriez tirer quelque avantage.

Il consiste ensuite à vous tenir continuellement sur vos gardes pour n’être pas surpris, et à activement veiller ses mouvements pour exploiter chaque occasion de le surprendre. C’est en cela que l’on convertit la lenteur apparente en diligence et efficacité, au plus près de vos adversaires, alors qu’ils vous croient loin et endormi par l’inactivité. C’est aussi ainsi, qu’en lui donnant le change, vous l’endormirez lui-même, se croyant à l’abri de toute attaque.

  Ainsi prenez une voie indirecte en empruntant les voies détournées et divertissez l’ennemi en lui présentant un leurre : de cette façon vous pouvez vous mettre en route après lui, et arriver avant lui.

Celui qui est capable de faire cela comprend l’approche directe et indirecte.

Une manœuvre d’engagement comporte autant d’opportunités que de risques. Toute entreprise doit apprendre à identifier et composer avec les dangers et ainsi, savoir en extraire les avantages.

  Toute action, aussi petite soit elle, doit être engagée à votre avantage mais engager toutes ses ressources sur une action majeure doit l’être avec l’assurance d’une victoire complète.

  Les risques sont grands pour qui lance son armée entière dans la précipitation à la faveur d’un avantage. En abandonnant entièrement son camp dans une progression générale, on risque d’isoler le front de son arrière-garde ; les troupes solides étant plus rapides que les effectifs plus faibles on expose ses fourgons de ravitaillement et ses armements lourds restés à l’arrière.

Parcourir de longues distances à grande allure, armure sous le bras brûlant les étapes sans faire halte, expose invariablement les troupes de tête à s’isoler de l’arrière-garde ainsi qu’au risque de surexposition à un adversaire numériquement supérieur.

Informé des dispositions de vos adversaires et des distances qui vous sépare, préparé aux éventualités, vous vous affranchirez des aléas du hasard dans la préparation de votre expédition.

Si par votre discrétion, votre préparation et la rapidité des déplacements de vos troupes, votre adversaire vous croit encore suffisamment éloigné à 100 lieues de distance, fondant sur eux avec le bénéfice de l’effet de surprise, vos chances de victoire seront supérieures.

Si votre adversaire n’apprend que vous allez à lui que lorsqu’il ne vous reste plus que trente lieues à faire pour pouvoir le joindre, il est difficile que, dans le peu de temps qui lui reste, il puisse pourvoir à tout et se préparer à vous recevoir. Parcourir des distances importantes d’une seule traite implique de grands risques pour une armée. Car si, dans l’hypothèse d’être informé de vos mouvements, l’ennemi s’est avancé de moitié en distance, vos chances de vaincre seront réduites de moitié.

Un adversaire surpris est à demi vaincu ; il n’en est pas de même s’il a le temps de se reconnaître ; il peut alors trouver des ressources pour vous échapper et peut-être même pour vous perdre.

  Il ne faut rien négliger de tout ce qui peut contribuer au bon ordre général et à la sûreté de votre chaîne logistique ; que les provisions comme les soutiens ne leur manquent jamais et puissent être rassemblées à temps ; que les hommes soient dispos et que leurs armes soient toujours en bon état.

  N’oubliez pas d’entretenir des intelligences secrètes avec les ministres étrangers, et soyez toujours instruit des desseins que peuvent avoir les princes alliés ou tributaires dans leurs capacités d’influence ou de nuisance.

  Ayez une connaissance exacte et de détail de votre environnement, de la nature du terrain – montueux et boisé, périlleux et accidenté ; marécageux ou aride, afin de conduire ou nuire aux troupes engagées.

  S’il arrive que vous soyez hors d’état de pouvoir être instruit par vous-même de l’avantage ou du désavantage du terrain, ayez des guides locaux sur lesquels vous puissiez compter sûrement. Sans cela, il est impossible de tirer parti du terrain.

La force militaire est réglée sur sa relation au semblant. Elle a le mensonge pour fondement et le profit pour ressort.

Elle se déplace à son avantage et demande à savoir se diviser ou se regrouper au gré des mouvements adverses. Une armée doit savoir être preste comme le vent, impénétrable et sereine comme la plus dense des forêts ; aussi immobile et inébranlable qu’une montagne et insondable que les nuages. Lorsque, au contraire, il s’agira de faire mouvement, elle frappe avec la soudaineté de la foudre et le fracas du tonnerre ; semblable au feu lors d’incursions hostiles ; éblouir comme l’éclair mais secrète comme l’obscurité des ténèbres.

  Pour éviter les mécontentements, faites toujours une exacte et juste répartition de tout ce que vous aurez enlevé à l’ennemi. Quand on pille une région, on partage le butin entre ses hommes ; lorsqu’on conquiert un territoire, on en distribue les profits. Se garder en toutes choses de ne faire jamais aucune sortie en vain sans avoir la certitude d’un avantage réel. On doit toujours peser les décisions avant d’agir et n’agir qu’en fonction de l’opportunité des circonstances.

  Celui qui connaît l’art de l’approche directe et indirecte sera victorieux. Voilà l’art de la manœuvre et la prérogative à tout engagement.

  Les manuels militaires précisent les modalités de communication par des signaux visuels et par des sons audibles : les voix étant inaudibles pendant les affrontements, elles ont été remplacées par les tambours et les cloches ; étendards et drapeaux pour les yeux.

Signaux sonores et visuels étant compris et perçus de tous, ils permettent la coordination des troupes et la convergence des forces lors de mouvements décisifs impliquant aussi bien les hommes les plus aguerris que les moins téméraires.

L’éclat d’un grand nombre d’étendards, la multitude de leurs évolutions, la diversité de leurs couleurs tiendront vos gens toujours en haleine pendant le jour alors que le fracas d’un grand nombre de tambours servira pendant la nuit autant à jeter l’épouvante parmi vos ennemis qu’à ranimer le courage de vos soldats.

  Ainsi, outre l’avantage que vous aurez de faire savoir promptement toutes vos volontés à votre armée entière dans le même moment, vous aurez encore celui de lasser votre adversaire, en le rendant attentif à tout ce qu’il croit que vous voulez entreprendre, de lui faire naître des doutes continuels sur la conduite que vous devez tenir, et de lui inspirer d’éternelles frayeurs.

L’allant des armées peut être sapé comme la résolution du général ébranlée. On peut voler à une armée son esprit et lui dérober son adresse, de même que le courage de son commandant.

  Au petit matin, les esprits sont pénétrants; durant la journée, ils s’alanguissent, et le soir : ‘ils rentrent à la maison’.

  C’est pourquoi le stratège compose avec le moral et les humeurs. Belliqueuse au levant, indolente à midi et nostalgique au couchant, il prépare ses troupes à attaquer aux heures creuses quant l’adversaire est censé être faible et fatigué , vos propres troupes reposées et fraîches ayant de leur côté l’avantage de la force et de la vigueur. Tel est le contrôle du facteur moral.

  Si vous voyez que l’ordre règne dans les rangs ennemis, attendez qu’il soit interrompu, et que vous aperceviez quelque désordre. Si vous voyez qu’ils ont de l’ardeur, attendez qu’elle se ralentisse et qu’ils soient accablés sous le poids de l’ennui ou de la fatigue. Si, gêné par leur trop grande proximité, éloignez-vous afin de vous placer dans des dispositions plus sereines. Tel est le contrôle du facteur mental.

  Lorsque à votre tour vous verrez vos troupes bien disposées, ne manquez pas de profiter de leur ardeur: c’est à l’habileté du général à faire naître les occasions et à distinguer les conditions matérielles et environnantes favorables sans ne jamais négliger de prendre l’avis des officiers généraux.

  •   Lorsque les adversaires occupent des positions élevées, il est déconseillé d’y prendre position ou d’y établir ses quartiers. Et lorsque acculé au mur, ne vous opposez pas.
  •   Si, réduits au désespoir, ils viennent pour vaincre ou pour périr, évitez leur rencontre. Ne poussez pas un ennemi aux abois.
  •   À un ennemi encerclé vous devez ménager une issue et laisser une voie de sortie.
  •   On ne s’attaque pas à un corps d’élite.
  •   Si les ennemis réduits à l’extrémité abandonnent leur camp et veulent se frayer un chemin, ne les arrêtez pas.
  •   S’ils sont agiles et lestes, ne courez pas après eux ; s’ils manquent de tout, prévenez leur désespoir.

Voilà la posture, les stratagèmes et les règles de prudence à respecter lorsque à la tête d’une armée vous aurez à vous mesurer avec des adversaires qui, peut-être, seront aussi prudents et aussi vaillants que vous.

Fin du chapitre VII

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Sun Tzu 2020 – Les forces de la raison – Chapitre 6 : L’emploi des intangibles

Sun Tzu -Maîtres et dirigeants - Les forces de la raison

Ce sixième chapitre – sur les treize que compte le traité -, fixe les bases d’une gestion des forces ‘intangibles’ et s’emploie à répondre aux différentes circonstances selon une variété infinie de voies.

Son titre peut aussi être : ‘Du plein et du vide’ ; ‘Points faibles et points forts’ ou ‘Vide et plein’ selon ses interprètes.

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Il est écrit:

  Une des choses les plus essentielles que vous ayez à faire avant tout engagement, c’est de bien choisir le terrain propice à votre campement.

  Pour cela il faut user de diligence et le prendre de vitesse en étant le premier à occuper le terrain en évitant ainsi de se laisser prévenir par l’adversaire et d’être confondu dans la place. Fort de cette occupation anticipée, le stratège a tout loisir de le contraindre et l’affaiblir d’avance.

  Qui excelle en stratégie dirige les mouvements de l’autre et ne se laisse pas dicter les siens. Qui veut faire venir à lui l’ennemi de son plein gré l’attire par la perspective de quelque avantage et l’écarte par la crainte d’un dommage.

La moindre négligence en ce genre peut être pour vous de la dernière conséquence. Un stratège n’attend pas qu’on le fasse aller, il sait faire venir.

  Habile, le stratège disposera à son gré de toutes les marches de son adversaire en préparant soigneusement les lieux où il souhaite précisément qu’il aille. Le stratège fait en sorte de lui aplanir toutes les difficultés et de lever tous les obstacles qu’il pourrait rencontrer ; en cela, il crée les conditions psychologiques favorables en lui enlevant les inconvénients trop manifestes et les craintes ressenties qui pourraient le faire renoncer à son dessein. La grande science étant de lui faire vouloir tout ce que vous voulez qu’il fasse, et de lui fournir, sans qu’il s’en aperçoive, tous les moyens de vous avantager dans vos plans.

  En disposant de l’avantage de la place et par conséquent, celui de votre adversaire, attendez ses premières démarches tout en entamant ses forces.

  Savoir l’affamer au milieu de l’abondance ; susciter mille terreurs en surgissant à l’improviste aux endroits qu’il convoite par des chemins qui ne soient connus que de vous  ; le fatiguer et le tracasser en le poussant à l’action lorsqu’il est au repos.

  Si, après avoir longtemps attendu, vous ne voyez pas que l’ennemi se dispose à sortir de son camp, sortez vous-même du vôtre ; par vos mouvements provoquez son imprudence en le harassant là où il ne vous attend pas et l’assaillir là où il ne se protège pas.

Pour être certain de garder ce que vous défendez, il faut défendre un endroit que l’ennemi n’attaque pas.

  Si, après avoir marché sur de longues distances d’une traite sans épuiser vos hommes ni subir aucun dommage, d’aucuns ne pourrait supputer que l’ennemi ignore vos desseins en créant à son tour les conditions favorables à sa stratégie. Que les apparences vous donneront l’impression première de négligences de sa part ; qu’il aurait des craintes à vous confronter… Évitez de tomber dans un pareil postulat.

  Impalpable et immatériel, le grand art d’un stratège est de faire en sorte que l’ennemi ignore toujours le lieu où il aura à combattre et de lui dérober avec soin la connaissance des postes qu’il fait garder. En occultant toute forme, il reste insaisissable ; il voit sans être vu ; sans être entendu, il entend ; il se meut et agît sans bruit et dispose comme il lui plaît du destin de ses adversaires.

  Il avance sans coercition, car il s’insinue dans ses vides : fondant sur ses points faibles en emportant toutes les places les plus vulnérables par leurs défenses inadéquates ou celles non convoitées par l’adversaire ; tenant ses propres places avec une supériorité défensive ; il évite les poursuites en se déplaçant si promptement qu’il ne saurait être rejoint ; ne battant en retraite que par ruse sur un terrain favorable.

  Aussi, vos armées étant déployées, vous n’apercevez pas qu’il y ait un certain vide qui puisse vous favoriser, ne tentez pas d’enfoncer les bataillons ennemis. Si, lorsqu’ils prennent la fuite, ou qu’ils retournent sur leurs pas, ils usent d’une extrême diligence et marchent en bon ordre, ne tentez pas de les poursuivre ; ou, si vous les poursuivez, que ce ne soit jamais ni trop loin, ni en territoire inconnu.

  Ainsi, l’adversaire ne saura pas où se défendre face à un expert de l’action offensive, ni où attaquer face à un expert des dispositifs défensifs.

  Si, ayant dessein à livrer bataille, les ennemis restent dans leurs retranchements, n’allez pas les y attaquer, surtout s’ils sont bien retranchés à l’abri de larges fossés et de murailles élevées. C’est en frappant sur les vulnérabilités que, même protégé par ses hautes murailles, l’adversaire sera contraint à diminuer ses défenses pour porter secours.

  Si en revanche, le stratège veut éviter l’engagement, il lui suffit alors de tracer une ligne de défense et se retrancher pour que l’adversaire renonce à la confrontation car il se détournerait de ses propres objectifs. Laissez fatiguer les ennemis, attendez qu’ils soient ou en désordre ou dans une très grande sécurité; vous pourrez sortir alors et fondre sur eux avec avantage.

  Ayez constamment une extrême attention à ne jamais séparer les différents corps de vos armées. Faites qu’ils puissent toujours se soutenir aisément les uns les autres.

  Obligez votre adversaire à dévoiler ses formations sans jamais trahir les vôtres afin de se concentrer là où il se disperse ; faites faire à vos adversaires le plus de diversion afin de créer une dispersion de ses forces. Formant alors un corps unique, on peut mettre en jeu la totalité de ses forces pour attaquer successivement chaque fraction des siennes.

  En occultant vos desseins sur les lieux prévus par vos offensives, ni la manière dont vous vous disposez à l’attaquer, ou à vous défendre, vous le contraignez de facto à maintenir ses défenses sur tous les fronts favorisant ainsi la dilution de ses forces sur de nombreux points. En concentrant vos forces sur ces points névralgiques, vous ferez front à des forces diminuées.

  Car, s’il se prépare au front, ses arrières seront faibles ; s’il se prépare à l’arrière, son front sera fragile ; s’il se prépare à sa gauche, sa droite sera vulnérable ; s’il se pare à droite, sa gauche sera affaiblie.

S’il se prépare en tous lieux, il tâchera de se rendre fort de tous les côtés et il divisera ses forces. S’il se prépare partout, il sera faible partout.

  Celui qui dispose de peu d’hommes doit se préparer contre l’adversaire, celui qui en a beaucoup s’attendre à ce que l’adversaire se prépare contre lui. Pour vous, n’en faites pas de même : que vos principales forces soient toutes du même côté; si vous voulez attaquer de front, faites le choix d’un secteur, et mettez à la tête de vos troupes tout ce que vous avez de meilleur. Votre adversaire, affaibli numériquement par la division de ses forces – diluées en nombreux dispositifs de défense -, vous offrira en toutes circonstances de conserver l’avantage.

  Au moment de déclencher votre action, lisez dans les premiers regards de vos soldats ; soyez attentif à leurs premiers mouvements; et par leur ardeur ou leur nonchalance, par leur crainte ou leur intrépidité, concluez au succès ou à la défaite. Ce n’est point un présage trompeur que celui de la première contenance d’une armée prête à livrer le combat. Il en est telle qui ayant remporté la plus belle victoire aurait été entièrement défait si la bataille s’était livrée un jour plus tôt, ou quelques heures plus tard.

  Comme il est essentiel que vous connaissiez précisément le lieu et les territoires où vous devez combattre, il n’est pas moins important que vous soyez instruit du jour, de l’heure, du moment même du combat. C’est une affaire de calcul à laquelle on ne peut rien négliger tant pour l’organisation de vos troupes que par les contraintes stratégiques imposées par les distances.

  Si l’ennemi est loin de vous, sachez, jour après jour, la distance parcourue et les routes empruntées ; suivez-le pas à pas, quoique en apparence vous restiez immobile dans votre camp ; voyez tout ce qu’il fait, quoique vos yeux ne puissent pas aller jusqu’à lui ; écoutez tous les discours, quoique vous soyez hors de portée de l’entendre ; soyez témoin de toute sa conduite, entrez même dans le fond de son cœur pour y lire ses craintes ou ses espérances.

  Pleinement instruit de tous ses desseins, de tous ses mouvements, de toutes ses actions, vous le ferez venir précisément où vous voulez qu’il arrive.

  Vous l’obligerez à disposer son campement de manière à ce que le front de son armée ne puisse pas recevoir de secours de son arrière-garde et inversement ; que ni l’aile droite et gauche ne puissent se soutenir mutuellement et à plus forte raison si le jour déterminé pour le combat vous négligiez les distances entre vos forces et l’adversaire. Vous le combattrez ainsi dans les lieux et dans les temps qui vous conviendront le plus. C’est aussi ce que vous devez craindre à votre tour si vous négligez de connaître précisément le lieu et les territoires où vous devez combattre.

  Si l’alignement des effectifs parait important dans les plans, ne surestimez pas ce seul paramètre : une trop grande quantité de personnels est souvent plus nuisible qu’elle n’est utile. Une petite armée bien disciplinée est invincible sous un bon général.

  Même si l’adversaire est en nombre, les conditions de victoire sont autres ; elles peuvent être créées en l’empêchant d’engager les hostilités.

  Car, s’il ignore ma situation militaire, je peux faire en sorte qu’il se préoccupe de sa propre préparation: ainsi je lui ôte le loisir d’établir les plans pour me battre.

  • Déterminer les plans de l’adversaire afin de distinguer quelle stratégie sera couronnée de succès et celle qui ne le sera pas.
  • Le perturber et lui faire dévoiler le schéma général de ses mouvements ainsi que son ordre de bataille.
  • Connaître ses dispositions et identifier le lieu de combat.
  • Le mettre à l’épreuve en le harcelant afin de déceler ses forces et ses déficiences.
  • Une formation stratégique atteint au faîte ultime quand elle cesse d’avoir forme. L’art suprême consiste à disposer ses troupes de telle manière qu’elle ne puisse être visible. Aucune de leurs configurations ne pouvant être définies sur une grille tactique, aucun espion, même les plus pénétrants, ne pourront en identifier le pourtour, empêchant ainsi les esprits les plus sagaces d’établir des plans contre vous.

C’est sur ces configurations que l’on doit établir ses plans pour la victoire, mais le commun des mortels ne le comprend guère. Bien que la majorité ait des yeux pour saisir les apparences et reconnaître les manœuvres exécutées, nul ne peut remonter la philosophie – l’âme stratège – liée aux processus qui permettent d’édifier les conditions victorieuses.

  C’est ainsi qu’un général ne cherche pas à rééditer ses exploits mais s’emploie à répondre aux circonstances selon une variété infinie de voies.

  Une armée doit être comparable à l’eau qui, comme les flots qui coulent en évitant les hauteurs et se jette en aval sur les terres basses, contourne les points forts pour envahir les points faibles. Comme l’eau forme son cours en épousant les accidents du terrain, une armée construit sa victoire en s’appuyant sur la situation et les mouvements de l’adversaire : Si la source est élevée, la rivière ou le ruisseau coulent rapidement. Si la source est presque de niveau, on s’aperçoit à peine de quelque mouvement. S’il se trouve quelque vide, l’eau le remplit d’elle-même dès qu’elle trouve la moindre issue qui la favorise. S’il y a des endroits trop pleins, l’eau cherche naturellement à se décharger ailleurs.

  Une armée ne doit pas avoir de forme rigide, de même que l’eau n’a pas de forme stable, il n’existe pas, en matière de guerre, de conditions immuables et permanentes. Un habile stratège tirera parti des circonstances même les plus dangereuses et les plus critiques. En s’adaptant aux circonstances, il saura faire prendre la forme qu’il voudra, non seulement à l’armée qu’il commande mais encore à celle des ennemis.

  Une armée, quelles que puisse être ses atouts et ses faiblesses, ne possède pas de qualités immuables d‘invincibilité. Les plus mauvais soldats peuvent changer en bien et devenir d’excellents guerriers. Comme les cinq éléments, aucun ne prédomine en permanence, et aucune des quatre saisons ne dure éternellement. Il y a des jours longs et d’autres courts comme la lune croît et décroît.

Une armée bien conduite et bien disciplinée imite à propos toutes ces variétés.

Fin du chapitre VI

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Sun Tzu 2020 – Les forces de la raison – Chapitre 5 : Les formes de la force

Sun Tzu -Maîtres et dirigeants - Les forces de la raison

Ce cinquième chapitre – sur les treize que compte le traité -, fixe l’usage judicieux des forces des lois de la nature : physiques et intellectuelles, visibles et invisibles.

Son titre peut aussi être : ‘De la contenance’ ; ‘Puissance stratégique’ ou ‘Energie’ selon ses interprètes.

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Il est écrit:

  Généralement, le commandement du grand nombre est le même que pour le petit nombre, ce n’est qu’une question d’organisation. Contrôler les grands et les petits nombres n’est qu’une seule et même chose, ce n’est qu’une question de disposition et de transmission des signaux (communications).

  Ayez la connaissance des talents et des capacités de chacun de vos officiers tant généraux que subalternes, afin de pouvoir les employer avec avantage lorsque l’occasion sera venue.

  Faites toujours en sorte que tous ceux que vous devez commander soient persuadés que votre principale attention est de les préserver de tout dommage.

  L’usage judicieux des forces régulières (normales) et extra-ordinaires (spéciales) – en combinant actions directes et indirectes -, permet aux combattants d’une armée de supporter le choc adverse et de soutenir sans défaite les attaques ennemies. (Directe: fixer et capter l’attention – Indirecte : rompre là où le coup n’est pas anticipé).

  La connaissance du vide et du plein leur confère, au point d’impact, la force maîtrisée d’une meule écrasant des œufs.

  Le stratège maîtrise ces forces et sait user de moyens réguliers et conventionnels au moment de l’engagement et recourir aux forces non conventionnelles et aux moyens extraordinaires pour emporter la victoire.

  Les ressources des véritables experts en utilisation des forces spéciales sont tout aussi infinies que celles des Cieux et de la Terre ; aussi inépuisables que les flots des grandes rivières.

Ces forces extraordinaires savent se cacher puis réapparaître indéfiniment comme le soleil et la lune. Elles expirent, puis renaissent à la vie, comme le cycle des saisons qui se répète sans jamais s’arrêter.

  Vous attaquerez dans le visible du découvert, mais votre victoire se compose d’une habile combinaison de forces qui doit aussi prendre en compte l’invisibilité du couvert, le grand jour comme les ombres ténébreuses, les apparences et les secrets. Ceux qui possèdent la compréhension de ces combinaisons dans la gouvernance de leurs forces possèdent l’art de vaincre ‘en secret’.

  Bien qu’il n’y ait que cinq notes, cinq couleurs et cinq saveurs fondamentales, ni l’ouïe, ni l’œil, ni le palais ne peuvent en connaître les infinies combinaisons. Il est impossible de les saisir toutes.

  Ceux qui en possèdent la connaissance sont les architectes d’un mouvement perpétuel insaisissable et imprévisible qui combinées aux deux forces stratégiques – ordinaires et extraordinaires -, engendrent des combinaisons si variées que l’esprit humain est incapable de les embrasser toutes. Dans l’art militaire et la gouvernance des forces, il n’y a certes que ces deux sortes de forces principales mais leurs combinaisons étant sans limites et mutuellement productives, elles interagissent l’une l’autre pour former un cycle perpétuel : celui d’un anneau ou d’une roue sans fin ni commencement.

  La maîtrise de ces forces par les stratèges et les bons gouvernements est comparable au Ciel et à la Terre, dont les mouvements ne sont jamais sans effet : ils ressemblent aux fleuves et aux mers dont les eaux ne sauraient tarir. Fussent-ils plongés dans les ténèbres de la mort, ils peuvent revenir à la vie ; le jour et na nuit, ils ont le temps où il faut se montrer, et celui où il faut disparaître.

  Si chaque opération particulière a des parties qui demandent le grand jour, et des parties qui veulent les ténèbres du secret, vouloir les assigner, cela ne se peut ; les circonstances peuvent seules les faire connaître et les déterminer : Si c’est par son élan que l’eau des torrents se heurte contre les rochers, on oppose les plus grands quartiers de rochers à des eaux rapides dont on veut resserrer le lit. C’est sur la mesure de la distance que se règle le faucon pour briser le corps de sa proie.

  Leur promptitude jointe à l’expérience favorisent ainsi l’habileté de ceux qui, dans leur irrésistible élan savent régler avec précision leurs actions. Ils possèdent la maîtrise de l’arbalète bandée au maximum de sa puissance ; sa rapidité d’action égalant celle de sa précision.

  Dans le tumulte et le vacarme, la bataille paraît confuse, mais il ne s’agît pas de désordre. Dans le fort de la mêlée et d’un désordre apparent, ils savent garder un ordre que rien ne saurait interrompre. Repliées sur elles-mêmes, comme une sphère que nul ne peut percer, les troupes sont disposées tels un globe qui présente une égalité parfaite entre tous les points de sa surface ; fortes partout, car partout leur résistance est la même.

  L’ordre ou le désordre dépendent de l’organisation des corps, le courage ou la lâcheté des circonstances, la force ou la faiblesse des dispositions.

  Mais savoir garder un ordre idéal au milieu même du désordre, cela ne se peut sans avoir fait auparavant de profondes réflexions sur tous les événements qui peuvent arriver.

  Au centre de son dispositif, un habile stratège possède l’art de bien gouverner ses troupes en les faisant agir avec diligence et puissance. Il peut ainsi faire naître la force du sein même de la faiblesse apparente, il sait faire sortir le courage et la valeur du milieu de la poltronnerie et de la pusillanimité.

  Au-delà même de son habileté à diriger et motiver ses troupes, le commandant stratège maîtrise l’art de faire mouvoir à son gré les ennemis. Ainsi, ceux qui s’entendent à provoquer un mouvement de l’ennemi y parviennent en créant une situation à laquelle celui-ci doit se plier.

  Ceux qui le possèdent – art admirable -, disposent de la contenance de leurs gens et de l’armée qu’ils commandent, de telle sorte qu’ils créent les manifestations de formes afin que l’ennemi s’y conforme. Ils attirent l’ennemi par l’appât d’une prise assurée, un sacrifice à portée de main lui assurant une chance de gain, à l’endroit même ou l’attendent ses forces.

C’est pourquoi un habile commandant recherche la victoire en tenant compte de la situation et ne l’exige pas de ses subordonnés. Il sait ainsi en fonction des dispositions, choisir ses meilleurs hommes afin de tirer parti de la situation.

  Celui qui tient compte de la situation se sert de ses hommes au combat avec les mêmes lois physiques qui s’appliquent lors d’un éboulement de pierres ou le dévalement d’une bille de bois d’un flanc de colline ; immobiles sur terrain plat, en mouvement sur une pente ; équarris elles s’arrêtent, rondes, elles poursuivent leur course.

Celui qui sait employer ses hommes en situation leur insuffle la puissance croissante de pierres rondes dévalant les pentes abruptes du haut d’une montagne.

C’est en cela qu’on reconnaîtra en vous l’autorité nécessaire dans votre art de créer et exploiter chaque configuration stratégique en employant les justes forces en qualité et en quantité.

 

Fin du chapitre V

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Sun Tzu 2020 – Les forces de la raison – Chapitre 4 : Mesures et forces de l’invincibilité

Sun Tzu -Maîtres et dirigeants - Les forces de la raison

Ce quatrième chapitre – sur les treize que compte le traité -, fixe les poids et les mesures d’une campagne, les dispositions et la gestion d’un ensemble de forces.

Son titre peut aussi être : ‘Les formations militaires’ ; ‘Dispositions’ ou ‘De la mesure dans la disposition des moyens’.

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Il est écrit :

  Anciennement ceux qui étaient expérimentés dans l’art des combats se rendaient invincibles et savaient attendre que l’ennemi devienne vulnérable ; ils ne s’engageaient jamais non plus si l’occasion d’aller dans les guerres qu’ils prévoyaient ne leur était pas favorable et avantageuse.

  Ils avaient pour principe que l’on ne pouvait être vaincu que par sa propre faute, et qu’on n’était jamais victorieux que par la faute des ennemis, car ils savaient que la force des uns n’est que la faiblesse des autres ; l’invincibilité dépend de nous, la vulnérabilité de l’autre.

  Les habiles guerriers forgent leur invincibilité en sachant que les vulnérabilités de son adversaire sont indépendantes de sa volonté. Il s’ensuit que les habiles stratèges instruits des moyens qui assurent les succès savent que ceux-ci ne garantissent pas les victoires, c’est pourquoi il est dit : on peut connaître les moyens de la victoire sans pour autant en garantir l’issue.

  La seule perception de leur invincibilité ne justifiant pas à elle seule une quelconque provocation de l’ennemi, les experts savaient d’abord ce qu’ils devaient craindre ou ce qu’ils avaient à espérer et ils avançaient ou reculaient la campagne : ils donnaient bataille ou ils se retranchaient, suivant les lumières qu’ils avaient, tant sur l’état de leurs propres troupes que sur celui des troupes de l’ennemi.

  On assure son invincibilité avant tout par la défensive. Lorsque l’on dispose de moyens tout juste suffisant ou inadéquate, on assure son invincibilité en se retranchant.

  Avec des moyens amplement suffisants et des forces en excédent, on profite de la vulnérabilité de l’ennemi par l’offensive.

  L’art de se tenir à propos sur la défensive ne le cède point à celui de combattre avec succès.

  Les experts en matière de défense se cachent et s’enfoncent au plus profond de la Terre, comme des veines d’eau dont on ne connaîtrait pas la source et dont on ne saurait trouver les sentiers. C’est ainsi que vous cacherez vos démarches pour vous rendre impénétrable.

  Ceux qui, au contraire, veulent briller dans l’attaque doivent savoir se mouvoir comme s’ils fondaient des plus hauts sommets.

  Ils sont ainsi en mesure à la fois de se protéger et de s’assurer une victoire totale.

  Sa propre conservation est le but principal qu’on doit se proposer dans ces deux cas. Vouloir l’emporter sur tous, et chercher à raffiner dans les choses militaires, c’est risquer une trop grande exposition.

  Remporter des victoires guerrières manifestes qui ne dépassent pas l’entendement humain ne dénotent pas de la suprême excellence. Le mieux peut aussi être l’ennemi du bien.

  Prédire une victoire que l’homme ordinaire peut prévoir, et être appelé universellement expert, n’est pas le faîte de l’habileté guerrière. On ne prouve pas sa force en soulevant un duvet d’automne ; distinguer le soleil de la lune n’est pas preuve de clairvoyance ; qui entend le grondement du tonnerre n’a pas nécessairement l’ouïe délicate.

  Les habiles guerriers ne trouvent pas plus de difficultés dans les combats car ils font en sorte de remporter la bataille sans péril après avoir créé les conditions appropriées. Les victoires se remportent sans errements, en s’assurant de vaincre un ennemi déjà défait.

  Les stratèges ont pour cela tout prévu ; ils ont paré de leur part à toutes les éventualités. Ils savent la situation des ennemis, ils connaissent leurs forces, et n’ignorent point ce qu’ils peuvent faire et jusqu’où ils peuvent aller ; la victoire est une suite naturelle de leur savoir. Pour cela, les victoires remportées par un maître dans l’art de la guerre ne lui rapportaient ni gloire, ni la réputation de sage, ni le mérite d’homme de valeur.

  Car ce que ne comprend pas le commun est qu’une victoire puisse être obtenue avant que la situation ne se soit cristallisée.

  Avant que la lame de son glaive ne soit recouverte de sang, l’État ennemi s’est déjà soumis. Si vous subjuguez votre ennemi sans livrer combat, ne vous estimez pas homme de valeur. C’est pourquoi l’auteur de la prise n’est pas revêtu de quelque réputation de sagacité.

  En n’attribuant leurs succès qu’aux soins extrêmes qu’ils avaient eu d’éviter jusqu’à la plus petite faute, ils ne bénéficiaient ni de la réputation des sages et ne convoitaient jamais le titre d’invincibles héros.

  Éviter jusqu’à la plus petite faute implique une conquête sans errements d’un ennemi déjà défait ; dans ses plans jamais un déplacement inutile, dans la stratégie jamais un pas de fait en vain. Le stratège prend ainsi une position telle qu’il ne peut subir une défaite ; il ne manque aucune circonstance propre à lui garantir la maîtrise de son ennemi.

  Une armée victorieuse remporte l’avantage avant même d’avoir cherché la bataille ; une armée est vouée à la défaite si elle cherche la bataille sans espoir de vaincre.

  L’expert en stratégie connaît et pratique le tao [dao] (ordre, règles et/ ou gouvernance) et en respecte les lois qu’il impose au travers de sa gouvernance afin de développer une politique victorieuse.

Ces lois de la nature sont des composantes stratégiques d’équilibre des forces. Elles sont au nombre de cinq :

  • L’appréciation de l’espace (territoire -superficie) ;
  • L’estimation des quantités ;
  • Les effectifs ;
  • La balance des forces ;
  • Les chances de victoire.

Du territoire dépendent les superficies, les superficies conditionnent les quantités, les quantités les effectifs, les effectifs la balance des forces et la balance des forces la supériorité. C’est grâce à la disposition des forces qu’un stratège victorieux est capable d’entraîner ses hommes à déferler comme l’eau soudain libérée se jette en force dans un gouffre sans fond.

  Jetez vos yeux sur les mesures qui contiennent les quantités, et sur celles qui déterminent les dimensions : rappelez-vous les règles de calcul ; considérez les effets de la balance des forces.

  Car si la victoire procède de calculs et de supputations exactes, elle est aussi le fruit de la disposition des forces.

Fin du chapitre IV

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Sun Tzu 2020 – Les forces de la raison – Chapitre 3 : Etat stratège : les politiques de conquête

Sun Tzu -Maîtres et dirigeants - Les forces de la raison

Ce troisième chapitre – sur les treize que compte le traité -, fixe les vertus politiques et les impératifs militaires d’un état stratège dans ‘ses’ politiques de conquête et d’expansion.

Son titre peut aussi être : ‘Des propositions de la victoire et de la défaite’ ; ‘Combattre l’ennemi dans ses plans’ ou ‘la stratégie offensive’ selon ses interprètes.

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  Conserver les possessions et tous les droits du prince que vous servez, voilà quel doit être le premier de vos soins ; Veiller au repos des villes de votre propre pays en vous mettant à couvert de toute insulte des villages amis ; empêcher que les hameaux et les chaumières des paysans ne souffrent le plus petit dommage, c’est ce qui mérite également votre attention.

La politique d’expansion consistant à agrandir son territoire en faisant irruption dans les villages ennemis, en commettant crimes et destructions ne doit pas être un objectif ; au pire, un pis-aller : c’est ce à quoi la nécessité seule doit vous engager.

En matière de guerre, la meilleure politique consiste en règle générale à prendre l’État adverse intact en capturant son armée et en conservant ses possessions. Le ruiner ou l’anéantir ne serait qu’une politique inférieure et ne doit être l’effet que de la nécessité, l’option de dernier ressort.

En effet, le meilleur savoir-faire n’est pas de gagner cent victoires en cent batailles, mais plutôt de vaincre l’ennemi sans croiser le fer.

  En matière de guerre, l’art suprême pour un stratège est de s’attaquer avant tout à la stratégie et aux plans de l’ennemi ; ensuite, lui faire rompre ses alliances en provoquant des ruptures et des dislocations ; puis à défaut ses troupes ; en dernier ses villes.

La plus mauvaise politique consiste à attaquer les cités. On attaque les cités qu’en désespoir de cause.

La préparation d’un arsenal de siège requière d’énormes sacrifices en temps, en infrastructure et en armes. Si, ne pouvant contenir son impatience, le commandant en chef lance prématurément l’assaut général en envoyant ses hommes escalader les remparts tels des fourmis, il perdra un tiers de ses effectifs sans avoir enlevé la place. Telle est la fatalité qui s’attache aux guerres de siège.

Un habile général ne se trouve jamais réduit à de telles extrémités; ainsi, les vrais experts en l’art de la guerre viennent à bout de prendre les villes en soumettant l’armée ennemie sans assaut ni combat et renversent un état sans opérations prolongées.

Le but doit être de vous saisir de l’empire et prendre intact « tout ce qui est sous le ciel » ; ainsi vos troupes ne seront pas épuisées et vos gains seront complets. Tel est l’art de la stratégie victorieuse.

En conséquence, la règle de l’art militaire veut qu’on encercle l’adversaire quand vous êtes certains de votre supériorité.

Cependant ne cherchez pas à dompter vos ennemis au prix des combats et des victoires ; car, s’il y a des cas où ce qui est au-dessus du bon n’est pas bon lui-même, c’en est ici un où plus on s’élève au-dessus du bon, plus on s’approche du pernicieux et du mauvais.

  Il faut plutôt savoir subjuguer l’ennemi sans donner bataille : ce sera là le cas où plus vous vous élèverez au-dessus du bon pour vous approcher de l’incomparable, voire de l’excellence.

L’attaquez, l’assaillir et le fractionner impliquent systématiquement des effectifs supérieurs.

  • A force égale on doit savoir combattre ;
  • Etre capable de se défendre en état d’infériorité numérique ;
  • Se dérober à un ennemi qui vous surclasse à tous les plans.

Dans ce dernier cas soyez continuellement sur vos gardes, la plus petite faute serait de la dernière conséquence pour vous. La prudence et la fermeté d’un petit nombre de gens peuvent venir à bout de lasser et de dompter même une nombreuse armée. Ainsi vous êtes vous êtes à la fois capable de vous protéger et de remporter des victoires.

En un mot, qui résiste avec de faibles forces l’emporte avec de grandes.

Les grands stratèges viennent à bout de leurs objectifs en découvrant tous les artifices de l’ennemi, en faisant avorter tous ses projets, en semant la discorde parmi ses partisans, en les tenant toujours en haleine, en rompant ses alliances et empêchant les secours étrangers qu’il pourrait recevoir ; en lui ôtant toutes les facilités qu’il pourrait avoir de se déterminer à quelque chose d’avantageux pour lui.

C’est pourquoi il est dit qu’il est d’une importance suprême dans la guerre d’attaquer la stratégie de l’ennemi.

Celui qui excelle à résoudre les difficultés le fait avant qu’elles ne surviennent. Celui qui arrache le trophée avant que les craintes de son ennemi ne prennent forme excelle dans la conquête.

Nommer un stratège appartient au domaine réservé du souverain, décider de la bataille à celui du général. Un prince de caractère doit choisir l’homme qui convient, le revêtir de responsabilités et attendre les résultats car le général est le rempart de l’État ; si celui-ci est solide, le pays sera puissant, sinon, il sera vulnérable.

Un général ne peut bien servir l’État que d’une façon, mais il peut lui porter un très grand préjudice de bien des manières différentes.

Il faut beaucoup d’efforts et une conduite que la bravoure et la prudence accompagnent constamment pour pouvoir réussir : il ne faut qu’une faute pour tout perdre; et, parmi les fautes qu’il peut faire, nombreuses sont celles qu’il faut connaître :

S’il lève des troupes hors de saison ; s’il les fait sortir lorsqu’il ne le faut pas ; s’il n’a pas une connaissance exacte des lieux où il doit les conduire ; s’il leur fait faire des campements désavantageux ; s’il les fatigue hors de propos ; s’il les fait revenir sans nécessité ; s’il ignore les besoins de ceux qui composent son armée ; s’il ne sait pas le genre d’occupation auquel chacun d’eux s’exerçait auparavant, afin d’en tirer parti suivant leurs talents ; s’il ne connaît pas le fort et le faible de ses gens ; s’il n’a pas lieu de compter sur leur fidélité ; s’il ne fait pas observer la discipline dans toute la rigueur ; s’il manque du talent de bien gouverner ; s’il est irrésolu et s’il chancelle dans les occasions où il faut prendre tout à coup son parti ; s’il ne fait pas dédommager à propos ses soldats lorsqu’ils auront eu à souffrir ; s’il permet qu’ils soient vexés sans raison par leurs officiers ; s’il ne sait pas empêcher les dissensions qui pourraient naître parmi les chefs.

Un tel général qui tomberait dans ces fautes rendrait l’armée boiteuse et épuiserait d’hommes et de vivres le royaume, et deviendrait lui-même la honteuse victime de son incapacité.

Dans la gouvernance des troupes il y a sept maux principaux :

    • Imposer des ordres pris en cours selon le bon plaisir du prince.
    • Rendre les officiers perplexes en dépêchant des émissaires ignorant les affaires militaires.
    • Mêler les règlements propres à l’ordre civil et à l’ordre militaire.
    • Confondre la rigueur nécessaire au gouvernement de l’État, et la flexibilité que requiert le commandement des troupes.
    • Partager la responsabilité aux armées.
    • Faire naître la suspicion, qui engendre le trouble: une armée confuse conduit à la victoire de l’autre.
    • Attendre les ordres en toute circonstance, c’est comme informer un supérieur que vous voulez éteindre le feu… Avant que l’ordre ne vous parvienne, les cendres sont déjà froides ; pourtant il est dit dans le code que l’on doit en référer à l’inspecteur en ces matières ! Comme si, en bâtissant une maison sur le bord de la route, on prenait conseil de ceux qui passent ; le travail ne serait pas encore achevé !

Un souverain peut être la cause de troubles et de malheurs pour son armée de trois façons :

    • Il entrave les opérations militaires quand il commande par ignorance des manœuvres d’avance et de recul impraticable.
    • Il trouble l’esprit des officiers quand il cherche à intervenir dans l’administration des trois armes alors qu’il en ignore tout.
    • Il sème la défiance chez les hommes en cherchant à s’immiscer dans la distribution des responsabilités alors qu’il ne connaît rien à l’exercice du commandement.

Un pays dont l’armée est désemparée et traverse une crise de confiance sera victime de tentatives de subversion de la part de ses rivaux. C’est là le sens du proverbe : « la confusion et le désordre dans une armée offre la victoire à l’adversaire .»

Il faut savoir qu’il existe cinq conditions permettant de prédire la victoire :

    • Qui sait quand il faut combattre et quand il faut s’en abstenir sera victorieux.
    • Qui sait commander aussi bien à un petit nombre qu’à un grand nombre d’hommes sera victorieux.
    • Celui qui sait harmoniser et unifier par un objectif commun la volonté des inférieurs et des supérieurs aura la victoire.
    • Celui qui, prudent, affronte un ennemi qui n’est ni prudent, ni préparé remportera la victoire.
    • Celui qui dispose d’officiers compétents et n’a pas à pâtir de l’ingérence du souverain remportera la victoire.

C’est dans ces cinq matières que se trouve la voie de la victoire.

C’est pourquoi il est dit :

«  Qui connaît son ennemi et se connaît, en cent combats ne sera point défait ;

qui ne connaît pas son ennemi mais se connaît lui-même, égalise ses chances de victoires à celle de ses défaites.

Qui ne connaît ni son ennemi ni lui-même sera toujours défait. »

 

Fin du chapitre III

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Sun Tzu 2020 – Les forces de la raison – Chapitre 2 : Le prix de l’engagement

Sun Tzu -Maîtres et dirigeants - Les forces de la raison

Ce second chapitre – sur les treize que compte le traité -, fixe les bases du prix : risques et pertes, valeurs et profits – des préparations préliminaires avant un engagement.

Son titre peut aussi être : ‘La conduite de la guerre’, ‘Les opérations’ ou ‘De l’engagement’ selon ses interprètes.

Il est écrit :

  En règle générale, toute campagne exige mille chars rapides ainsi que mille fourgons protégés pour les approvisionnements, cent mille soldats en armure, et des vivres et des munitions en suffisance pour nourrir une armée projetée à mille lieues de ses bases.

A ceci s’ajoutent les dépenses pour financer les efforts de l’arrière et du front, les allocations occasionnées par les conseillers et visiteurs afin de couvrir les intercessions diplomatiques entre royaumes ; les frais nécessaires aux expertises techniques et matérielles pour le maintien, les réparations et le remplacement des chars, armes et armures ; la solde nécessaire à distribuer chaque jour à vos troupes avec la plus rigoureuse exactitude.

Ce n’est alors qu’une fois la disposition de ces fonds garantis que l’on peut envisager de lever une armée.

La victoire est l’objectif principal de la guerre. Quand les armées s’engagent dans des campagnes prolongées, que les opérations traînent en longueur sans apporter de victoire décisive, les armes comme le moral de vos troupes s’émousseront ; en usant leurs nerfs dans des sièges sans fin, le courage et les ardeurs de vos soldats s’évanouiront  ; les provisions se consumeront et les coffres du prince que vous servez s’épuiseront.

Alors peut-être même vous trouverez-vous réduit aux plus fâcheuses extrémités.

Instruits de votre détresse et du pitoyable état où vous serez alors, les principautés rivales et souverains voisins profiteront de l’occasion pour agir. Même vos conseillers les plus avisés ne seront en mesure de dresser des plans adéquats pour l’avenir. Quoique jusqu’à ce jour vous ayez joui d’une grande notoriété, désormais vous aurez porté un grand préjudice à l’état ainsi qu’à votre réputation. En vain dans d’autres occasions aurez-vous donné des marques éclatantes de votre valeur, toute la gloire que vous aurez acquise sera effacée par ce dernier trait.

  S’il y eut des campagnes qui ont péché par précipitation, que l’on en cite une seule victorieuse, qui, habilement conduite, s’éternisa. Car, jamais il n’est arrivé qu’un pays ait pu tirer profit d’une guerre prolongée.

  Ainsi, ceux qui ne comprennent pas les risques inhérents à l’utilisation des troupes ne comprennent pas non plus la façon de s’en servir avec profit.

Ceux qui possèdent les vrais principes de l’art militaire ne s’y prennent pas à deux fois ni ne procède jamais à deux levées consécutives en hommes ou en vivres. Dès la première campagne, tout est fini ; ils ne consomment pas pendant plusieurs années de suite des vivres inutilement, ses ressources propres lui suffisent :

Ils trouvent pour cela le moyen de faire subsister leurs armées aux dépens de l’ennemi, et épargnent à l’État et au peuple les frais immenses qu’il est obligé d’engager lorsqu’il faut produire, collecter et transporter bien loin toutes les provisions.

S’il s’agit de prendre une ville, hâtez-vous d’en faire le siège; ne pensez qu’à cela, dirigez là toutes vos forces ; il faut ici tout brusquer ; si vous y manquez, vos troupes courent le risque de tenir longtemps la campagne, ce qui sera une source de funestes malheurs.

Car rien n’épuise tant un état que les dépenses de cette nature ; que l’armée soit aux frontières, ou qu’elle soit dans les pays éloignés, le peuple en souffre toujours ; toutes les choses nécessaires à la vie deviennent rares et l’inflation fait rage ; ceux même qui, dans les temps ordinaires, sont le plus à leur aise n’ont bientôt plus de quoi les acheter.

Le prince perçoit en hâte le tribut des denrées que chaque famille lui doit; et la misère se répandant du sein des villes jusque dans les campagnes, des dix parties du nécessaire on est obligé d’en retrancher sept.
Ses ressources vitales seront progressivement amputées et alors que la nation perd de son nerf et de sa cohésion, elle se vide de ses richesses, les foyers sont privés de revenus. Le coût de la détérioration des matériels, leur remplacement, leur destruction amputeront les budgets de l’État.

Il n’est pas jusqu’au souverain qui ne ressente sa part des malheurs communs.

C’est pour prévenir tous ces désastres qu’un habile stratège n’oublie rien pour abréger les campagnes, et pour pouvoir vivre aux dépens de l’ennemi, ou tout au moins pour consommer les denrées étrangères, à prix d’argent, s’il le faut. Car une mesure capturée sur lui en épargne vingt acheminées depuis l’arrière.

Ne laissez échapper aucune occasion de l’incommoder, faites-le périr en détail, trouvez les moyens de l’irriter pour le faire tomber dans quelque piège ; diminuez ses forces le plus que vous pourrez, en lui faisant faire des diversions, en lui tuant de temps en temps quelque parti, en lui enlevant de ses convois, de ses équipages, et d’autres choses qui pourront vous être de quelque utilité.

En excitant leur fureur, le général incite ses hommes à commettre des massacres. Préférez l’appât du gain par la promesse de récompenses en les incitant à attaquer l’ennemi pour s’emparer de ses ressources. L’ennemi est ainsi pillé et appauvri par convoitise de ses richesses.

Lorsque vos gens auront pris sur l’ennemi au-delà de dix chars, commencez par récompenser libéralement tant ceux qui auront préparé l’entreprise que ceux qui l’auront exécutée. Employez ces chars aux mêmes usages que vous employez les vôtres en prenant soin de substituer ses propres bannières à celles de l’ennemi.

Traitez bien les prisonniers et prenez en soin. Nourrissez-les comme vos propres soldats ; faites en sorte, s’il se peut, qu’ils se trouvent mieux chez vous qu’ils ne le seraient dans leur propre camp, ou dans le sein même de leur patrie. Ne les laissez jamais oisifs, tirez parti de leurs services avec les défiances convenables. Conduisez-vous à leur égard comme s’ils étaient des troupes qui se fussent enrôlées librement sous vos étendards.

C’est de cette façon qu’on remporte une bataille puis une victoire tout en se renforçant.

Voilà pourquoi une armée doit viser la victoire immédiate et non une guerre d’usure basée sur des opérations prolongées.

  Le stratège qui s’entend dans l’art de la guerre est le ministre du destin du peuple et l’arbitre de la destinée de la nation.

 

Fin du chapitre II

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