Sun Tzu 2020 – Les forces de la raison – Chapitre 10 : Espaces tactiques

Sun Tzu -Maîtres et dirigeants - Les forces de la raison

Ce dixième chapitre – sur les treize que compte le traité -, reprend les concepts déjà traités dans les précédents chapitres : du commandement au renseignement ; des facteurs liés aux espaces de projection à la posture d’un stratège.

Son titre peut aussi être : ‘De la topologie’ ou simplement : ‘Le terrain’, selon la plupart des interprètes.

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Il est écrit :

  Selon la nature, tous les lieux ne sont pas équivalents ; il y a six sortes d’espaces tactiques (de terrains) : ils peuvent être accessibles, insidieux (scabreux), neutralisants (neutres), resserrés (étroits), accidentés et étendus (lointains).

Si tous doivent être connus, certains doivent être traités avec vigilance, voire défiance.

  • Terrain accessible (jonctions de routes)

  Un terrain facilement abordable pouvant être aisément traversé est dit accessible. Ces terrains favorisent le déplacement et la liberté de mouvement. Sur un tel terrain, le premier arrivé à l’adret d’une éminence (position élevée) en ayant pris soin de sécuriser ses lignes d’approvisionnements aura un avantage tactique.

  • Terrain insidieux – scabreux (filet)

  Un terrain aisé en engagement mais difficile en dégagement. Ces lieux sont faciles d’accès mais leur configuration rend leur sortie difficile. Ces lieux sont ‘piégeux’ pour qui n’est pas préparé. De tels lieux favorisent les embuscades pour qui est préparé, des désastres pour les autres. Un terrain de cette configuration peut donc faire l’objet d’un espace tactique pour qui cherche à leurrer son adversaire en l’attirant au plus profond sans pouvoir s’échapper.

  Laisser un pareil espace libre est un leurre pour qui n’est pas préparé en matière de défense et de retrait.

  • Terrain neutre

  Ces terrains neutralisent les avantages des deux belligérants. Les difficultés étant identiques pour chacun, l’initiative d’engagement a de fortes chances de se solder pas un échec. Malgré les avantages perçus par la situation, les appâts et les leurres tactiques ne prendront que difficilement. Il faut alors trouver une parade afin de provoquer l’adversaire, l’engager puis battre en retraite pour l’attirer. Passant alors à la contre-attaque, le piéger en retour en engageant ses forces contre la moitié des siennes.

  • Terrain resserré – Gorge

  Ces terrains escarpés et difficiles n’offrent que d’étroits passages généralement bordés par des rochers ou des précipices. Ils n’offrent pas d’espaces libres et réduisent l’accès aux secours en cas d’altercations.

  Si vous êtes le premier à occuper ce terrain, bloquez les passages et attendez l’adversaire ; si, au contraire, celui-ci vous a devancé et bloque l’ensemble des défilés, il importe de ne pas le suivre sauf s’il omet de les bloquer complètement.

  • Terrain accidenté

  Sur ces terrains vallonnés ou montagneux, ondulés ou escarpés prendre de la hauteur n’est pas une allégorie. En ayant devancé l’adversaire, il faut en occuper les versants ensoleillés (sud). Si celui-ci vous a devancé, battre en retraite afin de l’attirer en renonçant à le suivre.

  • Terrain étendu – distant (lointain)

  Profils de terrain – surface plane – où à forces égales les chances de succès restent mitigées et incertaines. Si la distance entre vous et lui est assez considérable et que les deux armées sont à peu près égales, il ne tombera pas aisément dans les pièges que vous lui tendrez pour l’attirer au combat : ne perdez pas votre temps inutilement, vous réussirez mieux d’un autre côté.

  Tels sont les principes relatifs aux six sortes d’espaces tactiques. Tous doivent faire l’objet d’une étude minutieuse et il incombe aux stratèges d’en prendre connaissance avant tout engagement ; que vous convoitiez quelque campement avantageux ou que vous cherchiez à éviter les risques liés aux lieux dangereux ou peu commodes, usez d’une extrême diligence, persuadé que l’ennemi a le même objet que vous.

Ayez pour principe que votre adversaire cherche ses avantages avec autant d’empressement que vous. Employez toute votre industrie à lui donner le change de ce côté-là en le devançant dans votre connaissance du terrain et en occupant les espaces stratégiques clefs.

  La méconnaissance de ces principes engage les échecs des uns au profit du succès des autres. Une armée peut connaître la fuite, le relâchement, la déroute par confusion et détresse mais aucun de ces désastres ne peut être attribué à des causes naturelles ; sinon aux seules erreurs de commandement.

Négligence et incompétence : du renseignement au commandement

S’il néglige de s’instruire à fond de tout ce qui a rapport aux troupes qu’il doit mener au combat et à celles qu’il doit combattre :

  Si votre armée et celle de l’ennemi sont à peu près en nombre égal et d’égale force, il faut que des dix parties des avantages du terrain vous en ayez neuf pour vous; mettez toute votre application, employez tous vos efforts et toute votre industrie pour vous les procurer. Si vous les possédez, votre ennemi se trouvera réduit à n’oser se montrer devant vous et à prendre la fuite dès que vous paraîtrez; ou s’il est assez imprudent pour vouloir en venir à un combat, vous le combattrez avec l’avantage de dix contre un. Le contraire arrivera si, par négligence ou faute d’habileté, vous lui avez laissé le temps et les occasions de se procurer ce que vous n’avez pas.

S’il ne connaît pas exactement le terrain où il est actuellement, celui où il doit se rendre, celui où l’on peut se retirer en cas de malheur, celui où l’on peut feindre d’aller sans avoir d’autre envie que celle d’y attirer l’ennemi, et celui où il peut être forcé de s’arrêter, lorsqu’il n’aura pas lieu de s’y attendre ;

  Avec une connaissance exacte du terrain, un général peut se tirer d’affaire dans les circonstances les plus critiques. Il peut se procurer les secours qui lui manquent, il peut empêcher ceux qu’on envoie à l’ennemi; il peut avancer, reculer et régler toutes ses démarches comme il le jugera à propos; il peut disposer des marches de son ennemi et faire à son gré qu’il avance ou qu’il recule; il peut le harceler sans crainte d’être surpris lui-même; il peut l’incommoder de mille manières, et parer de son côté à tous les dommages qu’on voudrait lui causer. Calculer les distances et les degrés de difficulté du terrain, c’est contrôler la victoire. Celui qui combat avec la pleine connaissance de ces facteurs est certain de gagner; il peut enfin finir ou prolonger la campagne, selon qu’il le jugera plus expédient pour sa gloire ou pour ses intérêts.

  Vous pouvez compter sur une victoire certaine si vous connaissez tous les tours et tous les détours, tous les hauts et les bas, tous les allants et les aboutissants de tous les lieux que les deux armées peuvent occuper, depuis les plus près jusqu’à ceux qui sont les plus éloignés, parce qu’avec cette connaissance vous saurez quelle forme il sera plus à propos de donner aux différents corps de vos troupes, vous saurez sûrement quand il sera à propos de combattre ou lorsqu’il faudra différer la bataille, vous saurez interpréter la volonté du souverain suivant les circonstances, quels que puissent être les ordres que vous en aurez reçus; vous le servirez véritablement en suivant vos lumières présentes, vous ne contracterez aucune tache qui puisse souiller votre réputation, et vous ne serez point exposé à périr ignominieusement pour avoir obéi.

S’il n’est pas instruit de tous les mouvements de l’armée ennemie et des desseins qu’elle peut avoir dans la conduite qu’elle tient ou s’il fait mouvoir son armée hors de propos en territoire inconnu sans effectifs insuffisants ni corps d’élite face à un ennemi préparé ;

  Dans quelque espèce de terrain que vous soyez, si vous êtes au fait de tout ce qui le concerne, si vous savez même par quel endroit il faut attaquer l’ennemi, mais si vous ignorez s’il est actuellement en état de défense ou non, s’il est disposé à vous bien recevoir, et s’il a fait les préparatifs nécessaires à tout événement, vos chances de victoire sont réduites de moitié.

  Quoique vous ayez une pleine connaissance de tous les lieux, que vous sachiez même que les ennemis peuvent être attaqués, et par quel côté ils doivent l’être, si vous n’avez pas des indices certains que vos propres troupes peuvent attaquer avec avantage, j’ose vous le dire, vos chances de victoire sont réduites de moitié.

  Si vous êtes au fait de l’état actuel des deux armées, si vous savez en même temps que vos troupes sont en état d’attaquer avec avantage, et que celles de l’ennemi leur sont inférieures en force et en nombre, mais si vous ne connaissez pas tous les coins et recoins des lieux circonvoisins, vous ne saurez s’il est invulnérable à l’attaque; je vous l’assure, vos chances de victoire sont réduites de moitié.

Si ses troupes sont hardies et ses officiers timorés et faibles, il y aura relâchement ; si ce sont les officiers qui sont hardis et les troupes faibles, il y aura enlisement ;

…/… car les soldats pleins de courage et de valeur ne voudront pas se déshonorer; ils ne voudront jamais que ce que des officiers lâches et timides ne sauraient leur accorder, de même des officiers vaillants et intrépides seront à coup sûr mal obéis par des soldats timides et poltrons.

Si des lieutenants belliqueux entreprennent des actions individuelles sans concert ni coordination avec le général, il y a risque d’écroulement ;

  Si les officiers généraux sont faciles à s’enflammer, et s’ils ne savent ni dissimuler ni mettre un frein à leur colère, quel qu’en puisse être le sujet, ils s’engageront d’eux-mêmes dans des actions ou de petits combats dont ils ne se tireront pas avec honneur, parce qu’ils les auront commencés avec précipitation, et qu’ils n’en auront pas prévu les inconvénients et toutes les suites; il arrivera même qu’ils agiront contre l’intention expresse du général, sous divers prétextes qu’ils tâcheront de rendre plausibles ; et d’une action particulière commencée étourdiment et contre toutes les règles, on en viendra à un combat général, dont tout l’avantage sera du côté de l’ennemi. Veillez sur de tels officiers, ne les éloignez jamais de vos côtés ; quelques grandes qualités qu’ils puissent avoir d’ailleurs, ils vous causeraient de grands préjudices, peut-être même la perte de votre armée entière.

S’il divise ses troupes sans nécessité, ou sans y être comme forcé par la nature du lieu où il se trouve, ou sans avoir prévu tous les inconvénients qui pourraient en résulter, ou sans une certitude de quelque avantage réel de cette dispersion ;

Si par manque de fermeté et de rigueur ou de clarté dans ses instructions, il souffre que le désordre s’insinue peu à peu dans son armée ;

  Si un général est pusillanime, il n’aura pas les sentiments d’honneur qui conviennent à une personne de son rang, il manquera du talent essentiel de donner de l’ardeur aux troupes ; il ralentira leur courage dans le temps qu’il faudrait le ranimer ; il ne saura ni les instruire ni les dresser à propos ; il ne croira jamais devoir compter sur les lumières, la valeur et l’habileté des officiers qui lui sont soumis, les officiers eux-mêmes ne sauront à quoi s’en tenir; il fera faire mille fausses démarches à ses troupes, qu’il voudra disposer tantôt d’une façon et tantôt d’une autre, sans suivre aucun système, sans aucune méthode; il hésitera sur tout, il ne se décidera sur rien, partout il ne verra que des sujets de crainte; et alors le désordre, et un désordre général, régnera dans son armée.

Pour peu que leur chef les aime comme des fils bien aimés, les soldats confiants le suivront en enfer et au sacrifice ;

  Mais un général trop indulgent incapable d‘employer ses hommes conformément aux besoins et de s’en faire obéir, crée les conditions d’indiscipline, d’insoumission et de perte de contrôle qui, à l’instar d’enfants gâtés, engendrent une incapacité à s’engager et à se battre.

  Dans quelque espèce de terrain que vous soyez, vous devez regarder vos troupes comme des enfants qui ignorent tout et qui ne sauraient faire un pas ; il faut qu’elles soient conduites; vous devez les regarder, dis-je, comme vos propres enfants; il faut les conduire vous-même. Ainsi, s’il s’agit d’affronter les hasards, que vos gens ne les affrontent pas seuls, et qu’ils ne les affrontent qu’à votre suite. S’il s’agit de mourir, qu’ils meurent, mais mourez avec eux.

Si, sur des indices incertains, il se persuade trop aisément que le désordre règne dans l’armée ennemie, et qu’il n’agisse en conséquence ;

Si son armée dépérit insensiblement, sans qu’il se mette en devoir d’y apporter un prompt remède ;

  Si un général ignore le fort et le faible de l’ennemi contre lequel il a à combattre, s’il n’est pas instruit à fond, tant des lieux qu’il occupe actuellement que de ceux qu’il peut occuper suivant les différents événements, il lui arrivera d’opposer à ce qu’il y a de plus fort dans l’armée ennemie ce qu’il y a de plus faible dans la sienne, à envoyer ses troupes faibles et aguerries contre les troupes fortes, ou contre celles qui n’ont aucune considération chez l’ennemi, à ne pas choisir des troupes d’élite pour son avant-garde, à faire attaquer par où il ne faudrait pas le faire, à laisser périr, faute de secours, ceux des siens qui se trouveraient hors d’état de résister, à se défendre mal à propos dans un mauvais poste, à céder légèrement un poste de la dernière importance ; dans ces sortes d’occasions il comptera sur quelque avantage imaginaire qui ne sera qu’un effet de la politique de l’ennemi, ou bien il perdra courage après un échec qui ne devrait être compté pour rien. Il se trouvera poursuivi sans s’y être attendu, il se trouvera enveloppé. On le combattra vivement, heureux alors s’il peut trouver son salut dans la fuite. C’est pourquoi, pour en revenir au sujet qui fait la matière de cet article, un bon général doit connaître tous les lieux qui sont ou qui peuvent être le théâtre de la guerre, aussi distinctement qu’il connaît tous les coins et recoins des cours et des jardins de sa propre maison.

  Alors un tel général ne peut être que l’architecte d’une déroute et la dupe de ses ennemis, qui lui donneront le change par des stratagèmes étudiés, par des fuites et des marches feintes, et par un total de conduite dont il ne saurait manquer d’être la victime.

La combinaison d’une part, de l’ignorance en matière de renseignements vitaux et d’une autre part, d’un commandement incompétent ne doivent occulter les nombreuses défaites autant liées aux méconnaissances topographiques. Ainsi un homme, que la naissance où les événements semblent destiner aux responsabilités de commandant (à la dignité de général), doit employer tous ses soins et faire tous ses efforts pour se rendre habile dans cette partie de l’art des stratèges- guerriers.

  Ceux qui sont véritablement habiles dans l’art martial font toutes leurs marches sans désavantage, tous leurs mouvements sans désordre, toutes leurs attaques à coup sûr, toutes leurs défenses sans surprise, leurs campements avec choix, leurs retraites par système et avec méthode ; ils connaissent leurs propres forces, ils savent quelles sont celles de l’ennemi, ils sont instruits de tout ce qui concerne les lieux.

Un commandant malheureux est toujours un commandant coupable.

C’est pourquoi il est dit :

Connais-toi toi-même, connais ton ennemi, ta victoire ne sera jamais mise en danger. Connais le terrain, connais ton temps, ta victoire sera alors totale.

 

Fin du chapitre X

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Jérôme Gabriel

Jérôme Gabriel

Fondateur d’Arcana Strategia Conseil et des éditions stratégiques Maîtres et Dirigeants, Jérôme Gabriel est avant tout passionné par l’intelligence et les cultures stratégiques asiatiques (Chine-Japon). Expert d’état en intelligence économique et protection des entreprises (INHESJ), l’auteur a vécu et travaillé plusieurs années entre la Chine, le Japon, la Thaïlande et le Vietnam – il possède aussi un Master 2 spécialisé en Communication et Coopération Interculturelle en milieu asiatique. Activement engagé dans la protection, l’appui commercial et stratégique des entreprises, il est l’auteur de plusieurs publications et ouvrages dont "Décryptage de la pensée stratégique Sun Tzu " publié en septembre 2020. Ancien directeur d’un service d’intelligence stratégique et de gestion des risques, il intervient aujourd’hui en tant que formateur et conseiller auprès de PME-PMI.

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